Le « levanta muertos » ou le « réveille morts », c’est ainsi qu’en Argentine les guides de haute montagne appelle la Dexaméthasone, ce stéroïde prescrit à Donald Trump contre le coronavirus depuis le 4 octobre. En juin dernier, il faisait la une de la presse à la publication d’une étude clinique de chercheurs de l’université d’Oxford affirmant que ce médicament, déjà utilisé dans de nombreuses indications pour ses puissants effets anti-inflammatoires et immunosupresseurs, pourrait sauver la vie de milliers de victimes du Covid-19. A la veille du démarrage d’une deuxième étape de cet essai qui testerait sur 2000 patients un puissant cocktail d’antiviraux, le REGN-COV2, nous republions notre article qui expliquait alors comment, et surtout, à qui s’adressait la désormais célèbre Dexaméthasone. Un médicament « miracle », plus connu des alpinistes en mal d’acclimatation sous son surnom, la "dex" !
La nouvelle a frappé comme un sérac en chute libre. La dexaméthasone, un corticostéroïde connu depuis des décennies par les alpinistes et les sauveteurs comme la parade ultime en haute altitude, a démontré qu’elle avait un effet qu’aucun autre médicament n’avait montré depuis le début de la pandémie de coronavirus : réanimer les patients contaminés alors qu’ils étaient au bord de la mort.
Deux chercheurs de l’université d’Oxford, Peter Horby et Martin Landray, ont publié mardi 16 juin un communiqué de presse pour présenter les résultats de leur étude clinique. Ils affirment que les décès parmi les patients Covid-19 sous respirateur pourraient être réduits de 30% et que les décès parmi les patients recevant de l’oxygène sans intubation pourraient être réduits de 20 % si on leur administrait de la dexaméthasone, alias « dex ».
Les révélations de ces recherches, baptisées « Recovery », ont fait, partout, la une des médias. Depuis des mois, tous les médecins mobilisés sur le front de la lutte contre Covid-19 essayent en vain de trouver un traitement efficace pour cette maladie, qui a contaminé plus de huit millions de personnes et en a tué près de 450 000 dans le monde. Cette annonce pourrait donc bien être la première lueur d’espoir.
En altitude, un médicament efficace mais controversé
Jeremy Windsor, 48 ans, médecin au service de soins intensifs du Chesterfield Royal Hospital près de Manchester, en Angleterre, fait partie de ceux qui croient aux vertus de la dexaméthasone face au nouveau virus. Il a traité d’innombrables cas de Covid-19 depuis mars ; près de 300 personnes sont décédées dans son hôpital à cause de cette maladie. Mais il est également un alpiniste habitué aux hautes altitudes depuis plus de deux décennies ; parmi ses ascensions, l’Everest, en 2007. Il connaît donc bien les nombreuses applications médicales de la dex, un anti-inflammatoire peu coûteux utilisé en milieu hospitalier pour traiter quantité de pathologies. Des tumeurs cérébrales à l’asthme, en passant par le choc septique.
Chez les alpinistes, la dex est souvent prise de manière préventive – et de manière controversée. Elle soulève en effet des questions éthiques car elle est considérée comme un facteur d’amélioration des performances – en réduisant les risques d’œdème cérébral, elle améliore les chances de réussite au sommet. Dans le parc national du Denali, en Alaska, les sauveteurs l’utilisent pour contourner le lent processus d’acclimatation. Quant aux guides, ils en portent souvent des doses autour du cou ou gardent une seringue injectable prête dans leur poche, au cas où un client serait victime d’un œdème cérébral.
« Nous avons toujours considéré que l’usage des stéroïdes étaient complètement balisé », explique Jeremy Windsor, interviewé par Outside. « Or, j’avoue que j’ai été surpris d’apprendre que la dexaméthasone avait un tel intérêt pour les patients Covid-19. »
Oui, face à des cas de détresse respiratoire sévère
L’essai « Recovery » a été mené dans des hôpitaux du Royaume-Uni auprès de plus de 6 000 patients, tirés au sort pour recevoir de la dex (qu’ils n’auraient pas reçue autrement) ou s’en tenir aux traitements standards, comme l’oxygène supplémentaire ou la ventilation, selon la gravité de leur maladie. Au final, environ 2 100 patients ont reçu de la dex à raison d’une dose quotidienne pendant dix jours, sous forme de comprimé ou d’injection, au lieu d’une dose trois ou quatre fois par jour, comme cela est généralement préconisé. « Je n’étais pas particulièrement optimiste quant à l’efficacité de la dexaméthasone », reconnait Jeremy Windsor. « Quand on étudie les coronavirus précédents, comme le SRAS-CoV et le MERS-CoV, les stéroïdes ne semblent pas avoir joué un grand rôle dans l’amélioration des résultats dans ces cas-là. »
L’étude Recovery n’a effectivement montré aucun bénéfice chez les patients qui n’ont pas eu besoin d’assistance respiratoire, mais elle suggère que la dex est efficace si les poumons sont en état de détresse sévère – un effet similaire, bien que dans des circonstances différentes, à la façon dont elle sauve la vie d’alpinistes en difficulté en haute altitude.
Les guides hispanophones appellent la dex, le « levanta muertos » pour sa vertu quasi miraculeuse à « redonner vie à une personne morte », raconte Damian Benegas, guide argentin coutumier de l’Everest. Lorsque les patients souffrant du Covid-19 sont sous respirateur et que leur état ne s’améliore pas, leurs organes commencent souvent à lâcher. Mais grâce à la dex, un pourcentage important d’entre eux s’est amélioré – ce qui est inexplicable, puisque personne ne sait exactement comment cela fonctionne.
Des premiers résultats suivis de près
Pourtant, malgré ces résultats prometteurs et tout l’intérêt médiatique suscité depuis juin, le scepticisme reste entier quant à savoir si la dex est vraiment le sauveur tant attendu. Y compris chez les médecins experts en haute altitude qui la connaissent bien.
En effet, l’étude « Recovery » n’a pas fait l’objet d’un examen par les pairs – une condition préalable essentielle à sa publication dans l’une des principales revues médicales du monde. « Le problème, c’est que nous n’avons pas encore de publication. Tout ce dont nous disposons à ce jour, c’est un communiqué de presse des chercheurs qui ont mené l’étude », regrette Andy Luks, médecin spécialisé dans les maladies pulmonaires et les soins intensifs au Harborview Medical Center de l’Université de Washington. « Aussi, malgré toute l’attention que ces résultats ont reçue dans les médias, je pense qu’il est encore trop tôt pour se prononcer sur l’efficacité de la dexaméthasone dans le traitement des malades du Covid-19 ».
Tout comme Jeremy Windsor, Andy Luks, a une solide expérience de la dex – il en a même pris pour faciliter sa propre acclimatation lors de randonnées à ski en haute altitude dans la Sierra Nevada et lors de missions médicales dans les Alpes. Avec certains de ses collègues, il avait même envisagé de l’utiliser pour traiter les patients atteints de Covid-19 au début de la pandémie, mais au final, ils y ont renoncé, en raison du manque de données fiables. Leur position ne devrait pas changer tant que l’étude ne sera pas publiée, si tant est qu’elle soit publiée. « Bien évidemment nous sommes hyper preneurs d’informations sur ce qui fonctionne vraiment pour ces patients », dit-il « mais en même temps, personne ne veut que des informations erronées soient diffusées pour le simple plaisir d’alimenter la discussion ou pire encore de suggérer des traitements qui ne seraient pas vraiment bénéfiques ».
Les examens par les pairs porteront sur les données, la méthodologie et l’analyse de l’étude, qui n’ont pas encore été publiées, point par point. Toute lacune pourrait remettre en cause sa conclusion. « Ma grande inquiétude », Jeremy Windsor, « c’est que nous avons choisi les participants à l’essai, nous pouvions retirer des patients si nous pensions que le médicament pouvait leur être préjudiciable en cours de traitement ».
Étant donné les énormes implications de ces recherches en matière de santé publique, les médecins du monde entier vont suivre de près la suite des événements. D’ici là, la question de savoir s’il faut administrer la dex relève de chaque hôpital et d’experts aussi compétents que … divergents quant à son recours. Tous partagés entre deux options : se montrer patient et rester prudent, ou prendre un risque et éventuellement sauver une vie ?
« Quand nous tombons sur un traitement qui réduit les décès d’un tiers. Forcément, ça fait tilt. On peut difficilement ignorer une différence aussi énorme », explique Jeremy Windsor. « Si vous me demandiez demain, alors que je travaille aux soins intensifs si j’utiliserais la dexaméthasone si quelqu’un arrive et a besoin d’une ventilation, je le ferais probablement. Et je pense qu’à terme nos patients finiront par s’y attendre ».
Un cocktail d'anticorps antiviraux, plus fort que la "dex" ?
Trois mois après une première publication qui a fait l'effet d'une bombe dans le milieu médical, le lancement d'une nouvelle phase de recherches de l'essai Recovery, annoncé par le British Medical Journal (BMJ) le 15 septembre, pourrait apporter plus d'éléments de réponses encore aux médecins.
Les chercheurs vont en effet étudier sur 2000 patients l'impact d'un "cocktail d'anticorps antiviraux" spécifiquement conçu pour le covid-19, connu sous le nom de REGN-COV2, selon la très sérieuse revue médicale britannique
"L'essai de phase III à l'université d'Oxford a évalué différents candidats de traitement pour le virus dès le début de la pandémie. Ses chercheurs ont maintenant annoncé qu'ils évalueront les effets de l'ajout de REGN-COV2 au traitement standard habituel, par rapport au traitement standard seul, sur la mortalité toutes causes confondues 28 jours après la randomisation. L'enquête examinera également l'impact sur le séjour à l'hôpital et le besoin de ventilation.", explique la publication.
Ce sera la première fois que Recovery étudiera un traitement spécifiquement conçu pour cibler le virus, plutôt que de se pencher sur des médicaments qui ont été reconvertis.
Article initialement publié le 19 juin 2020, mis à jour et complété le 6 octobre 2020
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