En 2007, bien avant beaucoup de gens, le snowboarder pro américain, dix fois élu "Big Mountain Rider of the Year" par « Snowboarder Magazine » réalise que les bons spots de snow se réduisent d’année en année, par manque de neige. Voyant que dans la communauté de la montagne aucune organisation ne se mobilise alors sur l’urgence climatique, il passe à l’action et crée POW, Protect Our Winters. 16 ans plus tard, il reste plus engagé que jamais, comme il l’explique dans son nouveau livre paru aux US, pas encore traduit en français. Pour Outside, il revient sur son parcours d’activiste et de rider pro dans une interview exclusive.
Désigné "aventurier de l'année" en 2013, par National Geographic, "champion du changement" par le président Obama pour son implication dans la lutte contre le changement climatique, Jeremy Jones, considéré depuis plus de trente ans comme l’un des meilleurs free riders, est sur tous les fronts. Et souvent la caméra à la main, une arme très efficace, si l’on en juge par le succès de « Purple Mountains », un film dans lequel il cherche un terrain d'entente dans la lutte contre le changement climatique.
Cette fois, c’est par l’écriture qu’il a choisi de s’exprimer. Non sans crainte, nous dit-il. "j’avoue que j'étais un peu nerveux, mais chez moi nervosité et excitation vont souvent de pair. Je sais aussi que chaque fois que je me trouve au pied du mur, et me dis, ‘mec tu n’as jamais fait ça avant’ et que ça me fait flipper. Je sens que c’est justement ça que je dois faire ! »
La peur, le risque, définir quand et comment s'engager face à un obstacle ou un but effrayant, Jeremy Jones connait ça. Et ce sont autant de thèmes que l’on retrouve dans son nouveau livre, « The Art of Shralpinism. Lessons from the mountains », paru en octobre dernier chez Mountaineers Books, encore non traduit en français. Un essai biographique mêlant réflexions philosophiques, mode d’emploi du back country et retour sur un parcours qui l’a conduit à s’imposer, à 47 ans , comme un athlète exceptionnel et l’un des acteurs majeurs dans la lutte contre le réchauffement climatique. S’appuyant sur ses écrits, patiemment accumulés au cours des années, et sur son expérience de rider, cet ouvrage est bourré de conseils et d’anecdotes sur comment vivre le meilleur de la montagne, tout en la protégeant et en toute sécurité.

Qu'attends-tu que les gens retirent de ton livre, surtout maintenant que les amateurs de backcountry sont plus nombreux que jamais ?
Il y a quelque chose de terrifiant à écrire aujourd’hui un livre sur la montagne, surtout quand on sait comme moi que cet univers peut être incroyablement dangereux. Dans ce livre, j’ai donc essayé de concentrer le sujet sur les principes de base et des thèmes généraux. Ce qui n’est pas facile, car cet univers-là est complexe. Je le vois comme un complément à un cours de sécurité en avalanches. Je ne me considère pas du tout comme un expert, mais j'ai passé beaucoup de temps en montagne et j'en ai tiré beaucoup de leçons. Je les ai partagées dans ce livre, en espérant les gens puissent apprendre de mes erreurs. C’est absurde, mais je pense que l'expérience est quelque chose que l'on acquiert… juste après en avoir eu besoin.
En parlant d'expérience, une grande partie de ton livre traite de ton état d'esprit lorsque tu te retrouves dans des situations très compliquées.
Le jeu mental est aussi important que le jeu tactique. Les aspects tactiques sont ceux que l'on apprend dans un cours de prévention d'avalanches et ils font partie intégrante de ma boîte à outils. Mais une fois que vous avez cette boîte à outils en main, il faut se demander "comment se mettre dans le bon état d'esprit et trouver les outils à utiliser". C'est un défi constant. Les meilleurs du monde y sont confrontés eux aussi. C’est la raison pour laquelle tant d'athlètes ou d'aventuriers pourtant bien formés se retrouvent en péril au point d’en périr parfois. Ce n'est pas parce qu'ils ne savent pas creuser une grotte de neige.
Quels sont les outils de cette fameuse boîte que tu utilises le plus ?
J'ai quelques protocoles de base que je peux appliquer et qui éliminent immédiatement certains risques très sérieux. On ne peut jamais tout contrôler, mais j'aime avoir ces protocoles personnels sur lesquels je peux m'appuyer. Par exemple, avec Teton Gravity Research (la société cinématographique fondée par ses frères), nous parlons toujours de ‘terrain propre’. Nous traçons de longues lignes, mais elles ont un runout, et vous savez ce qui se trouve en dessous de vous et autour de vous, ce qui vous aide à rester en sécurité. Vous pouvez enfreindre le protocole, mais vous devez en parler avec vos partenaires, et dès que vous le faites, vous savez que les enjeux sont beaucoup plus élevés. Vous savez que vous franchissez une ligne.
Dans ton livre, tu parles beaucoup du langage, de la communication, cela semble important à tes yeux aussi.
Oui j'ai beaucoup réfléchi à son usage et à l’importance de la précision dans les termes choisis. Par exemple, au départ d’un sentier, si tu dis "On va commencer vers Widowmaker" au lieu de "On va aller sur le Widowmaker", ca introduit dans l’équipe l’idée de "C'est peut-être". Ça change les attentes.
Comment as-tu appris tout ça ?
J’ai beaucoup appris en montagne, au contact des autres. J'ai fait beaucoup d'études académiques sur le sujet mais j’ai surtout eu la chance d’avoir autour de moi des gens plus expérimentés qui ont joué le rôle de mentors. J’ai appris en les observant et en leur posant des questions. Mais à la base, il y a cette curiosité que j’ai toujours eue en moi, c’est crucial pour tout ce qui touche à la montagne. Pour ce qui est de trouver des mentors, la clé, c’est de ne pas chercher trop loin. Ce peut-être une personne que tu admires et qui se trouve juste quelques échelons plus haut sur l'échelle des connaissances par rapport à toi. Puis petit à petit, tu gravis les échelons et en chemin, tu croises forcément des gens plus forts. De ceux-là encore tu vas pouvoir apprendre. Mais si tu commences en visant le sommet trop tôt, tu risques de te décourager, d'être dépassé et de laisser tomber.
Pour beaucoup de gens, tu t’es imposé comme un véritable mentor sur la question du climat, sans doute le plus grand défi pour l'avenir de nos sports de montagne. Quels conseils donnerais-tu à tous ceux qui voudraient, eux aussi, agir ?
Je pense qu'il suffit de commencer. Tout simplement. Au début, au lancement de POW, je me suis beaucoup impliqué, ça a été très dur, j'ai ai perdu le sommeil. Il m'a fallu un certain temps pour parvenir à m'exprimer sur les questions climatiques, car malheureusement, le débat sur le climat est politisé, et tout discussion génère des conflits dans votre vie. Mais il faut se rendre à l’évidence : nous ne pouvons pas éviter les conflits si nous voulons éviter le problème le plus urgent de notre génération. S'adapter ou mourir, c’est mon nouveau mantra.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










