Deux par deux, les équipes de pacers se relaient depuis lundi 6h00 aux côtés de la traileuse annécienne, bien partie pour faire tomber le meilleur temps féminin du GR20. Sans, eux, coureurs de l’ombre, la course ne serait pas la même, nous confiait ce matin Augustin Vienne, traileur passionné, qui a pu l’accompagner hier, en tandem avec Guillaume Peretti – ex détenteur du record masculin ancien détenteur du record après Kilian Jornet - lors du fameux passage du Cirque de la Solitude. Une véritable aventure humaine qu'il nous raconte longuement et dont le dénouement est attendu aujourd’hui, mardi 14 juin, dans la soirée.
Traileur passionné, Augustin Vienne, 36 ans, est l’un des pacers qui a pu accompagner Anne-Lise Rousset au cours de sa tentative du GR20. Commerçant au planning très chargé, il s’est adapté pour passer quelques heures avec la coureuse, une expérience “hors-norme et magnifique” qu’il considère comme une “chance”. L’occasion de vivre la course de l’intérieur, d’en apprendre un peu plus sur Anne-Lise et sur l’importance du pacer.



Comment as-tu rencontré Anne-Lise Rousset ?
Je connais Anne-Lise depuis le mois de mai l’année dernière, au moment où j’ai su qu’il y avait ce record qui était prévu, même si c’était encore quelque chose d’officieux à l’époque.
Adrien (Séguret, ndlr), son mari, est mon entraîneur en course. On s’était dit que j’allais partir pour deux portions à ses côtés. Finalement, je n’en ai fait qu’une seule. Tellement d’amis voulaient participer… l’organisation a essayé de mettre un maximum de proches pour l’accompagner. Surtout que maintenant, on est limité à deux pacers par portion. Avant on pouvait en mettre plus, et puis les gens à côté pouvaient accompagner, ça ne posait pas de problème. Mais durant le record de Lambert Santelli, il a eu quelques soucis à cause d’un nombre trop important de personnes tout autour. C’était contre-productif. C’est pourquoi ils (la FFME, ndlr) ont fait ces limitations.
Avant la course, Anne-Lise est venue deux semaines en Corse, j’ai fait quatre sorties avec elle sur le GR, un peu partout. J’ai bloqué par mal de temps pour que l’on puisse découvrir les parties. On a passé une semaine ensemble à reconnaître le parcours. Hier, j’ai fait la portion du Cirque de la Solitude aux côtés d’Anne-Lise. J’avais la chance d’être avec Guillaume Perretti, l’ancien détenteur du record après Kilian Jornet. Le premier, Florian Barnabeu, a aussi eu la chance d’être avec Lambert Santelli (actuel détenteur du record masculin, ndlr). Ce sont tous les deux des valeurs sûres, qui permettent d’assurer en cas de défaillance. Il ne faut pas oublier qu’il fait très chaud, que c’est quelque chose de très dur et que ça ne se juge pas en distance. Le record se joue presque sur un coup de chance, entre tous ces paramètres. Ce n’est pas le genre de sortie où l’on peut faire des pronostics comme on le ferait sur des sentiers à Chamonix par exemple.
T’es-tu entraîné spécifiquement pour ce projet ?
Oui, j’ai tout donné pour avoir les capacités de tenir, même si j’ai fait une petite portion. À la base, je n’étais pas apte à réussir. C’est Adrien qui m’a entraîné pour. Si on n’a jamais couru avec Anne-Lise, on ne peut savoir comment ça se passe. Elle vous met tout le monde dans rouge. Par exemple Sébastien (Chaigneau, ultra-trailer professionnel, ndlr) n’a pas réussi à finir, tout comme Florian Barnabeu, un jeune très fort qui a pris un énorme coup de chaud. Il a dû arrêter, alors qu'il vaut quasiment 30 minutes au 10 km, un très gros temps, très bien entraîné, qui a aussi fait une préparation spécifique pour ça.
Il faut savoir qu’Anne-Lise a une aisance en course à pied, une facilité à prendre tout avec plaisir et sourire - d’ailleurs vous ne verrez pas une photo où elle tire la tronche. Elle a toujours la banane. Elle est tellement bien dans tout ce qu’elle fait, que ce soit son travail, la course à pied… C’est même elle qui va vous demander si tout va bien. Un petit caillou qui part derrière ou une petite glissade de votre part, pendant son record du GR20, elle va se retourner et vous demander “Tu n’as rien ? Tu ne t'es pas blessé ?”. Alors qu’elle devrait se concentrer sur elle. C’est une personne qui n’est pas facile à suivre. Il faut des Guillaume Peretti ou des Lambert Santelli pour y arriver. Anne-Lise reste collée derrière vous, peu importe le niveau, elle accroche et elle ne bronche pas. Sur du plat, à 12 km/h après 40 km dans les jambes ou dans une montée technique, un peu appuyée, elle reste derrière quoiqu’il en soit. Vu qu’il faut garder un rythme soutenu dans toutes les circonstances, même ceux qui sont très forts, mais qui ne sont pas habitués à être régulés comme ça, ont du mal.
Pour ma part, j’ai sérieusement commencé ma préparation à partir de janvier. Avec le Covid en mars, j’ai eu un gros mois de battement. Ce qui m’a fait du bien, c’est les sorties longues sur le terrain. C’est le souci avec les gens du continent. Il y a des pacers, bien plus performants que moi, qui n’étaient pas sûrs de tenir sur la partie très technique et très engagée d’Asco. C’est très raide avec beaucoup de cailloux qui partent, ça glisse beaucoup. Ils n’ont pas l’habitude de ce terrain qui ne pardonne pas. Anne-Lise est tombée dans le Cirque (de la Solitude, ndlr), deux fois, comme si de rien était. Ce n’était pas grave pour elle - elle a d’énormes facilités dans les parties techniques. Elle s’y amuse et passe en récupération sans forcer ni se faire mal aux quadris. Elle est très fluide, se laisse descendre.
Selon toi, quelle est l’importance du pacer ?
Elle est cruciale sur divers points. Déjà pour forcer Anne-Lise à prendre ses ravitos. Car des fois, quand on se bat contre soi-même et qu’on n’a pas envie de faire certaines choses, on peut les remettre à un petit peu plus tard. On se dit “non, là je n’ai pas envie de manger, je le ferai en haut de la montée”. Or parfois, il se faut se ravitailler de suite, pas dans 20 minutes, au risque d’avoir des carences. Il faut penser à elle, avant soi. Par exemple, quand on a soif, c’est bien beau mais Anne-Lise ne peut pas boire dans les rivières. Elle ne peut pas prendre le risque d’avoir la tourista, il faut vraiment qu’elle boive de l’eau de source ou de l’eau minérale. Du coup, un pacer doit garder l’eau qu’il lui reste pour elle. Par exemple, à un moment, on pensait qu’il y allait avoir de l’eau pour se ravitailler sur la portion où Lambert était pacer. Or, c’était totalement sec - on est en mi-juin mais à un niveau de sécheresse équivalent à mi-juillet. Lambert s’est complètement sacrifié, il n’a pas bu une goutte jusqu’au prochain ravito pour qu’Anne-Lise puisse en avoir assez. Une légère déshydratation à ce moment-là, et elle ne faisait plus du tout le même record. Le pacer doit être préparé et irréprochable sur énormément de facteurs.
De plus, il doit essayer de l’arroser, pendant les journées très caniculaires afin qu’elle ne prenne pas de coups de chaud, mouiller sa casquette à chaque rivière (ce n’est rien en apparence, mais se pencher, se mettre à quatre pattes pour tremper la casquette, c’est traumatisant pour les jambes surtout quand il y a autant d’efforts à fournir). Le pacer ne doit penser qu’à elle, tout mettre en place pour qu’elle soit vraiment bien. Par exemple, celui juste derrière va lui tenir les bâtons dans les descentes, et quand il y a une montée, il ne faut pas qu’Anne-Lise les lui demande et qu’il soit 200 mètres derrière. Aussi, au sommet, il faut que le pacer soit là, qu’elle boive une petite gorgée, c’est important.
En étant pacer, il faut vraiment penser pour trois - pour Anne-Lise, pour soi et pour le deuxième pacer (si lui a un coup de moins bien, il faut le mettre dans de bonnes conditions). Par exemple, sachant que je ne faisais que 18 kilomètres et Guillaume 60, durant ma partie, j’ai rempli les gourdes, porté les bâtons. J’ai essayé de faire un maximum parce que Guillaume devait assurer sur la suite - en plus il avait le matos de nuit à porter. Si un pacer fait mal son travail, ça se répercute sur le pacer d’après et ainsi de suite. Avant, il avait trois, quatre, cinq pacers et des dizaines de personnes à côté. Si un pacer allait mal, il y avait toujours quelqu’un d’autre. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
Comment savoir quoi mettre en place, à quel moment en tant que pacer ?
Adrien avait organisé une réunion le samedi d’avant pour nous expliquer, pendant plus d’une heure, le rôle de chacun. Il a mis en évidence tous les problèmes possibles afin que l’on soit prêts. Il nous disait “s’il se passe ça, on doit faire ça”. On n’a pas tous les mêmes capacités de réaction. Sans ce briefing, peut-être que certains pacers auraient commis une erreur qui aurait coûté cher à Anne-Lise. Tout son staff ne laisse rien au hasard - quand elle arrive, ils la massent, la tartinent de crème solaire, l'’hydratent bien, la mouillent. Un médecin du sport est là exprès pour elle. Adrien est sur tous les fronts, la quasi-totalité de ses amis pacers et accompagnants n’ont pas dormi de la nuit pour se relayer. Ce sont des gens qui ont mis leur vie entre parenthèse pour Anne-Lise, pour le projet énorme et surtout pour la personne qu’elle est, ce qui vous donne envie de vous dépasser. En tant que pacer, si on foire quelque chose, on éprouve toujours une certaine déception. Mais si je n’avais pas tenu mon rôle, il y avait une valeur sûre à côté (Guillaume Peretti, ndlr). Et tout ça a été millimétré par son mari, de l’excellente préparation à la course. Avant tout, c’est un gros travail à deux.
Que penses-tu de la performance d’Anne-Lise ?
Anne-Lise, c’est vraiment quelqu’un d’exceptionnel dans le monde du trail. Il ne faut pas oublier qu’elle a accouché il y a 10 mois, qu’elle travaille 60 heures par semaine, en tant que vétérinaire, et qu’elle est fan de son enfant - son plus grand bonheur, c’est de l’avoir dans les bras. Du coup, elle a dû faire énormément de sacrifices, malgré ses capacités, pour être prête comme aujourd'hui. Même si on a les capacités pulmonaires, les capacités en VMA, il faut une sacrée préparation musculaire pour un objectif comme celui-ci, hors-normes. Et elle a réussi, en 10 mois, à peaufiner et à charger suffisamment, malgré son planning très chargé de base. Ma parole est moins importante que celle d'un Lambert Santelli ou d’un Guillaume Peretti mais n’importe qui ayant couru avec elle le dira. J’ai beaucoup discuté avec Guillaume hier soir, lui aussi trouve qu’elle est incroyable. Et entendre ça de quelqu’un qui a fait le record en 32h, en finissant au bout de sa vie, ça compte énormément !
Penses-tu que les vagues de chaleur actuelles puissent impacter sa course ?
Ils savaient qu’il allait faire très chaud. Mais il y a beaucoup d’air, et si les pacers font bien leur travail, l’arrosent régulièrement, ça va le faire. Par contre, il ne faut pas se louper sur la crème solaire, sur l’hydratation. Surtout que dans des efforts comme ça, l’eau et la nourriture ne passent plus. Même sur ça, Anne-Lise est rigoureuse. Même si ça ne lui convient pas, elle arrive à passer ce cap de se forcer et de se dépasser. Là, on ne parle pas de faire une course de CCC, TDS, UTMB où les profils sont roulants, propres, où il suffit de s’entraîner. Il y a des critères supplémentaires pour le record du GR20. En Corse, c’est vraiment atypique, chaque montagne est différente. C’est un sentier réputé pour être le plus dur d’Europe. Faire un record là-dessus, c’est vraiment incroyable.
As-tu apprécié l’expérience de pacer ?
Totalement ! Dans des années, je pourrai dire à mes enfants : j’ai participé au record d’Anne-Lise et non pas je me suis présenté ou je suis allé la voir. J’y ai participé. Pour une personne lambda, faire quelque chose comme ça, c’est exceptionnel, quand on sait ce que ça implique et ce que ça vaut. Certaines personnes, qui n’y comprennent rien, vont vous dire “C’est des fous, ils ont que ça à faire, courir 170 bornes”. Mais non, c’est au-delà de ça. Certes, il y a la performance mais il y a aussi le dépassement de soi. L’investissement, et puis le plaisir. Anne-Lise ce n’est pas une fille qui tire la tronche du début à la fin en disant qu’elle va faire ça pour se faire connaître. Elle n’est pas du tout média, elle ne se met pas du tout en avant. C’est une personne assez introvertie, assez timide. Cette aventure sur le GR20, c’est avant tout une introspection pour elle, qu’elle partage avec son mari et ses proches. C’est pourquoi elle n’avait pas besoin de professionnels autour d’elle mais d’amis en priorité. Il ne faut pas oublier que ceux qui ont fait les records, Guillaume ou Lambert, à la base ce sont des gens qui travaillent, qui n’ont pas beaucoup de vacances, des horaires assez importants et qui ne peuvent pas être présents pour tous les gens qui ont la prétention de vouloir tenter de battre un temps.
Pour en savoir plus sur Anne-Lise Rousset, c'est ici.
Et pour suivre sa tentative de record du GR20, toujours en cours à l'heure où nous bouclons cet article, c'est ici.
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