Depuis le terrible accident de juin 2015 qui coûta la vie à sept randonneurs pris par l’orage, beaucoup croyaient fermé le Cirque de la Solitude, l’un des passages mythiques du GR20. S’il est vrai qu’aujourd’hui un autre itinéraire permet d’éviter ce site, très technique et dangereux, il serait dommage de passer à côté de ce lieu emblématique, rouvert au public depuis 2018. Mais pas n’importe comment. C’est pourquoi Louis Moulenc, accompagnateur en montagne, enfant du pays connaissant chaque recoin de ce que, sur l’île, on appelle "i Cascettoni" nous en dévoile tous les secrets et glisse au passage de précieux conseils à lire avant de vous y aventurer en toute sécurité.
Originaire d’un village non loin du GR20, à côté de la station de ski d’Asco, Louis Moulenc, fait partie de la centaine d’accompagnateurs en montagne corses pour qui le GR20 et ses 180 kilomètres entre mer et montagne représente 70% du travail. Une fois son diplôme en poche, il a d’abord enchaîné les allers-retours sur ce sentier légendaire avant de se spécialiser dans le passage le plus emblématique du GR20, le Cirque de la Solitude. Un site particulièrement délicat sur lequel il a accompagné Xavier Thévenard lors de sa tentative de record en 2020.
Pourquoi ce sentier est-il dangereux ? Faut-il obligatoirement faire appel à un guide ? Quand partir ? Quel équipement emporter avec soi ? Qu’en est-il du balisage ? Explications de Louis Moulenc, accompagnateur montagne.


À partir de quand peut-on aller sur le GR20 ?
Même si les refuges ouvrent dans la 2e quinzaine de mai, on ne voit arriver la plupart des randonneurs qu'au début juin jusqu'à début juillet pour le 1er pic de fréquentation. Ensuite il y a une baisse jusqu'à la fin août avant un 2e pic jusqu'à la mi-septembre. Faire ce GR en avril, mai et parfois même jusqu'à la première quinzaine de juin, nécessite d'excellentes connaissances en matière d'alpinisme. On ne parle plus alors de simple randonnée en montagne.
En quoi les sentiers du GR20 diffèrent-ils de ceux des Alpes ?
Pour en avoir parlé avec des personnes ayant randonné dans les autres massifs montagneux sur le continent, les avis sont unanimes : non cela n'a rien à voir ! Ici, on a énormément de cailloux – sans être chauvin - un peu plus que dans les Alpes. On passe des heures à regarder nos pieds pour ne pas se casser la figure. En tant qu’accompagnateur, quand on parcourt l’intégralité du GR avec des clients, on part du principe que les gens ne sont pas très aguerris aux cailloux corses. C’est pourquoi on part généralement du Sud, qui est plus simple, avant de monter progressivement en puissance jusqu’au Nord, dans un environnement beaucoup plus rocailleux, minéral et technique, au dénivelé plus important. À partir de 1 700/1 800 m on ne trouve quasiment plus que de la roche. Et au-delà, les pentes s'accentuent rapidement pour former très vite des falaises, des cirques encaissés, des éperons rocheux...




Qu’est-ce que le Cirque de la Solitude ?
Le Cirque de la Solitude date de la création du GR20 (1970, ndlr). Si l'on remonte un peu dans le temps et dans les traditions orales, on va le retrouver sous le nom de “Valle a muta”, (endroit où il faut chuchoter, rester muet) qui se composerait de deux parties distinctes : “i Cascettoni” ou “Cascittoni” évoquant un lieu fermé, clos ou encore des grosses caisses de résonance et “e Chiove turchine” qui signifient littéralement “ravin bleu”. Le Cirque de la Solitude, c’est une étape mythique, technique, dangereuse. Que du caillou de A à Z ! À l’heure actuelle, avec mes clients, je ne croise quasiment personne parce qu’il a eu une déviation. C’est un endroit un peu impressionnant - quand on rentre là-dedans, il n’y a plus un bruit, c’est parfaitement insonorisé. L’accident en 2015 a certainement participé à la renommée de cet endroit.

Que s’y est-il passé en 2015 ?
En juin 2015, le site a été fermé, à cause d’un accident qui relève principalement de la géologie - un pan de la montagne s’est décroché et est tombé sur des randonneurs. Ce n’était pas calculable. Ça arrive une fois tous les 150 ou 200 ans, et encore. Et puis, à vrai dire, les gens n’auraient pas trop dû être là, ils avaient fait de mauvais choix avant - ils savaient qu’ils allaient avoir du mauvais temps (un violent orage s’est déclenché, entraînant une coulée de pierres et de boue, sept randonneurs y ont perdu la vie, ndlr). C’était un endroit dangereux, comme la montagne peut l’être partout. Je passe mes journées à répéter aux gens de faire attention, à leur dire que ce ne sont pas les endroits les plus techniques qui sont les plus accidentogènes car justement, on est à 200% - on est concentré, on fait attention. Souvent, les accidents ont lieu quand on relâche un peu la pression. Le Cirque de la Solitude a été rouvert le 14 juin 2018 au public, ce qui n’a pas été vraiment médiatisé. Aujourd’hui, chacun est libre de s'y aventurer comme bon lui semble.
Suite à l’accident, une nouvelle étape a été créée, par la Pointe des Éboulis, quelles sont les différences entre ces deux itinéraires ?
L'étape par la Pointe des Eboulis est plus longue et comporte plus de dénivelé positif (cela devient le plus haut point de passage du GR20, à 2 600 mètres) que celle qui passe par le Cirque de la Solitude. Ce nouveau circuit permet l'ascension du Monte Cinto (2 706 m) en faisant un aller-retour d'environ 1h40, pour les plus entrainés. Mais selon moi, en cas de mauvais temps les deux parcours sont tout aussi dangereux.




Si l’on souhaite aller dans le Cirque de la Solitude aujourd’hui, trouvera-t-on un balisage encore en l’état ?
Il n’y a plus aucun balisage dans le Cirque. On peut apercevoir par ci par là certains rochers marqués qui ont été emportés pendant les intempéries, avant que les agents du PNRC (Parc Naturel Régional de Corse, ndlr) ne les effacent. Quant aux cordes, chaînes et échelles qui permettaient la progression des randonneurs, tout a été désinstallé avant sa réouverture en juin 2018. Il ne reste aujourd'hui plus aucun équipement datant d'avant l'accident. C’est pourquoi j'emporte toujours une corde d'escalade dans le sac.

Quelles sont les conditions obligatoires pour se rendre sur les sentiers de ce passage mythique ?
Selon moi, il faut avoir une excellente condition physique, être bien équipé et avoir une bonne météo. Il m'est arrivé de renoncer, avec un groupe, à cause de l'orage et des roches mouillées, avant d’y parvenir le lendemain. Je déconseille absolument ce passage sous la pluie, ou même après une simple averse qui aurait trempé le sol et rendu les endroits techniques très dangereux.
Y a-t-il un niveau requis pour aller sur cette étape ? Un traileur novice peut-il passer ?
Oui et non. Je déconseille vivement aux personnes n'ayant pas la fibre montagnarde (proprioception, lecture de terrain, capacités physiques et mentales...) de partir seules, entre elles ou même de vouloir suivre une personne ou un groupe de meilleur niveau. L'écart va très vite se creuser. Avant, la majeure partie des randonneurs franchissait le Cirque. Mais avec un balisage existant, des chaînes, des échelles, ça faisait toute la différence. Certaines personnes pouvaient, quand-même, y passer le double, voire le triple, de temps à l'intérieur...

Est-ce que partir en solo complique les choses ?
Oui. C’est même dangereux. On doit chercher seul son chemin, ce qui demande énormément d'énergie dans ces endroits très techniques – il faut tenir compte de son timing, observer la brume et les nuages qui peuvent rapidement envahir le Cirque. Sans parler de l’aspect psychologique. Je conseille vraiment de ne pas aller seul là-bas. Partez, soit avec des personnes averties et expérimentées, soit avec un guide.

Quel matériel emporter avec soi ?
Aussi bien en été qu'au printemps, on doit trouver dans le sac du randonneur du GR20 un coupe-vent efficace (type Goretex), un bonnet (le tour de cou en tissu simple fonctionne à merveille), une paire de gants de mi-saison (un peu plus que des gants de soie), une couverture de survie, une pharmacie de premier secours. Si vous souhaitez aller dans le Cirque de la Solitude, en été, par temps sec, il faudra prévoir de bonnes chaussures (hautes ou basses), une corde de rando d'environ 15 m pour faire une main courante ou hisser des sacs à dos lors de passages techniques (fortement conseillée) et aller à la pêche aux infos concernant la météo aussi bien du côté Asco, que du côté Niolu et Falosorma.
Pour ce qui est du début de saison, donc jusqu'à mi-juin, avec la neige, on change de discipline – on oublie la rando alpine pour tomber dans l'alpinisme... il faudra absolument emporter plus de choses, notamment des chaussures montantes uniquement (pas de baskets de trail), un piolet léger (les bâtons ne suffisent plus), des crampons d'alpinisme (en acier, plus solides en cas de glace, sachant que sur le GR20, on trouve des névés dans des zones dépassant vite les 35° de pente, en versant nord, donc gelés le matin).
En partant avec un GPS ou une appli, est-on tiré d'affaire ?
Le GPS ne remplacera jamais la connaissance du milieu ni la capacité à lire le terrain pour trouver le meilleur passage une fois que vous êtes sur les dalles ou au pied d'une falaise. C’est un très bon indicateur de la direction générale à prendre mais il n’est pas assez précis pour la haute-montagne en général. Les endroits comme le Cirque sont petits comme des mouchoirs de poche et la navigation se fait au mètre près. Donc GPS oui, mais si on est déjà un montagnard averti.

Prendre un guide ou non, qu’est-ce que ça change ?
Je suis le seul accompagnateur qui emmène les gens dans le Cirque de la Solitude. C’est mon coin là-bas, je suis originaire de la vallée. J’y suis quasiment tous les jours, ce qui me fait dire que quelqu’un qui a l’habitude de d’escalade, d’identifier une ligne où passer, peut perdre une demi-heure sans guide, sans trop se mettre en danger à mon avis. Mais régulièrement, l’été, j’aide des gens bloqués en mauvaise posture qui n’avaient pas la capacité d’y aller seul. Ce n’est vraiment pas engageant : on évolue sur des dalles, on pose les mains, les fesses. Il y a deux/trois passages où l’on grimpe un peu. Comme il n’y a pas de corde, pas de balisage, on peut hésiter.
Quand je vais dans le Cirque de la Solitude, j’amène 7 clients maximum – sur le GR, on en prend 12 en général. Ça me permet de gérer plus facilement d’éventuels problèmes. Avant de partir, je me renseigne sur leur niveau - leurs temps sur les étapes précédentes, s’ils ont le vertige - même si un accident peut arriver à tous types de profils. Il m’est déjà arrivé de refuser des gens pour des questions de capacités. Je suis honnête avec eux : « Tout le monde ne peut pas passer ».
D'après mon expérience en tant qu'accompagnateur sur le GR 20, je pense qu'environ 8 randonneurs sur 10 auraient besoin d'être guidés pour franchir le Cirque de la Solitude en toute sécurité, ce qui n'était pas le cas il y a une dizaine d'année en arrière - à ce moment-là le GR 20 n’était pas aussi fréquenté. À l'heure de la démocratisation des sports de montagnes il faut redoubler de vigilance sur les sentiers corses ou d'ailleurs, partir avec une parfaite connaissance de son niveau et de ses limites afin de pas se retrouver dans une sorte de progression hasardeuse qui très souvent se termine mal...
Pour plus d’infos sur le Cirque de la Solitude rendez-vous sur le site de Louis Moulenc
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