Après les biberons, la chasse aux bisphénol A, ou BPA, perturbateur endocrinien potentiellement cancérogène, va-t-elle s'étendre à nos équipements de sport ? C'est ce qui ressort des recherches du Center for Environmental Health. Onze grandes marques de l'outdoor ont été épinglées aux USA par la très sérieuse organisation américaine, dont certaines sont distribuées en France. Et ce ne serait que la partie émergée de l'iceberg selon les scientifiques.
A nouveau au banc des accusés depuis quelques jours Outre-Atlantique : le bisphénol A, ou BPA. Selon des tests effectués par le Center for Environmental Health (CEH), groupe de défense des consommateurs, un certain nombre de brassières et de t-shirts de sport commercialisés sur le marché américain contiennent des niveaux élevés de bisphénol A, ou BPA, un composé chimique industriel perturbateur endocrinien également fortement suspecté d'être à l'origine de cancers hormonodépendants lorsqu'il est en contact avec le corps humain. Une découverte qui conduit les scientifiques comme les industriels du textile à examiner de plus près la composition des produits incriminés. Et ce de toute urgence, car "il s'agit probablement de la partie émergée de l’iceberg, ce n'est que le début » explique Jimena Díaz Leiva, directrice scientifique du CEH, qui a conduit ces tests et en publié les résultats mi-octobre.
L'enquête du CEH sur le BPA dans les vêtements a commencé à l'automne 2021, lorsque les scientifiques ont découvert ce produit chimique dans des chaussettes fabriquées principalement avec du polyester et du spandex, y compris dans des produits de Saucony et d'Adidas. Après les chaussettes, explique Jimena Díaz Leiva, les chercheurs se sont tournés vers les vêtements, en se concentrant sur ceux conçus pour l'exercice physique, car on sait que la température corporelle élevée et la transpiration peut activer la pénétration de la substance.
Après six mois de recherches, son équipe a détecté jusqu'à 22 fois la valeur limite autorisée de BPA, fixée par loi californienne, dans des brassières de sport en polyester et en spandex fabriqués par The North Face, Brooks, Nike, All in Motion, PINK, Asics, Athleta et FILA. Le groupe a également trouvé des quantités dangereuses de BPA dans les t-shirts de sport de The North Face, Brooks, Mizuno, Athleta, New Balance et Reebok. Les marques avait jusqu’au 11 décembre pour répondre aux accusations et indiquer les actions à mettre en place pour remplacer la substance. Sans retour de leur part, le CEH prévoit de lancer une procédure judiciaire en Californie.
Le bisphénol A, largement utilisé dans les équipements outdoor
Brooks Running, l’une des marques incriminées, affirme que le BPA est déjà interdit dans ses produits, et que tous les matériaux sont certifiés sûrs par un tiers indépendant. "Nous n'avons aucune raison de croire que l'un de nos produits ne répond pas aux normes de santé/sécurité, mais par excès de prudence, nous travaillons de toute urgence pour enquêter sur ces allégations ", a précisé un représentant de Brooks dans un courriel. Les autres marques n'ont pas répondu aux demandes de commentaires d'Outside.
L'inquiétude suscitée par les effets du BPA au contact de la peau a même incité des marques non impliquées dans l'enquête de la CEH à faire le point sur leur utilisation des matériaux. La fondatrice de Lume Six, Margaux Elliott, dont l'entreprise fabrique des brassières de sport en tissu polyester mélangé, a ainsi contacté ses fournisseurs ainsi que des centres d'essais externes pour en confirmer l’innocuité. Les tests sont coûteux, mais elle explique que la santé de ses clients est sa priorité. J'essaie de comprendre d'où cela vient afin de m'assurer que mon produit n'en contient pas", déclare Margaux Elliott, ajoutant que ces découvertes devraient déclencher des tests à l'échelle de toute l'industrie textile.
Le polyester et l'élasthanne font partie des composants de la plupart des tissus utilisés dans les équipements et les vêtements pour l’outdoor, mais aussi dans nombre de nos vêtements quotidiens, ils sont pratiquement inévitables. Ces matériaux "techniques" se retrouvent partout, des vêtements aux sacs de couchage en passant par les tentes. Les fibres de polyester à base de pétrole sont fabriquées en faisant fondre et en extrudant des granulés de plastique PET en longs fils qui sont ensuite filés en textiles. Le spandex est dérivé d'un polymère synthétique appelé polyuréthane, qui est également considéré comme une matière plastique.
Selon Oeko-Tex, association certifiant que les produits sont exempts de substances chimiques nocives, le BPA entre dans le processus de fabrication du polyester "comme étape intermédiaire pour améliorer les propriétés naturelles et la durée de vie d'un tissu". La substance chimique peut être ajoutée aux textiles en polyester et en polyamide pour aider à fixer les couleurs, empêcher l'électricité statique ou augmenter la résistance aux flammes.
La transmission par voie cutanée plus à même d'avoir un effet sur l'organisme
Le BPA peut s'infiltrer dans les aliments et les boissons à partir des récipients qui les contiennent. Une découverte qui a conduit à l'interdiction législative des biberons par la Food and Drug Administration américaine en 2012. À propos, notez bien que votre bouteille d'eau peut être sans BPA, mais que les fabricants peuvent simplement le remplacer par toute une série de bisphénols alternatifs qui peuvent causer le même type de dommage, selon les scientifiques. En France, le bisphénol A est interdit depuis 2015 dans les contenants alimentaires et les papiers thermiques (tickets de caisse).
Selon Patricia Hunt, professeur de biosciences moléculaires à l'université d'État de Washington, on n'a pas encore de certitude sur lequel de l’ingestion ou de l'absorption de BPA par contact avec la peau est le plus nocif pour la santé. Reste qu'il y a environ 25 ans, alors qu'elle étudiait des souris, elle a été la première chercheuse à établir un lien entre les anomalies des chromosomes de l'œuf et le BPA. Lorsqu'il est ingéré, le BPA est immédiatement métabolisé et la majeure partie est libérée par les urines, alors que lorsqu'il est absorbé par la peau, le processus métabolique ralentit et le BPA reste plus longtemps dans l'organisme, explique-t-elle. "On pourrait donc dire que l'administration cutanée a le plus de chance de causer un effet biologique". L'impact immédiat est toutefois difficile à mesurer. Il se peut que le BPA ou d'autres substances chimiques contenues dans les plastiques ne rendent pas directement malade, mais des décennies de recherche établissent un lien entre des niveaux même faibles de bisphénols et de graves problèmes de santé comme l'infertilité, l'obésité, le diabète et l'asthme.
Le CEH estime donc que la responsabilité des conséquences de l'utilisation du plastique sur la santé incombe aux entreprises, et non aux consommateurs. Il attend des marques qu'elles reformulent entièrement leurs produits avec des matériaux plus sûrs, car, estime-t-il, les étiquettes avertissant d'un risque éventuel, ne suffisent pas.
Compte-tenu des affaires en cours, Jimena Díaz Leiva n'a pas pu donner plus de détails sur les méthodes d'essai du CEH, notamment sur la méthodologie employée par le groupe de défense des consommateurs pour sélectionner les produits testés, ni sur l'endroit précis où le BPA a été trouvé. Elle a cependant pu préciser que les chercheurs n'avaient pas trouvé de BPA dans les matériaux naturels comme le coton et la laine. Cela dit, toute fibre naturelle peut être filée avec du plastique ou recouverte d'un additif chimique.
A ce stade des recherches, on ne peut donc que recommander de vérifier les étiquettes de vos équipements, de moins porter moins vos vêtements en polyester et en spandex et d'envisagez d'investir dans des vêtements en laine ou en coton à la place. Le CEH recommande en effet de réduire l'exposition aux tissus en polyester et en spandex et d'éviter les produits figurant sur leurs listes. Le BPA ne disparaît pas au fil du temps. "Nous avons conseillé aux gens de limiter autant que possible la durée de port de leurs vêtements", explique Mme Díaz Leiva. "Ainsi, après avoir terminé une séance d'entraînement, enlevez votre soutien-gorge de sport ou votre t-shirt".
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