Après la Statue de la liberté, l’Empire State Building ou le pont de San Francisco : la face de granit d'El Capitan est entrée dans l’imaginaire collectif, grâce au succès retentissant de "Free Solo". Voilà qu’elle s’impose maintenant comme l’un des symboles de l’Amérique les plus puissants. Un espace d'expression retentissant pour les défenseurs des parcs nationaux comme pour les militants de la cause palestinienne, en passant, tout récemment, par les activistes de la fierté transgenre. Une évolution soudaine, mais qui n'est pas sans rappeler le rôle qu'a joué "The Valley" dans les années 50 et 60, décennies où elle a été le théâtre de l'explosion de la contre-culture américaine et du "Free speech movement".
"Appeler les membres du Congrès et écrire à nos représentants, c'est comme crier dans le désert. Alors que nous avons ce putain de haut-parleur qu'est El Cap ! ». Celui, qui parle haut et fort ce 20 mai, c’est SJ Joslin, grimpeur non binaire, très impliqué au sein de USA Climbing et biologiste travaillant dans le Yosemite. Avec sept alpinistes transgenres et leurs sympathisants, il vient de déployer un drapeau de fierté transgenre sur El Capitan, désormais mondialement connu grâce au documentaire oscarisé "Free Solo". Pendant environ deux heures, les alpinistes ont exposé au public le drapeau rose et bleu de 16,7 mètres sur 10,6 mètres, au-dessus du célèbre spot de Heart Ledges, à environ 305 mètres du sol. Déployé à une distance de 4,5 mètres à 6 mètres de la paroi, à environ un tiers de l'ascension, il n'a bloqué l'accès à aucune voie.
Dans le groupe, se distinguait la drag queen et activiste environnementale Pattie Gonia, cofondatrice de Outdoorist Oath, classée en 2024 par The National Geographic parmi les personnes les plus influentes de l’année. Elle n’en est pas à son premier coup d'éclat, et le Yosemite, elle connaît. L'été dernier, elle a mené avec succès une campagne dans les médias sociaux pour faire annuler l'interdiction faite par le Service des parcs nationaux (NPS) aux employés en uniforme de participer aux manifestations de la fierté nationale.
Trois opérations éclair en moins d'un an
L’opération du 20 mai est un succès immédiat. Partout dans le monde, l’image est reprise. Ce n’est pourtant pas la première fois que El Capitan est le théâtre de ce type d'intervention militante. Il s'agit de la troisième manifestation de ce type au cours des 12 derniers mois.
Le 17 juin 2024, des alpinistes pro-palestiniens déployaient une bannière de 7,6 m « Stop the Genocide » sur la face pour protester contre les bombardements israéliens soutenus par les États-Unis sur les civils de Gaza.
Quelques mois plus tard, le 22 février 2025, une photo faisait le tour du web : El Capitan affichait un immense drapeau américain à l’envers, traditionnel signal de détresse dans l’armée devenu symbole de protestation politique. Pour les grimpeurs qui l’avaient installé, le but de cette opération éclair était d’attirer l’attention sur le fait que les parcs nationaux américains étaient en péril, entre les autorisations de forages pétroliers et gaziers, et le licenciement de milliers d’employés dans les services publics… parmi lesquels on trouvait des secouristes !
Solidarité dans la communauté des grimpeurs
Chacune de ces manifestations s'est déroulée à un endroit différent de la paroi de granit de 914 m. Mais toutes ont marqué les esprits. Sans surprise, comme pour les opérations antérieures, le DOI [Department of the Interior] a donné l'ordre de retirer le drapeau. Mais trop tard cette fois, car les miltants qui l’avaient hissé vers 9 heures, l’avait enlevé vers 11 heures.
Sur les réseaux, certains n’ont pas manqué de s’insurger : « El Cap ne devrait pas être un panneau d'affichage communautaire », pouvait-on lire.
Un point que ne conteste pas forcément SJ Joslin, : « Je ne suis pas nécessairement en désaccord avec cela. Mais il n'y a pas de règles qui nous interdisent de faire ce que nous avons fait, alors nous l'avons fait parce que c'était un moyen de faire passer un message. S'il y avait eu des règles interdisant d'accrocher un drapeau à El Cap, nous ne l'aurions pas fait. Nous aurions dû trouver des solutions plus créatives pour faire passer un message de soutien au monde entier. Mais nous l'avons fait parce que nous pratiquons l’escalade et que le but du Service des parcs est favoriser cette pratique . Nous voulons nous assurer que les personnes transgenres sachent qu'elles sont les bienvenues dans la nature. » a-t-il conclu.
« Tout le monde a droit au respect », a appuyé Nate Vince, un des grimpeurs impliqués dans l’opération de février contre les licenciements dans les Parc nationaux. « Les trans sont mes amis. Quand mes amis ont besoin de moi, ils peuvent compter sur moi. Nous devons tous nous lever et faire face à leurs côtés ! »
"The Valley", théâtre des mouvements sociaux depuis les années 50
Dans le Yosemite, les générations se succèdent, mais beaucoup n’ont pas oublié que « The Valley », a été le berceau des mouvements alternatifs américains. « Dans les années 1950, lorsque la culture beatnik émergeait à San Francisco, à seulement 300 miles du Yosemite, on assistait pas seulement la naissance de l'escalade, mais aussi celle de la contre-culture américaine », explique Nick Rosen, qui a coécrit et réalisé le cultissime documentaire « Valley uprising » avec Peter Mortimer. « Beaucoup de ces premiers grimpeurs ont été inspirés par un livre que Jack Kerouac a écrit en 1958, intitulé The Dharma Bums, dans lequel il escalade une montagne du Yosemite avec un groupe de jeunes hommes. À la même époque, explique Rosen, le Yosemite était géré par le gouvernement fédéral. Et le service des parcs nationaux n'appréciait pas l'arrivée de camps d'alpinistes beatniks. « On a vu une sorte de choc culturel entre ces deux groupes dès les années 1950. Et ça continue encore aujourd’hui », expliquait-t-il en 2015.
Dix ans plus tard, l’actualité lui donne raison. La réaction des autorités à l'action des militants transgenres ne s’est pas faite attendre : "Le Service des parcs nationaux mène une enquête sur les faits et les circonstances entourant cet événement. Nous prenons au sérieux la protection de nos parcs nationaux et nous ne tolérerons pas les comportements qui portent atteinte à leur intégrité", a déclaré le porte-parole dans la foulée de l’opération du 20 mai.
S’afficher sur El Cap risque donc de devenir malheureusement plus difficile à l’avenir. Et sans doute plus durement réprimé.
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