Pour la première fois, les scientifiques sont en mesure de prédire quand, où et comment les ours polaires vont probablement disparaître, si les émissions de gaz à effet de serre restent sur leur trajectoire actuelle.
"Depuis quelque temps déjà, il est évident pour nous que les ours polaires vont cruellement souffrir du changement climatique", explique Péter Molnár, biologiste à l'université de Toronto Scarborough et auteur principal de l'étude qui vient d’être publiée dans « Nature Climate Change « . "Mais ce qu'il nous restait à vérifier c'était quand on pouvait s'attendre à un déclin important de la survie et de la reproduction des ours polaires pouvant finalement conduire à leur disparition. Nous, les scientifiques, ne savions pas si cela allait se produire au début ou à la fin de ce siècle"
Or, les projections sont très inquiétantes. Qu’on en juge : la fonte de la glace de la mer arctique pourrait entraîner la famine et l'échec de la reproduction pour beaucoup de populations d’ours polaire dès 2040, avertissent les scientifiques. D’ici 2080, les ours polaires dans une grande partie de l'Alaska et de la Russie seront en grave difficulté. Enfin, d’ici 2100 on doit s’attendre à la disparition de toutes les populations d'ours polaires de l'Arctique, à l’exception de quelques-unes, selon leurs études.

80% de la population des ours étudiés
Deux scénarios différents d'émissions de gaz à effet de serre ont été analysés par les chercheurs. Mais aucun n’est optimiste. En cas de maintien du statu quo en matière d'émissions, les ours polaires ne resteront probablement pas dans les îles de la Reine Elizabeth - le groupe le plus septentrional de l'archipel arctique canadien – d’ici la fin du siècle. Et même si les gaz à effet de serre sont modérément atténués, il est toujours probable que la majorité des populations d'ours polaires de l'Arctique connaîtront un échec de reproduction d'ici 2080.
On estime aujourd’hui qu’il reste moins de 26 000 ours polaires dans le monde. Répartis en 19 sous-populations différentes, ils sont localisés en Norvège, dans la région du Svalbard, dans la baie d'Hudson au Canada, mais aussi dans la zone de la mer des Tchouktches entre l'Alaska et la Sibérie. L’équipe du professeur Péter Molnár a étudié 13 de ces 19 sous-populations, soit 80% des ours dans le monde. Sur leurs territoires, ils ont constaté que la nourriture se faisait de plus en plus rare pour eux. Les ours polaires dépendent en effet de la mer de glace, d’où émergent les phoques, leurs principales proies. Sous l’effet du réchauffement climatique la banquise fond inexorablement entrainant la disparition progressive de leur terrain de chasse.

Combien de temps pourront-ils jeuner ?
Pour bien mesurer l’impact du réchauffement climatique sur cette population, il faut comprendre leur mode de vie. Pendant la saison de chasse hivernale, les ours polaires font des réserves d'énergie dont ils se servent pour survivre les mois d'été sur la terre ferme ou sur la glace dans des eaux pauvres en proies. Les ours sont certes habitués à jeûner pendant des mois, mais leur condition physique et surtout leur capacité de reproduction finiront par diminuer s'ils sont contraints de rester trop longtemps sans nourriture. Un phénomène déjà sensible au sud de la mer de Beaufort, en Alaska, où les biologistes ont vu le nombre d'ours polaires chuter de 25 % à 50 % pendant les périodes de basse glace, lorsqu’ils ont été forcés de jeûner trop longtemps. De même, dans l'ouest de la baie d'Hudson, l'un des habitats d'ours polaires les plus méridionaux, la population a diminué d'environ 30 % depuis 1987.
Pour déterminer le moment où les ours pourraient atteindre leur limite physiologique critique, Peter Molnár et son équipe ont estimé le poids des ours polaires et ont modélisé l'utilisation de l'énergie des animaux pour évaluer combien de jours de jeûne ils pourraient supporter avant que cela affecte les taux de survie des petits et des adultes.
Ils ont ensuite combiné ces seuils avec une estimation du nombre de jours sans glace, afin de déterminer comment les populations seront affectées dans différentes parties de l'Arctique.
Conclusion : "Même si nous parvenons à réduire nos émissions, nous verrons toujours certaines sous-populations s'éteindre avant la fin du siècle", explique le directeur de recherche. Il s'agit notamment des ours polaires dans les zones de glace vulnérables les plus méridionales de l'ouest de la baie d'Hudson, du détroit de Davis et du sud de la baie d'Hudson.
"Il est important de souligner que nos projections sont probablement très mesurées par rapport à l’évolution que nous observerons in fine » insiste Steven Amstrup, responsable scientifique de Polar Bears International et co-auteur de l'étude. La condition physique des ours au début des périodes de jeûne pourrait être moins bonne que celle que nous avons estimée dans notre modélisation. Par ailleurs, nous avons pris la fourchette basse pour évaluer la quantité d'énergie qu'un ours utilise pour maintenir sa condition physique. Dans une version moins optimiste, les impacts que nous projetons sont susceptibles de se produire plus rapidement encore ».

Nourrir ou relocaliser les ours affamés
« Contrairement à d'autres espèces menacées par la chasse ou la déforestation, les ours polaires ne peuvent être sauvés que si leur habitat est protégé, ce qui nécessite de lutter contre le changement climatique au niveau mondial. ll est donc capital que les gens comprennent l'urgence de la situation », insiste Steven Amstrup. D’autant que des recherches antérieures ont montré que même si nous réduisons les émissions de gaz à effet de serre demain, il faudra encore 25 à 30 ans pour que l'étendue de la glace de mer se stabilise en raison de tout le dioxyde de carbone déjà présent dans l'atmosphère.
Si la question de la survie des ours polaires peut sembler assez abstraite pour beaucoup d’entre nous, pour les communautés du nord vivant à leurs côtés, elle est chaque année plus concrète et inquiétante. Nous pourrions en effet nous attendre à voir une augmentation des conflits entre les humains et les ours affamés, contraints de se rapprocher des zones habitées, selon Andrew Derocher, professeur de biologie à l'Université d'Alberta, qui dirige le Polar Bear Science Lab. Or toutes les communautés de l'Arctique n'ont pas mis en place des programmes pour faire face à l'augmentation du nombre d'ours polaires dans leurs zones. Se pose donc la question morale de savoir si les humains ou non doivent aider les ours en difficulté. "Il faut savoir, en effet qu’à ce stade il est évident que les ours polaires sont condamnés à voir leurs territoires se réduire très fortement. Aussi, on est en droit de s’interroger sur la pertinence de maintenir coûte que coûte ces populations. A terme, nous pourrions voir un grand nombre d'ours sur la terre ferme mourir de faim sur la terre ferme. Dès lors, que devrions-nous faire ? Se posera la question de savoir s’il faut les nourrir ou les relocaliser dans des régions moins touchées par le réchauffement climatique. C’est une question essentielle à laquelle nous devons réfléchir dès maintenant. Car nous n’y échapperont pas, malheureusement. »
Suivre les ours polaires avec Polar Bear International
"Polar Bear International ", seule organisation internationale dédiée à l'étude des ours polaires, a mis au point un outil passionnant. Il permet
de suivre ces plantigrades lors de leur chasse au phoque. Le suivi est quasiment en temps réel, un léger décalage est volontairement adopté afin de préserver leur sécurités. On peut donc voir où se trouvent actuellement les ours dans le monde ainsi que l'étendue actuelle et passée de la glace de mer dans la baie d'Hudson.
Pour y accéder, c'est ici.

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