Le commissaire-enquêteur a rendu son avis et il penche en faveur d’un projet qui depuis le dépôt du permis de construire cet été, ne cesse de diviser : le remplacement du téléski du glacier de la Girose par un téléphérique sur la commune de La Grave, entre le col des Ruillans (3 211 m) et le sommet du dôme de la Lauze (3 568 m), assorti de la création d’un restaurant d'altitude et d’un glaciorium à la nouvelle gare de départ. De quoi démocratiser l’accès à la haute montagne et élargir la clientèle, soutient la société exploitante… ou faire perdre son âme à la « Mecque » du freeride, s’insurgent La Grave Autrement, créé à l’initiative d’habitants du site rejoints par des alpinistes, et Mountain Wilderness, peu convaincus au demeurant par la viabilité économique du projet.
Pendant un mois, du 19 décembre au 20 janvier une enquête publique était ouverte afin que tout un chacun se prononce sur le « projet de remplacement des téléskis du glacier de la Girose par un téléphérique sur la commune de La Grave ». Résultat : sur les 529 avis reçus, 272 y étaient défavorables et 255 favorables. De quoi faire pencher la balance en faveur des opposants au projet ? Pas vraiment en fait. Le commissaire-enquêteur s’est en effet appuyé sur un constat, à savoir « une grande volonté des résidents de la Grave et Villar-d'Arène pour la réalisation de ce projet » ( soit 181 avis favorables contre 44 défavorables), pour rendre le 16 février un avis favorable.
Ses arguments ? Ce projet permet « la sauvegarde et la protection du glacier de la Girose » et permet « au domaine de La Grave La Meije de s'orienter dans la modernité en préservant l'écologie ».. Resterait un point à éclaircir concernant la protection de l'Androsace du Dauphiné, plante rare selon certains botanistes consultés, dont la présence, si elle est confirmée, impliquerait une demande de dérogation pour destruction d'espèce protégée, mais l’affaire semble aujourd’hui aller dans le sens de la mairie de La Grave et de la région, soutiens du projet.
+ 30% de chiffres d'affaires pour le tourisme local ?
Une issue qui inquiète le collectif La Grave Autrement et Mountain Wilderness qui dénoncent une enquête publique qu’ils jugent très partiale. Comment comprendre en effet que le commissaire ait différencié les avis des « gens de La Grave » des autres ? D’autant rappellent-ils, que la viabilité économique du projet est très discutable, comme nous l’expliquions déjà en septembre dernier.
Lundi 12 septembre, le collectif La Grave Autrement dévoilait en effet les fruits de la première phase de l’étude qu’elle avait mandatée. Un état des lieux qui se voulait objectif, établi sur la base d’une documentation large (sites municipaux, travaux de recherche, synthèses, comptes rendus, Parc National des Ecrins, ancien exploitant/Creissels, médias, recherches web, communauté et forums, communication SATA-SATG) et des entretiens semi-directifs ciblés sur les acteurs du territoire (La Grave et Villar-d’Arêne). Visant à déterminer si ce troisième tronçon était un projet viable pour le territoire, les experts ont été interpellés par plusieurs chiffres, notamment par la promesse d’augmenter de 30% le chiffre d’affaires de l’activité touristique locale. Ils se sont donc attelés à reconstituer ce calcul, en retrouvant la source des projections économiques de la SATA présentées au conseil municipal en septembre 2020. Et leurs découvertes soulignent plusieurs problématiques.
Le projet présenté par la SATA, société exploitante du site, se base en effet sur une étude menée par le cabinet Contours pour Savoie Mont-Blanc en 2012, selon laquelle pour 1 euro dépensé en remontées mécaniques, le consommateur en dépenserait 6 de plus dans la vallée(hébergement, restauration…), soit un total de 7 euros, explique Bernard Jean, membre du cabinet Montagne Conseil. Ainsi, d’après ce calcul, la SATA, qui affiche un chiffre d’affaires annuel de 2,6 millions d’euros, générerait ainsi 18 millions d’euros d’activité touristique sur le territoire. Outre le fait que ces projections reposent sur des données anciennes (2012), cette étude concerne les stations Savoie Mont-Blanc, au profil et aux infrastructures bien différentes de La Grave.
Face à la vision optimiste de la SATA, les experts ont confronté une autre étude, plus récente (2020), réalisée par le cabinet G2A pour le territoire de La Grave. Avec ces nouvelles données, « le ratio s’élèverait à 4 euros dépensés au total pour 1 euro dans les remontées mécaniques ». Au final, sur les 30 ans de la durée de concession, les retombées économiques sur le territoire ne seraient plus que de 312 millions d’euros, soit 44% de moins qu’espéré par la SATA qui promet 560 millions.
Le risque d'un tourisme de masse
De plus, les experts soulignent qu’augmenter le chiffre d’affaires ne pourra se faire que via une augmentation en valeur (les tarifs) ou en volume (allongement de la saison « hors-neige », intensification de la fréquentation…) ce qui n’est pas sans susciter la crainte d’une bascule vers un tourisme de masse. Autre fait inquiétant : il semblerait que la SATA n’aie pas pris en compte dans son calcul annuel les aléas climatiques, pouvant rendre inaccessibles pendant certaines périodes de l’année les infrastructures, situées au-delà des 3000 mètres d’altitude.
Avant l’entrée dans la phase 2, qui visera à imaginer des solutions alternatives au projet (dont la présentation est prévue à l’automne ), l’étude concluait que ce projet d’aménagement était « tributaire d’incertitudes exogènes majeures » et était « bâti économiquement autour de biais et d’interprétations ». Fort de ces éléments, les opposants au troisième tronçon rappellent donc que ce projet, que valide aujourd’hui le commissaire enquêteur, n’est pas viable sans opération immobilière sur le village, ce qui n’irait pas sans impacts sur ce site. Par ailleurs, ils ne comptent pas en rester là et annoncent leur intention de saisir la justice, au vu de la façon dont le commissaire enquêteur a conduit sa mission.
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