Record, ou aventure au long cours ? Pas facile de savoir ce qui pousse Mathéo Jacquemoud à se lancer dans son projet « Tracer sa ligne », dévoilé hier soir sur les réseaux. Quoi qu'il en soit, le guide s’inscrit dans l'héritage des ski-alpinistes séduits par la traversée intégrale de l’arc alpin. Comme ses illustres prédécesseurs — de Walter Bonatti, à l’expédition autrichienne de 1971 ou encore celle de 2018 – l’ex-compétiteur tentera de relier Vienne à Nice en 28 étapes, alternant ski de randonnée et vélo, en gravissant les plus hauts sommets des quatre pays traversés. Le tout avec une ambition claire : boucler l’itinéraire en moins d’un mois. Une traversée "à la Kilian" - il ne s'en cache pas - qui ferait totalement sens pour lui aujourd'hui, nous explique-t-il.
Soleil annoncé, neige abondante, journées qui s’allongent : toutes les conditions semblent réunies pour permettre à Mathéo Jacquemoud de traverser l’intégralité de l’arc alpin en ski-alpinisme. Le départ pourrait d'ailleurs être donné « en très peu de temps », d’ici le 10 mars, confie-t-il à Outside.

Au-delà de la fenêtre météo favorable, l’ex compétiteur de 35 ans estime que « c’est le bon moment ». Avec cinq titres de champion du monde en ski-alpinisme en individuel et en équipe, et deux victoires sur la Pierra Menta dans les jambes, Mathéo Jacquemoud annonçait l’an dernier mettre fin à sa carrière de compétiteur de haut niveau. Pourtant, loin d’être un point final, ces années au sommet constituent un « entraînement de toute une vie » qui l’ont façonné autant physiquement que mentalement. Il assure avoir aujourd’hui « les clés pour réussir ce projet ». Le corps est prêt, dit-il, et surtout la lucidité : « Je sens que je peux encaisser toutes ces journées sans altérer ma capacité à prendre les bonnes décisions.» Cette clairvoyance, il l'attribue autant à son passé d’athlète qu'à son métier de guide. Car Mathéo Jacquemoud cumule les rôles : Guide de haute montagne, formateur à l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA), entraîneur de l’équipe de France de ski-alpinisme... une pluralité de casquettes qui, selon lui, constitue une véritable « boîte à outils ». Avec cette traversée, il compte ajouter une nouvelle dimension : porter son propre projet d’expédition. De quoi s'inscrire dans une longue lignée de montagnards.
Une obsession alpine vieille de presque un siècle
Traverser les Alpes à ski est l’un des grands mythes fondateurs du ski-alpinisme européen. Bien avant l’ère des records et des suivis GPS, certains ont rêvé de relier la chaîne dans son intégralité. En 1933 déjà, le Français Léon Zwingelstein s’élance de Nice le 12 février et atteint le Tyrol le 6 avril. Deux décennies plus tard, en 1956, Walter Bonatti, accompagné de Lorenzo Longo, part de la frontière yougoslave le 14 mars et rejoint le 18 mai le Colle di Nava, dans les Alpes-Maritimes. D’autres s’inscrivent dans son sillage : L. Dematteis et A. Guy, les frères Detassis avec A. Righini. La première traversée intégrale en solitaire est généralement attribuée à Jean-Marc Bois, qui relie Saint-Étienne-de-Tinée à Bad Gastein entre janvier et avril 1970. Plus tard, l’Italien Paolo Rabbia réalise la première grande traversée hivernale en solitaire, de la Forcella della Lavina (Juliennes) jusqu’aux Alpes ligures.

L’expédition autrichienne de 1971 marque un tournant. Robert Kittl, Klaus Hoi, Hansjörg Farbmacher et Hans Mariacher s’élancent de Vienne le 21 mars et atteignent Nice le 29 avril, après 42 jours d’effort. Un temps de référence historique, resté intact près d’un demi-siècle, jusqu’à ce que l’expédition "Der Lange Weg" ("Le long chemin") s’y attaque en 2018. Sept skieurs-alpinistes — Bernhard Hug, David Wallmann, Philipp Reiter, Janelle et Mark Smiley, Tamara Lunger et Nuria Picas (ces deux dernières abandonneront en route, l’une blessée, l’autre estimant les conditions trop engagées) —atteindront Nice en 36 jours. Le tout sans gravir le mont Blanc ni la Pointe Dufour, à cause de mauvaises conditions météorologiques.

L'éternelle quête de la ligne... et la tentation du record
C’est avec ce précédent en tête que Mathéo annonce vouloir tracer sa ligne, la plus belle et le plus vite possible », en moins de trente jours. Paradoxalement, il dit ne pas vouloir parler de record. « Ce n’est pas du tout l’idée du projet. L’idée, ce n’est pas forcément d’aller le plus vite possible, c’est d’aller à mon rythme et de pousser un peu le bonhomme. » Il reconnaît toutefois une part assumée de performance : « Il y a forcément un aspect performance dans ce projet-là, parce que c'est ce qui me caractérise. Mais pour moi, il n’y a vraiment pas que ça dans ce projet. »
Quoi d’autre, alors ? Mathéo n’est pas le plus disert quand il s’agit d’expliquer ce qui le pousse. Difficile de théoriser un élan quand on a grandi dedans. Originaire de Lus-la-Croix-Haute, entre le Dévoluy et le Vercors, il a été élevé entouré de montagnes, pas les plus hautes, certes, mais des montagnes techniques, sauvages, et esthétiques. « C’est un projet qui me correspond, dans le sens où il allie l’ultra-endurance, la technicité, l’aventure, l’exploration et l’adaptation, explique-t-il. Avant d’être un athlète, il se définit comme un montagnard. Ce qu’il aime, dit-il, c’est être en mouvement. Et comme beaucoup de ceux qui y reviennent sans cesse, il parle d’un lien difficile à formuler. « Je suis passionné par la montagne et par les grands espaces, attiré par les endroits sauvages. La montagne est spéciale, on y trouve un refuge, quelque chose qu’on ne trouve pas ailleurs.»
Une solide logistique
Les inconnus : voilà sans doute la plus grande difficulté d’un projet comme celui-ci, qui s’étale sur un mois. L’adaptation à la météo et la révision permanente de l’itinéraire seront constantes. Rien à voir avec son record aller-retour sur l’Ama Dablam au Népal (6 812 m en 6 h 23) ou ses compétitions comme la Pierra Menta, où les imprévus restaient finalement assez limités. Ici, la montagne reste un milieu naturel à risque, et Mathéo en est pleinement conscient. « On va prendre toutes les plus précautions possibles, insiste-t-il. Il faut savoir doser l'engagement, évaluer les pièges... C’est un équilibre fragile, souvent compliqué à tenir ». Néanmoins, il juge son engagement « pas très élevé par rapport à ce que je pourrais faire », notamment en tant que père de famille. La présence de sa fille de quatre ans influe forcément certaines décisions : « Elle a besoin de son papa, je prends mes décisions en conséquence. »
C'est la montagne qui va dicter si je peux passer ou pas, et à quel rythme. On a toujours un plan en tête, mais finalement, celle qui décide, c'est la montagne.
L’expérience montre aussi qu’il ne faut pas chercher à tout résoudre d’un coup. « Il y aura des problèmes tous les jours, et des solutions à trouver tous les jours. Le risque zéro n'existe pas, mais si je fais ce projet-là aujourd'hui, c'est que je considère que j'ai assez d'expérience pour pouvoir prendre les bonnes décisions au bon moment. » D’autant plus qu’il sera suivi de près par une équipe fixe de cinq à six personnes : deux camping-cars, des caméramen, un guide de montagne référent, « mon deuxième cerveau », un prévisionniste météo et un nivologue, capables de l’épauler dans la gestion de ces imprévus. L'aventure semble bien bordée.
Le projet, en chiffres
Concrètement, le projet se découpe en 28 étapes à travers neuf grands massifs alpins : du Dachstein au Tyrol autrichien, des Dolomites occidentales à l'Ortles, de Bernina aux Grisons (Saint-Moritz), le Gothard et les Alpes lépontines, le Valais et le Mont-Blanc, avant de filer vers le Grand Paradis et les Alpes grées, le Thabor et le Queyras, jusqu’au Mercantour-Argentera et la Méditerranée. « Je n’aime pas faire les choses à moitié. L’idée, c’est de faire tout l’arc alpin, parce qu’il y a beaucoup d’endroits que je ne connais pas. Les Alpes françaises ne m’auraient pas "suffi" pour explorer ce que j’ai envie d’explorer. »
À l’itinéraire, il ajoute l’ascension des plus hauts sommets emblématiques des Alpes à ski : le Grossglockner (3 798 m) en Autriche, la Piz Bernina (4 049 m) et la pointe Dufour au Mont-Rose (4 634 m) en Suisse, le Mont Blanc (4 806 m) en France — « un petit détour, mais un passage obligé » —, le Grand Paradis (4 061 m) et le Viso (3 841 m) en Italie. Entre chaque massif, il reliera les vallées à vélo. Un choix qu’il juge « légitime pour rester dans l’aventure et rester dehors », mais qui ajoute un sérieux défi physique. Au total : 1 950 kilomètres et 100 000 mètres de dénivelé positif, dont environ 1 000 km à ski (80 000 m D+) et 950 km à vélo (20 000 m D+), à travers quatre pays.
L'ombre de Kilian Jornet
Impossible, dans ce contexte, de ne pas penser à un projet « à la Kilian ». Jacquemoud ne s’en cache pas : Jornet est « un très bon ami ». Il était chez lui en Norvège il y a seulement deux semaines, échangeant sur stratégies, itinéraire, gestion de la fatigue et nutrition. « Il ne pourra pas venir me suivre sur certaines portions, mais il ne sera jamais loin si besoin », glisse-t-il.
Départ à Vienne, arrivée à Nice : les deux extrémités symboliques de l’arc alpin. Un choix dans la continuité des grandes traversées historiques, qui reliaient déjà ces deux villes. Pas de rituel particulier au moment de s’élancer. Pour Mathéo Jacquemoud, il s’agit avant tout de se dépasser, d’explorer, de satisfaire sa curiosité. « Il n’y a pas de petite ou de grande aventure, chacun peut trouver son truc. » Le temps, il le sait, passera vite. « Le matériel est prêt, l’équipe est forte, je leur fait entièrement confiance. Pour moi, le plus difficile, ça va être que tout roule. »
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