Le gouvernement fédéral à l’arrêt, l’emblématique parc national redevient le terrain de jeu des BASE jumpers, renouant ainsi avec l’esprit frondeur des pionniers de la Vallée. Profitant de l’absence de contrôle, plusieurs sauts ont eu lieu depuis El Capitan ces derniers jours. Des exploits illégaux – mais tolérés jusque-là- dont les vidéos ont beaucoup tourné sur les réseaux. Au grand dam des autorités qui s’inquiètent de voir aussi s'engouffrer dans la brèche grimpeurs, randonneurs et adeptes du bivouac sauvages. Le retour de bâton risque d'être sévère dans le Yosemite, berceau de la Rebel Culture.
Le Yosemite est dans la tourmente. À peine quelques jours après le déclenchement du shutdown gelant l’administration fédérale américaine, « le chaos » y règnerait. Sauts illégaux, permis d'entrée ignorés, tentes hors zone. « « Je n’avais jamais vu le parc dans un tel état », déplore John DeGrazio, fondateur de la société de guides YExplore Yosemite Adventures, et randonneur chevronné.
A l’instar des autres parcs nationaux, le Yosemite relève en effet du gouvernement fédéral et plus précisément du National Park Service (NPS), une agence du ministère de l’Intérieur (Departement of the Interior). Concrètement, les fonds, le personnel et la réglementation dépendent du congrès américain et du budget fédéral. Et le vote du budget est justement au cœur des tensions entre Démocrates et Républicains. Un projet de loi visant à maintenir les dépenses fédérales jusqu’à la fin du mois de novembre a encore été rejeté mardi 15 octobre 2025. 900 000 employés fédéraux ont été mis en congés, 700 000 autres travaillent sans être payés. Un shutdown, comme c’est le cas depuis le 1er octobre, touche donc directement le financement et le personnel du NPS, qui gère et encadre le Yosemite. Le parc national américain est amputé d’une partie de ses financements et de ses employés. Car au shutdown, il faut ajouter les coupes budgétaires réalisées par le Département de l’efficacité gouvernementale (le DOGE).
Beaucoup de bruit pour rien ?
Résultat, depuis le 1er octobre, une désorganisation totale et une recrudescence des activités illégales au Yosemite. Des BASE jumpers, mais aussi des randonneurs profitent des réductions d’effectifs du parc pour s’octroyer quelques libertés. Le BASE jump est illégal dans cette zone, mais en temps normal, il est plus ou moins toléré dans les faits, moyennant une autorisation. Depuis le shutdown, il est allègrement pratiqué sans permis depuis le sommet d’El Capitan. De quoi beaucoup agacer les autorités. « Le BASE jump est interdit dans tous les parcs nationaux, y compris à Yosemite », a rappelé un porte-parole du National Park Service, citant « les risques considérables qu’il présente pour les pratiquants, le public et les secouristes ». Le NPS précise être « au courant des signalements de BASE jump à Yosemite et enquêter sur chaque cas rapporté ».
Beaucoup de bruits pour rien peut-être si l’on en croit un ancien membre de l’équipe de secours YOSAR, qui s’est exprimé anonymement depuis le parc. « En haute saison — au printemps et en début d’automne —, il y a des gens qui sautent chaque semaine. Ceux qui viennent ici pour sauter sont très discrets. Leurs habitudes ne changent pas. Ils continueront, shutdown ou pas », confie-t-il à Outside. Selon cette même source, les divisions du parc en charge de la sécurité et des urgences — Visitor and Resource Protection Division — sont toujours en activité. « Les rangers chargés de faire respecter la loi et d’intervenir en cas d’incident sont considérés comme personnels essentiels. Ils continuent donc de travailler normalement. » Peu de risques, donc, d'autant que, toujours selon cette source, les accidents liés au BASE jump sont rares : « Ces quatre dernières années, il n’y a eu aucun sauvetage lié au BASE jump. Le vrai problème, ce sont les gens qui partent randonner avec une seule bouteille d’eau », ironise-t-il.
Des rangers débordés
Mais si la tension monte aujourd’hui dans le Yosemite, c’est que les BASE jumpers ne sont pas les seuls à profiter du parc en toute liberté. C’est particulièrement flagrant sur le Le Half Dome, l’une des randonnées les plus convoitées de Yosemite. Certains profitent de la désorganisation générale pour gravir la fameuse section câblée du sommet sans permis.
Selon le média SFGATE, la fermeture du gouvernement ne favorise pas seulement les grimpeurs et les randonneurs clandestins : les bivouacs illégaux se multiplient eux aussi, alors qu’en temps normal, les permis de camping sont strictement contrôlés dans l’enceinte du parc, Les gardes forestiers de Yosemite, débordés, ne peuvent plus surveiller les zones reculées. Si cette pénurie de personnel réduit les risques de verbalisation, elle augmenterait en revanche les dangers : incendies, déchets non gérés, dégradations, s’inquiète la direction du parc. Ces comportements risquent de mettre en péril la sécurité des visiteurs et l’équilibre fragile de l’écosystème, selon eux.
Cette vague d’activités illicites a aussitôt encouragé une réponse sécuritaire stricte de la part de la Coalition pour protéger les parcs nationaux américains (Coalition To Protect America’s National Parks), une ONG d’anciens employés du NPS. Sa directrive exécutive, Emily Thompson, a en effet affirmé dans un communiqué : « C’est exactement ce que nous avions anticipé et c’est pourquoi les parcs nationaux devraient être fermés jusqu’à la réouverture du gouvernement. Ce shutdown aggrave une situation déjà difficile dans les parcs. Plus cela dure, plus ce sera grave ».
Un espace d'expression et de liberté
Fermer et interdire, purement et simplement ? C’est oublié un peu vite que le Yosemite, épicentre de la culture grimpe américaine depuis les années 60, continue au fil des années, d'être animé par la Rebel Culture, un espace de liberté et même de revendications politiques. Depuis 2024, la face de granit d’El Capitan s’est imposée comme un espace d’expression : pour les militants de la cause palestinienne, pour les minorités LGBTQIA+ mais aussi pour les défenseurs et les employés du parc eux-mêmes. Trois opérations ont eu lieu, rien qu’entre le 17 juin 2024 et le 20 mai 2025.
En juin 2024, des alpinistes propalestiniens déployaient une bannière de 7,6 mètres « Stop the Genocide » sur El Capitan pour protester contre les bombardements israéliens, soutenus par les États-Unis, sur les civils de la bande de Gaza. Le 22 février 2025, une équipe de six amis, employés ou anciens employés du National Park Service, hissaient un drapeau américain de 9 mètres sur 15. Positionné à l’envers, un traditionnel signal de détresse dans l’armée devenu un symbole de protestation politique, le drapeau devait alerter sur les coupes budgétaires réalisées par le DOGE, alors même que les parcs nationaux ne représentaient, en 2024, que 0,07% du budget fédéral (soit 5 milliards sur 6 800 milliards dollars de budget total). En mai dernier, une bannière rose et bleu, caractéristique de la minorité transgenre, de 16,7 sur 10,6 mètres, flottait pendant deux heures sur le spot de Heart Ledges, toujours à El Capitan dans le Yosemite.
Il est difficile de mesurer les conséquences du shutdown et des coupes budgétaires sur les parcs nationaux américains et tout particulièrement sur le Yosemite, mais à l’heure où les interdits se multiplient et la répression augmente aux Etats-Unis, les BASE jumpers, grimpeurs et randonneurs ne sont certainement pas prêts de lâcher cette espace de liberté.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€





