« Je me reposerai quand je serai mort », « on n’a rien sans mal », « l’âge, c’est dans la tête »… autant d’expressions qui sonnent bien. Mais pas toujours juste. Surtout à l’heure de partir sacs à dos sur un sentier. Passage en revue des idées qui ont bien besoin d’être dépoussiérées.
Prenez un vaste concept complexe, simplifiez-le en un adage bien tourné et facile à comprendre (bonus spécial pour les rimes et les allitérations), et vous avez tout bon ! L'adage devient alors un concentré de philosophie partagé par tous. Un slogan sur un t-shirt. Une légende Instagram facile à caser. Au fil du temps, certains dictons semblent même être devenus des évidences non négociables. Mais ce n'est pas parce qu'un conseil à l’air intelligent qu'il est valable pour vous ni même utile. En fait, certains des adages les plus populaires sont problématiques (et à la limite dangereux) lorsqu'ils sont appliqués à l'entraînement, à la nutrition ou à votre pratique sur les sentiers.
Avec l'aide d’experts, nous avons démystifié certains de ces "expressions pleines de sagesse" douteuses que vous avez probablement entendues dans la bouche d'entraîneurs, de formateurs, d'influenceurs ou d'autres randonneurs.
"Pas de douleur, pas de gain" ou "On n’a rien sans rien"
En anglais, ça sonne terriblement bien : « non pain, no gain ». Autrement dit, « il faut souffrir pour obtenir quelque chose ». Depuis des décennies, cette expression est prononcée en serrant les dents dans les gymnases, les stades et bien sûr sur les sentiers les plus raides. Elle est devenue particulièrement populaire dans les années 80, avec les vidéos de fitness de Jane Fonda. La star de l’aérobic y guidait les téléspectateurs dans une série d'exercices dont on sortait littéralement rincés et perclus de douleurs. Nous lui accorderons le bénéfice du doute et supposerons qu'elle voulait dire que pour s’améliorer, sur le plan physique ou psychologique, il faut parfois passer par des moments d’inconfort. Le fameux « sortir de sa zone de confort, mis à toutes les sauces depuis quelques années. Le problème, c’est que cette forme de pensée puritaine a été détournée pour justifier tout et n’importe quoi. A commencer par des séances d'entraînement menées à fond de train, blessé ou pas.
"Cette expression est totalement stupide", commente d’ailleurs l’Américain Steve Bechtel, fondateur de Climb Strong et d'Elemental Performance + Fitness à Lander, dans l’Etat du Wyoming. "Il est vraiment rare de voir un athlète se donnant à fond à chaque séance performer en compétition. Il risquerait trop de se blesser, de se surentraîner ou de tomber malade. Conclusion : la douleur n'est pas toujours le signe que votre entraînement est efficace. Si vous grimacez lorsque vous enjambez un tronc tombé à terre ou si vos muscles sont trop tendus après une randonnée d'entraînement intense, prenez le temps de récupérer et de faire de la rééducation si besoin. Ecoutez votre corps, il vous dit que quelque chose ne va pas.
"Que ta nourriture soit ton premier médicament"
"Je sais bien ce qu’on entend par cette phrase", explique la nutritionniste Monica Reinagel,. "L'alimentation joue un rôle très important dans notre santé et nous devrions bien sûr recourir à tous les moyens pour soutenir notre santé, y compris via nos choix alimentaires".
Cela dit, cet adage laisse entendre que vous resterez en bonne santé si vous mangez les "bons" aliments. Or, ce n’est pas toujours vrai, malheureusement. D’autant qu’il peut être inutilement culpabilisant - on n’est pas toujours responsable de ses problèmes de santé. Voire dangereux, en empêchant les gens de recourir à des interventions médicales nécessaires parce qu'ils veulent se "guérir" par l'alimentation. Rien n’empêche d'avoir une alimentation saine ET de prendre un traitement médical pour réduire sa tension artérielle. De même qu’on sait qu’on peut éviter le sucre et les aliments transformés toute sa vie et contracter malgré tout un cancer.
"L'alimentation, c’est bien plus qu'un simple carburant ou qu'une ordonnance pour une bonne santé", explique la nutritionniste. C'est tout un ensemble de choses : une culture, une tradition, une communauté, un savoir-faire ", dit-elle. "J'aimerais que nous nous donnions la liberté d'apprécier des aliments qui ne sont pas nécessairement des produits 100% « sains » mais qui sont des aliments plaisir". En clair, rien de mal à glisser dans votre sac un saucisson, un morceau de fromage bien gras ou des caramels bourrés de sucre si ça vous donne des ailes sur les sentiers et que vous n’oubliez pas d’équilibrer vos repas par ailleurs.
"L'âge, c’est dans la tête"
Dans le meilleur des cas cette expression incite les gens à rester actifs et à relever de nouveaux défis à mesure qu'ils vieillissent. Jusque-là, rien à dire. Mais dans le pire, elle nie les effets très réels du vieillissement et suscite des attentes dangereusement irréalistes chez les athlètes avançant dans l’âge. Et là, c’est plus discutable.
"Peu importe l'intensité de votre entraînement, de votre condition physique, de votre alimentation et de votre sommeil, votre corps est en train de perdre la bataille contre le vieillissement", laisse tomber Robert Linkul, directeur du centre « Training The Older Adult ». Certes rester actif peut aider à préserver la densité osseuse, à maintenir la mobilité et à éviter la perte de masse et de fonction musculaires, mais il serait faux de dire que le vieillissement ne modifiera vos capacités et n’aura pas d’impact sur vos performances physiques. Autant être lucides.
La randonnée qui vous prenait autrefois trois jours peut maintenant en prendre quatre. Il se peut que vous vous déplaciez à un rythme plus lent, que vous deviez prévoir plus de temps de récupération une fois que vous aurez atteint le refuge le soir. Tous ces changements sont tout à fait normaux et adaptés à votre situation. S'astreindre aux mêmes normes physiques que son cadet ne l'est pas. Si vous vous dites "C'est ce que je faisais quand j'avais 20 ans, j'en ai 60 aujourd'hui et je m’y lance à nouveau", vous allez vous blesser", conclut l’entraineur.
"Je me reposerai quand je serai mort"
Depuis quand sacrifier son sommeil est-il un exploit ? Depuis quand faire l’impasse sur la récupération est un signe d'audace ? C'est ce que vous vous êtes peut-être dit lorsque vous avez décidé de marcher quelques kilomètres supplémentaires au lieu d'installer votre bivouac et de dormir un peu. Mais sachez que vous avez besoin de suffisamment de sommeil pour récolter les fruits de votre entraînement. Et que si vous sautez des jours de récupération ou si vous n'intégrez pas plus de repos dans vos randonnées, vous ne verrez jamais de progrès et vous risquez même de vous blesser.
"Manger moins, bouger plus"
Cette phrase, on l’a vue mille fois en couverture des magazines du début des années 2000. Si votre objectif est de perdre du poids, il est certain que votre corps doit être en déficit calorique, ce qui signifie que vous devez brûler plus de calories que vous n'en consommez. Mais si vous randonnez régulièrement, vos besoins énergétiques augmenteront et la perte de poids ne devrait pas nécessairement devenir votre objectif. Les randonneurs peuvent brûler des milliers de calories chaque jour, en fonction du poids de leur sac à dos, du terrain sur lequel ils marchent et du nombre de kilomètres qu'ils parcourent. "Lorsque vous passez d'un état de non-entraînement à l'introduction d'un entraînement, quel qu'il soit (cardio, résistance, combinaison des deux), les exigences métaboliques augmentent. Et si elles ne sont pas satisfaites par l'alimentation, les possibilités d'amélioration sont en fait très réduites », explique Robert Linkul.
Plutôt que de réduire les calories, l’expert encourage ses clients à apporter de petites modifications à leur régime alimentaire afin d'augmenter la qualité des nutriments qu'ils consomment chaque jour. Par exemple en remplaçant les en-cas transformés par des aliments complets de haute qualité qui ont la même densité calorique, mais qui apportent également les vitamines et les fibres dont ils ont besoin.
"On a tous 24 heures dans une journée"
Cette phrase est aussi toxique que les médias sociaux, car elle établit une comparaison totalement injuste avec des gens qui vivent certainement des situations différentes des vôtres. En d'autres termes, vous avez le temps de faire ce que vous ne faites pas ( et que vous devriez faire ! ). Regardez tous les autres qui réussissent pendant que vous vous perdez votre temps ! Si seulement vous saviez gérer votre temps, si vous aviez un peu de discipline et de motivation, vous accompliriez beaucoup plus ; ou au moins autant que ceux auxquels vous vous comparez constamment. Motivant, non ?
Oui, nous disposons tous de 24 heures par jour, mais ces 24 heures ne sont pas les mêmes pour tout le monde. La nature de vos charges familiales, votre travail, vos handicaps, votre état de santé ou tout simplement votre accès aux transports peuvent avoir un impact considérable sur votre emploi du temps et vous laisser moins de temps qu’à d’autres pour randonner, cuisiner des repas sains ou même pour dormir.
Pour une personne bénéficiant de soutiens et de ressources suffisants, adopter de saines habitudes peut être rapidement envisageable. Mais une personne qui, par exemple, est contrainte de jongler avec deux jobs ou qui s'occupe d'un parent âgé peut disposer au final de moins d'heures disponible qu’une autre. Doit-elle pour autant renoncer à ses objectifs ? Non, mais son expérience sera différente. Vu sous cet angle, cela incite à un peu plus d’indulgence envers soi-même et envers les autres. Et à revoir parfois ses objectifs un peu à la baisse, sans culpabiliser pour autant.
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