Netflix a annoncé le report de 24 heures de Skyscraper Live, l’ascension diffusée en direct du solo intégral d’Alex Honnold sur la tour Taipei 101, le plus haut gratte-ciel taïwanais. La pluie et une paroi rendue glissante ont contraint la plateforme à décaler la tentative, initialement prévue dans la nuit de vendredi à samedi : l’événement aura finalement lieu dans la nuit de samedi à dimanche, à 2 h du matin (heure française). En attendant, retour sur les dessous d’un projet inédit, entre performance, opération médiatique et héritage assumé d’Alain Robert.
Quand Alex Honnold a annoncé qu’il allait tenter un solo intégral en direct sur la tour Taipei 101, Climbing (groupe Outside) a sollicité Alain Robert, l’un des rares à avoir déjà grimpé l’édifice — et donc particulièrement bien placé pour en livrer une lecture précise.
Dans la préface de la biographie Libre et sans attaches, consacrée à Alain Robert, Alex Honnold explique avoir toujours ressenti une forme de proximité avec le grimpeur français. Il y reconnaît aussi l’ambiguïté des ascensions urbaines de Robert, parfois perçues comme de simples coups médiatiques — une lecture qu’il juge en partie compréhensible — tout en rappelant qu’elles reposent avant tout sur une maîtrise technique et une expérience de grimpeur hors norme.
Cette remarque vaut également pour Honnold, qui s’apprête à tenter un solo intégral en direct sur Netflix. Si Alain Robert a déjà grimpé en direct sur des gratte-ciel au Venezuela, au Brésil ou à Montréal, l’ampleur du projet porté par la plateforme américaine est d’une toute autre dimension. Netflix a fixé une date pour l’ascension — qui sera diffusée en quasi-temps réel à l’échelle mondiale — mais n’a pas encore dévoilé tous les détails du dispositif, notamment la façon dont sera structuré le direct, la présence ou non de commentateurs, et la manière dont sera prise en compte l’aléa météo.
Dans un entretien accordé à Tudum, le média partenaire de Netflix, Honnold reste fidèle à lui-même : « Ma vie est en jeu, peu importe qui regarde. » Ce qui compte, dit-il, c’est de faire ce qu’il sait faire — et de le faire bien. Il explique vouloir grimper la Taipei 101 parce que c’est une tour « incroyable », et reconnaît que, sans Netflix, obtenir les autorisations nécessaires serait presque impossible. Conscient que ces images pourront mettre certains spectateurs mal à l’aise, il assure pourtant se sentir « très confiant » et espère même y prendre du plaisir, sourire compris, tout au long de l’ascension.
Alex Honnold et la tour Taipei 101
Quand Alain Robert grimpe pour la première fois la tour taïwanaise, le jour de Noël 2004, elle est alors le plus haut bâtiment du monde, avec ses 508 mètres. Aujourd’hui, la Taipei 101 n’est « plus que » le 11e plus haut immeuble de la planète. (Le record est détenu par le Burj Khalifa, à Dubaï, avec ses 829 mètres, qu’Alain Robert a également gravi en 2011.)
Alors pourquoi maintenant ? Et pourquoi la Taipei 101 ? En réalité, Honnold vise ce free solo depuis plus de dix ans. Il avait prévu de la grimper en direct sur National Geographic Channel en 2012, à l’époque où la Taipei 101 était le deuxième plus haut immeuble du monde. National Geographic avait ensuite reprogrammé l’événement en 2014, avant de finalement l’annuler.
Dans un entretien accordé à Outside il y a plus de dix ans, alors que le projet était déjà dans les tuyaux, Honnold confiait ne pas se voir grimper le Burj Khalifa en solo intégral. Il jugeait la tour de Dubaï trop extrême — « l’El Capitan des gratte-ciel », disait-il.
Reste à comprendre pourquoi Honnold revient aujourd’hui à la Taipei 101. L’idée n’est pas nouvelle : il la vise depuis 2012, et le projet n’a jamais vraiment disparu. Il y a peut-être aussi une part d’opportunité, avec l’ouverture récente d’un magasin The North Face — son sponsor de longue date — à l’intérieur même de la tour. Enfin, la Taipei 101 coche une autre case dans le récit public d’Honnold : celle d’un bâtiment présenté comme exemplaire sur le plan environnemental, certifié LEED Platinum. Et puis il y a une raison plus simple, presque esthétique : pour Alain Robert, la tour reste avant tout « magnifique », comme il l’écrit dans Libre et sans attaches.
Quelle que soit sa motivation, que vaut ce défi, concrètement ? Aux yeux d’Alain Robert, l’ascension est plutôt accessible — du moins, à l’échelle des gratte-ciel qu’il a déjà gravis.
6/10 sur l’échelle Alain Robert
Pour situer la difficulté de la Taipei 101, Alain Robert s’appuie sur l’échelle de 1 à 10 qu’il a construite au fil de ses ascensions urbaines. Une grille très personnelle, mais parlante. La Torre Glòries de Barcelone, qu’il a gravie avec son fils il y a quelques années, se range tout en bas, autour de 1. À l’autre extrémité, le Holiday Inn de Johannesburg grimpe à 9 — Robert allant jusqu’à évoquer, pour donner un ordre d’idée, un équivalent falaise autour de 7c+/8a. Quant à la tour Framatome, à Paris, avec sa fissure étroite et fuyante, elle décroche le 10, le maximum sur son échelle. « La Taipei 101, ce serait un 5,5 ou 6 », estime Robert. D’après lui, Honnold a déjà grimpé au moins jusqu’à un niveau 5 sur cette échelle.
Lecture de la voie, section par section
Huit sections composent les 508 mètres d’ascension sur la Taipei 101, le chiffre huit étant considéré comme porte-bonheur à Taïwan. Chaque section est identique et se termine par un léger dévers. Entre chacune d’elles, une plateforme permet de souffler et de récupérer.
Dans Libre et sans attaches, Alain Robert décrit la première section comme pas tout à fait verticale : un bon échauffement pour se mettre en jambe et s’habituer à la tour. « Il n’y a pas de crux, explique Robert. Ce qui est dur, c’est de répéter le même mouvement encore et encore. Mais sinon, on avance un mouvement à la fois. » Autrement dit, le vrai défi, ici, relève davantage de l’endurance que de la force pure ou de la technicité.
La seule inconnue se situe tout en haut, au-dessus des huit sections. Robert explique que la fin reste grimpable, mais qu’un passage d’une dizaine à une quinzaine de mètres ne présente pratiquement aucune prise. Lors de sa propre ascension, réalisée en moulinette, il avait franchi cette portion aux jumars pour atteindre le sommet. Sollicitée sur ce point, Netflix n’a pas confirmé si Honnold grimpera jusqu’au tout dernier mètre, ni précisé le déroulé exact de la fin de l’ascension.
Cette fois, les planètes seront-elles alignées pour Honnold ?
Elles ne l’avaient clairement pas été pour Alain Robert. Douze jours avant sa tentative sur la Taipei 101, le Français escalade un feu tricolore pendant une interview en France, chute et se blesse au coude gauche. « Je ne sentais plus mon avant-bras ni ma main gauche », se souvient-il. Déterminé à maintenir l’ascension malgré tout, il programme une opération en urgence. « Je n’ai rien dit à personne, raconte-t-il. De toute façon, à la fin, j’étais censé grimper avec une corde. » Le jour J, grimper reste douloureux, mais il parvient à enchaîner les mouvements quand arrive Noël.
Deuxième coup du sort : la météo. « Le jour de l’ascension, il pleuvait des cordes. » Il se rappelle un vent proche du coup de tabac et une pluie froide au moment d’atteindre le haut de la tour. Le mauvais temps fait capoter son itinéraire prévu. À l’origine, il comptait grimper l’arête, mais, plus exposée, elle devient trop humide pour être praticable. Il choisit donc de passer par la face, légèrement moins glissante.
Honnold, lui, prévoit aussi de grimper l’arête — que Robert considère comme « la meilleure option ». Netflix a prévu un report en cas de pluie, et Honnold a déclaré au New York Times qu’il ne grimperait pas la Taipei 101 si la paroi est mouillée.
Le dernier facteur défavorable, pour Robert, tenait à l’état même de la tour. En décembre 2004, la Taipei 101 n’était pas totalement achevée : la construction n’a été officiellement finalisée qu’une semaine après son ascension, le 31 décembre. Il se souvient d’éléments de façade encore couverts de vinyle, mais aussi de traces d’huile et de graisse sur certaines structures en aluminium, qui rendaient la progression particulièrement délicate. Un problème que Honnold ne devrait pas rencontrer demain.
Au terme de cette ascension compliquée, Robert est catégorique : dans de telles conditions, il n’aurait jamais envisagé de monter sans corde. Avec une paroi souillée, humide et glissante, l’idée même d’un solo intégral lui paraît exclue.
Honnold peut-il y arriver ? Et en combien de temps ?
Alain Robert se montre confiant sur les chances de réussite d’Alex Honnold. Selon lui, la Taipei 101 est une ascension à sa portée : assez directe, globalement faisable, et même plutôt facile à l’échelle des gratte-ciel qu’il a déjà évalués.
Dans Libre et sans attaches, Robert explique qu’il pensait mettre un peu plus de deux heures pour boucler l’ascension. Mais avec les surfaces couvertes de vinyle et d’huile, les conditions météo et sa blessure, il lui faudra finalement presque quatre heures.
Cela dit, l’effort mental d’une ascension sans corde, par rapport à une ascension assurée, pourrait obliger Honnold à prendre davantage de pauses entre les sections de l’immeuble — des pauses durant lesquelles Netflix glissera probablement quelques écrans de publicité à ses millions de spectateurs sous tension.
Alain Robert, lui aussi, sera devant l’écran. Au fond, il est enthousiaste — et un peu surpris — de voir un tel événement grand public se développer dans cette niche du free solo urbain, qu’il a largement contribué à façonner. « Si je peux être là pour commenter l’enchaînement, ce serait encore mieux », ajoute-t-il.
Photo d'en-tête : Netflix







