L’histoire est révélatrice de la situation critique des stations de moyenne montagne. Face au manque d’enneigement, le directeur de l’école de ski de La Bresse-Hohneck, dans les Vosges, a reconnu mercredi 14 février avoir transporté, de sa propre initiative, « 70 tonnes de neige ». L’idée ? Non point recouvrir des pistes de ski mais... réapprovisionner les 50 m2 du minuscule jardin d’enfants situé aux pieds des pistes. Une manière, selon lui, de « maintenir l’économie d’une région ».
25 décembre 2023. Les flancs vosgiens sont désespérément verts. Et la météo n'annonce aucune chute de neige. À La Bresse-Hohneck, station de la région située entre 900 et 1350 mètres d'altitude, quelques pistes sont ouvertes. Envers et contre tout. « Les seules du massif » précise le quotidien local Vosges Matin.
Le lendemain, des passants relèvent sur place la présence de gros tas de neige déversés sur les parkings de la station. Au même moment, des randonneurs remarquent des traces de passage de véhicules sur la route dite des Américains. Une voie fermée à la circulation en hiver, pour garantir la quiétude de la faune dans la réserve naturelle nationale de la tourbière du Machais, un milieu sensible. Elle relie La Bresse à la route des Crêtes... et est parsemée « d’autres tas de neige » relate Vosges Matin.
Ces constats intrigants parviennent aux oreilles de membres de plusieurs associations environnementales, dont Alsace Nature. Lesquelles lancent des investigations sur le terrain. « La lecture du contenu d’un piège photo animalier situé sur la route des Américains éclairera le mystère » relate le quotidien local. « Les photos prises à cette période montrent en effet un camion-benne qui passe plusieurs fois devant l’objectif, montant à vide et redescendant rempli de neige ».
Un « hold-up de neige » pour les associations
Selon les associations impliquées, « onze allers-retours entre la crête et la station de la Bresse ont été comptabilisées à partir des photos et ce, jusqu’à 3h30 du matin [le 26 décembre, ndlr] » poursuit Vosges Matin. « En pleine nuit. Le volume de neige raclé sur la crête vosgienne et transporté d’un bassin-versant à l’autre pourrait atteindre 70 tonnes ».
Si le transport de neige, à grand renfort d’énergies fossiles, n’est pas illégal, il interroge sur son caractère superficiel. l’association SOS Massif des Vosges l’avait déjà dénoncé en 2020, à Gérardmer. « Dans d’autres massifs montagneux, c’est même le recours à des hélicoptères pour les mêmes raisons, voire le prélèvement de neige sur des glaciers qui a été constaté » précise Vosges Matin. Des cargaisons souvent qualifiés de « hold-up de neige » par les ONG environnementales.
« La récupération et le transport de neige pour faire fonctionner des pistes de ski interpellent ces associations qui interrogent la viabilité du modèle économique des stations de moyenne montagne alors qu’au même moment, la Cour des comptes publie un rapport public sur les stations de montagne face au changement climatique » poursuit le quotidien. « Certes, la juridiction financière 'oublie' le massif vosgien dans son rapport. Mais celui-ci remet tout de même en question le modèle des stations de montagne françaises dans un contexte où l’enneigement diminuera et où la neige deviendra un ‘bien de consommation’ de plus en plus rare ». D'autant que là, il s'agit d'un transport énorme pour une très faible surface praticable. « 50 mètres carrés sur 50 centimètres d’épaisseur » a précisé lui-même le directeur de l'école de ski. Tristement dérisoire donc.
Une « polémique ridicule qui n’a pas lieu d’être » ?
Les associations environnementales ont par ailleurs déploré le non-respect de la réglementation avec la circulation de ces camions sur une route non-praticable. Ainsi que son impact sur la faune et la flore de la réserve de la tourbière de Machais.
Mercredi 14 février, lumière est faite. Jour où Eric Flieller, directeur de l’ESF de la station rencontre la maire de Bresse, Maryvonne Crouvezier. « Un rendez-vous à la demande de l’école de ski », a-t-elle expliqué à Vosges Matin. « Pour m’excuser et assumer », précise l’intéressé qui a reconnu être allé chercher en décembre dernier de la neige sur les crêtes, en passant par une route fermée à la circulation. « Pour maintenir en état le jardin d’enfants de l’ESF »
Une manière selon lui de « maintenir l’économie d’une région ». « On a pris toute la clientèle et on a permis aux moniteurs de Gérardmer, du Markstein, du Rouge-Gazon, de Ventron [d'autres stations vosgiennes, ndlr] de venir travailler sur la station. » Il dit avoir agi « pour les familles qui ont économisé pendant toute une année pour offrir des cours à leurs enfants. S’il n’y a pas de neige, l’année prochaine, ils ne viendront plus […] Je ne pensais pas à mal. Je pensais sauver quelques centaines d’emplois directs et indirects : la station, les loueurs d’appartements et de matériel, les restaurateurs... ». Eric Flieller dénonce par ailleurs une « polémique ridicule […] qui n’a pas lieu d’être ». Et se dit « estomaqué » par l’ampleur des critiques.
Du côté de la mairie, on désire « tourner la page au plus tôt ». « Nous avons expliqué que nous n’étions pas contre le principe d’aller chercher de la neige » explique Maryvonne Crouvezier. « Ce transport de neige ne nous dérange pas. Tout le monde y va. Mais cela ne peut se faire qu’en respectant la réglementation ». La route étant départementale, la commune de La Bresse n’engagera aucune procédure. Elle précise qu’il s’agit d’une pratique répandue dans toutes les stations, « pour faire des pansements ».
"Pansement"... le mot est particulièrement bien trouvé. Certaines stations malheureusement condamnées par le réchauffement climatique refusant de voir la réalité en face continuent d'essayer de sauver les meubles. Avec des moyens dérisoires. Et en vain.
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