Le fondateur de l’UTMB, Michel Poletti, n’a jamais vraiment séparé vie personnelle et engagement professionnel. Aujourd’hui, il ouvre un autre chapitre. Dans un message publié sur LinkedIn, il annonçait son départ pour une traversée de plus de 1 800 km à pied à travers la France, avec l’idée de relier plusieurs étapes du circuit UTMB World Series. Une manière, aussi, d’aligner engagement personnel et cohérence écologique. À quelques jours de son départ, à l’approche de ses 71 ans, il expliquait à Outside ce qui l’a poussé à se lancer.
« UTMB Slow Path 2026 », c’est le nom que Michel Poletti a choisi pour son projet. Derrière cette appellation qui peut faire penser à une course, il s’agit en réalité d’une démarche beaucoup plus personnelle, dans la continuité d’un premier voyage entamé en 2025.
« L’an dernier, j’ai décidé de rejoindre Pékin en train, à l’occasion du lancement d’une des courses chinoises du circuit UTMB World Series. Et puis en regardant le calendrier, j’ai remarqué qu’une autre course se déroulait en Thaïlande deux semaines plus tard. L’idée est née alors assez naturellement : la relier par voie terrestre, sans prendre l’avion, car c’est toujours un peu plus responsable, comme façon de faire, raconte-t-il. C’était une manière d’éviter un aller-retour jusqu’à Chamonix [où il réside, ndlr], mais aussi de prendre le temps de voyager autrement. J’en avais assez de prendre l’avion, d’aller sur un événement et de revenir. Ça n’a pas beaucoup de sens, confie-t-il.
Et puis, je me suis dit, pourquoi pas rester plus longtemps et rejoindre l’Australie et assister à l’Ultra-Trail Australia by UTMB ? Tant qu’à aller en Asie, autant y rester plus longtemps, faire plus de choses, et quelque part “justifier” un peu mieux notre bilan carbone, poursuit l’ultra traileur. Finalement, le projet s’est construit comme ça, avec l’idée d’être le plus bas carbone possible. »

UTMB Slow Path 2026 : traverser la France, autrement
Cette année, l’envie lui est revenue. Avec, pour cette deuxième édition, un projet recentré géographiquement, en restant en France. Pendant près de deux mois, du 19 avril au 15 juin, Michel Poletti prévoit de relier la Provence à l’Alsace, avant de traverser l’intégralité du Massif central du nord au sud, avec pour objectif de participer à trois courses du circuit « by UTMB » : le Grand Raid Ventoux, où il courrera le Mistral Marathon Trail (51 km / 2500 m D+) le 26 avril, le Trail Alsace by UTMB, où il participera au Trail des Celtes (47 km / 1600 m D+) le 17 mai, et enfin le Trail Andorra 100, où on pourra le voir sur le format 80 km (79 km / 3900 m D+) le 12 juin.
Pour relier ces trois étapes, il prévoit 1 861 kilomètres à pied et 67 500 mètres de dénivelé positif, soit environ 40 kilomètres par jour pendant deux mois. Un volume qui, sans être revendiqué comme une performance, en porte clairement les marqueurs.
« À l’origine, l’idée était de tout faire à pied. Mais j’ai rapidement vu que c’était deux fois trop long. Je n’avais pas le temps entre les courses de tout faire à pied. » Les kilomètres à pied seront ainsi complétés avec plus de 2000 km en train, 488 km en bus et 320 km en voiture, le tout détaillé ici.
Au-delà des chiffres, c’est l’itinérance qui le motive : « J’avais cette envie de traverser l’intégralité du Massif central. Je ne l’ai jamais fait. L’Aubrac, le Morvan, la chaîne des Puys, le Luberon… ce sont des territoires que je connais peu. » À cette curiosité géographique s’ajoute un retour sur ses propres traces, à travers les Bauges, Chartreuse ou encore le Vercors massifs liés à son passé grenoblois.
Une logistique millimétrée
Fidèle à ses habitudes, Michel Poletti a tout consigné dans un tableur Excel, « sa manie », confie-t-il. Mais contrairement à son voyage de 2025, où tout était millimétré au jour le jour (« il ne fallait pas louper une seule étape, une seule journée»), celui-ci laisse plus de place à l’incertitude. « Je le fais de manière beaucoup plus cool. Je me suis amusé à faire ce tableau détaillé pour voir à quoi ça pouvait ressembler, mais je ne suis absolument pas sûr que ça va marcher. Le corps peut dire stop à tout moment. Aussi bien, je ferai quelque chose de complètement différent de ce que j’ai mis dans mon tableau Excel. »
Le programme reste donc « très prévisionnel », l’ensemble des aléas liés à un tel voyage — en particulier les problèmes physiques ou les blessures pouvant intervenir à tout moment — le rendant extrêmement théorique et incertain.
Le sac, en revanche, est calibré au gramme près, avec 4,7 kg tout compris (hors eau et nourriture), un poids hérité de son expérience sur le Marathon des Sables. « J’ai passé des heures à optimiser le poids de mon sac, mais je suis assez minimaliste par nature. » S’il compte surtout sur sa carte bancaire pour s’héberger en hôtels, gîtes ou refuges, il emporte aussi de quoi bivouaquer, avec le minimum pour passer une nuit dehors si nécessaire.

Le temps retrouvé
Pensée comme une aventure solitaire, cette traversée de deux mois marque une pause dans un quotidien longtemps organisé autour de l’UTMB. Depuis plus de vingt ans, Michel Poletti enchaîne les déplacements pour développer le circuit, d’abord avec l’Ultra-Trail World Tour, devenu depuis les UTMB World Series. Il a fondé l’UTMB en 2003 avec sa femme Catherine Poletti. « Ça fait 23 ans maintenant qu’avec Catherine, on a une vie personnelle et professionnelle qui est complètement liée. Et on est très heureux comme ça, parce que c’est une aventure exceptionnelle. Le fait qu’on vive UTMB jour et nuit ne nous gêne pas, c’est notre passion. »
Pendant des années, ses déplacements ont surtout été liés aux courses qu’il a fondées. Aujourd’hui encore, même sans rôle opérationnel, il continue de s’y rendre par attachement : « On a ce devoir de représentation. On a toujours pris un très, très grand plaisir à aller sur les différentes courses du circuit. On a tissé au fil des ans un réseau de connaissances avec tous les directeurs de course, dans le monde entier. Aller sur les courses, rencontrer les organisateurs, c’est quelque chose d’extrêmement enrichissant. Mais aujourd’hui, faire des voyages qui mêlent mes envies personnelles et le rôle que je garde côté UTMB, ça me plaît bien. »
Il y a aussi une part de frustration derrière ce projet. « Deux mois, ce n’est pas non plus une très longue période. Mais je n’avais jamais eu l’occasion de me lancer dans quelque chose comme ça, sur un temps long. J’essaie de le faire maintenant. Et puis, avec l’âge, on se dit qu’il ne faut peut-être pas trop attendre », ajoute-t-il. À 71 ans, désormais à la retraite — même s’il reste administrateur du Groupe UTMB — Michel Poletti a enfin pris le temps de laisser mûrir cette idée et d’imaginer une « expérience réellement et totalement bas carbone ».
« J’ai toujours été admiratif de ceux qui partent marcher pendant des mois, des années. Ce que je fais est très modeste en comparaison, mais c’est ma façon à moi », confie-t-il. Je pense que dans ma tête, quelque part, il y avait cette idée de marche… Le mythe de Saint-Jacques de Compostelle, c’est quelque chose qui me fait rêver… Il y a ce côté marcheur solitaire que je recherche », ajoute-t-il, même si, en filigrane, il n’exclut pas la possibilité de partager certaines étapes avec des proches.
Une conscience écologique construite avec le temps
Aujourd’hui, le projet s’inscrit dans une démarche bas carbone, les kilos de CO₂ étant d’ailleurs recensés dans son tableur Excel, mais la réflexion est plus ancienne. Dès les années 2000, en tant que trailer sur des courses comme les Templiers, Michel Poletti s’interroge sur la place de la voiture dans ces événements. « J’étais excédé de voir toutes ces bagnoles qui suivent les coureurs sur les Templiers, explique-t-il. Au moment de la création de l’UTMB, notre premier souci, c’était d’essayer d’éviter ça. »
La question des déplacements pour se rendre sur les événements est venue plus tard. « Il n’y a pas si longtemps que ça encore, pour aller sur telle ou telle course dans le monde, on y allait puis on revenait sans se poser trop la question », reconnaît Michel Poletti. Avec les discussions engagées au sein de l’UTMB sur les politiques de déplacement, et plus largement après le Covid, sa façon de voyager a évolué : « Il y a une prise de conscience sur le fait que les comportements individuels doivent être modifiés, explique-t-il, avec l’idée de regrouper plusieurs courses sur un même déplacement, afin d’être un petit peu plus responsable. »
Ce souci de l’économie carbone, je pense que je l’ai toujours eu.
Pour autant, Michel Poletti ne se voit pas renoncer totalement à l’avion. « Je comprends que la question de le prendre doit être posée, que celle du bilan carbone doit être questionnée. Mais il y a aussi du lien social à préserver. On ne peut pas couper les relations humaines au nom du carbone. » Une position qu’il assume comme un équilibre à trouver : « C’est plus une question de compromis que de tout sacrifier. On progressera sur le plan climatique, mais il ne faut pas couper les relations culturelles et sociales. Il ne faut pas renoncer à la rencontre humaine. »
Peut-on concilier trail global et sobriété ?
Son projet pose aussi, en creux, la question du modèle du trail international. Est-ce une manière de revenir sur un circuit devenu tentaculaire, dont l’impact dépasse largement le cadre sportif ? La réponse n’est pas si tranchée.
Car Michel Poletti assume pleinement l’ambition initiale. Lorsqu’il fonde l’événement avec Catherine en 2003, puis plus tard l’Ultra-Trail World Tour en 2013, l’idée est avant tout de développer un circuit internationale. « On ne pensait pas que ça allait devenir ce que c’est devenu, certes, mais il y avait quand même cette ambition de développer, d’en faire un bel événement et de s’y dédier, affirme-t-il, sans remettre en cause le modèle qu’il a crée. Selon lui, « l’ambition d’un circuit international reste légitime à partir du moment où l’UTMB propose quelque chose d’un peu différent. »
Il n’y a pas de bonne réponse à tout ça. Il y a une recherche d’équilibre.
Aujourd’hui, les UTMB World Series travaillent sur une politique de voyage visant à encourager des déplacements plus responsables, dont un premier volet a été mis en place sur l’UTMB Mont-Blanc. Une démarche encore en construction, reconnaît-il, mais en progression : « Deux tiers des coureurs du Mont-Blanc se sont engagés à suivre ces recommandations. » Le défi majeur ? Les infrastructures. « Convaincre un Européen de venir en train, c’est difficile sans politiques publiques adaptées, explique-t-il. Je sais que je renvoie la patate chaude sur les politiques, mais ils ont quand même une vraie part de responsabilité. »
Pendant deux mois, Michel Poletti va marcher, et prendre le train ou le bus quand il le faudra pour relier ces courses autrement. Mais il insiste, ce projet n’est pas un manifeste. Il n’avait d’ailleurs pas l’intention d’en faire parler, nous répète-t-il à plusieurs reprises. « Je ne me vois pas comme un influenceur. C’est d’abord une expérience que j’ai envie de vivre pour moi-même, par souci de cohérence et par rapport aux valeurs qui m’animent. »
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