Bonne nouvelle en ce 10 octobre, « Journée mondiale de la santé mentale », notre équilibre tiendrait à des choses simples… marcher par exemple. Et c’est un neurologue qui le confirme. Auteur, notamment de « Éloge de la marche «, ce scientifique - qui étudie autant les mécanismes de la torture que la création des zombies - explique que se lever et marcher affecte notre humeur, notre santé mentale et nos fonctions cérébrales… Des conclusions confirmées par d’autres études encore.
L’Irlandais Shane O’Mara s’est fait connaître en France avec « Pourquoi la torture ne marche pas », ou « L'interrogatoire à la lumière des neurosciences », publié en 2018 aux Editions Eyrolles. Éditeur spécialisé dans les thématiques scientifiques et techniques, qu’on peut difficilement taxer de relayer des brochures d’Amnesty International. En effet, ici le parti du scientifique est moins de jouer la carte de l’éthique que celle de l’efficacité, ou plutôt de l’absence d’efficacité de cette méthode. Et la démonstration porte ses fruits, mieux que tous les discours moralisateurs.
De même parvient-il à nous expliquer les subtilités de pathologies neurologiques graves via l’image des zombies. C’est dire s’il a le sens de la vulgarisation. Le genre de type hyper intelligent qui vous rend intelligent. Alors quand son dernier livre, "In Praise of Walking", (littéralement «Éloge de la marche ») sort, on espère qu’à l’image des Espagnols, qui devraient voir arriver « Elogio del caminar », en juillet prochain, il va bien y avoir un éditeur français pour s’atteler à la traduction d’une étude s'attaquant avec brio à la plus élémentaire des pratiques humaines, la marche. Une traduction qui s’impose plus que jamais après deux mois de confinement où plus de la moitié de l’humanité s’est retrouvée cloitrée entre quatre murs.
« Le mouvement, et plus particulièrement la marche régulière, est incontestablement bonne pour le corps et pour le cerveau. Ce constat étant relativement peu controversé, je vais m’intéresser ici aux bénéfices potentiellement plus larges de la marche – et me demander notamment comment elle affecte notre humeur, notre santé mentale et nos fonctions cérébrales.
Les marcheurs réguliers (dont je fais partie) affirment que, privés de la possibilité de marcher même pendant quelques jours, ils se sentent lents et fatigués et souvent un peu déprimés. Le remède auto-administré est alors tout simple : sortir pour une bonne marche. Or il est passionnant de constater qu'il existe aujourd'hui un ensemble de données scientifiques qui confirment ce sentiment diffus et mettent en évidence que la marche, en particulier à doses régulières, et de préférence dans la nature, améliore notre état de santé. Pensez à toutes ces longues promenades, engagées avec entrain sous la pluie, qui sur le moment vous ont semblé ardues, voire détestables, mais qui à la fin vous ont laissé un sentiment de joie.
Une bonne marche améliore votre état de santé et bien plus encore
Hippocrate a affirmé que "la marche est le meilleur remède". Pourtant, dans notre monde moderne, la plupart d'entre nous passent toute la journée à l'intérieur, assis, ce qui peut avoir de terribles conséquences sur notre santé et notre bien-être.
Nous passons de moins en moins de temps à l'extérieur. Une vaste étude menée aux États-Unis a montré que les Américains passaient 87 % de leur temps dans un environnement artificiel - bureaux, maisons, magasins et autres bâtiments. Mais les Français ne font guère mieux avec 85% de leur vie passée à l’intérieur, selon l’ANSES.
Au point qu’on en arrive à dire aujourd’hui (de façon un peu exagérée, à mon avis) que "rester assis est aussi mauvais pour la santé que fumer » (« sitting is the new smoking »). Le sentiment qui sous-tend cette affirmation est simple : notre corps est construit pour bouger régulièrement et en tire profit. La vie sédentaire est fondamentalement malsaine, entraînant une diminution du volume et de la force musculaires. Sans compter que de longues périodes d'inactivité produisent des changements majeurs dans le cerveau.
Nous avons le remède sous les yeux : se lever et marcher
Une étude franco américaine intéressante a récemment révélé que le manque d'activité est même associé à un changement de personnalité, et j'entends par là un changement … pour le pire, malheureusement. Dans l'ensemble, des niveaux d'activité physique plus faibles ont été associés à des changements dans trois des "cinq grands" facteurs de la personnalité. A savoir : l'ouverture d'esprit, de la conscience, de l'extraversion, de l'amabilité et le neuroticisme ou tendance persistante à l'expérience des émotions négatives.
Compte-tenu de ces connaissances, il est très probable qu'un simple changement de comportement - beaucoup de marche – pourrait inverser les changements négatifs de la personnalité résultant d'une vie statique.
La position debout entraîne en effet des changements immédiats de la pression sanguine, de la circulation sanguine dans le corps et de la vitesse à laquelle nous consommons de l'énergie et produisons de la chaleur. La marche entraîne des changements dans de nombreux systèmes du cerveau et du corps, depuis la production de nouvelles molécules jusqu'au comportement. La marche régulière à un rythme soutenu est une façon simple et directe d'exercer le cœur, ce qui présente de grands avantages pour l'axe tête-coeur, car environ 20 % de la production du cœur est dirigée vers le cerveau, qui est avide d'oxygène et d'énergie. Des effets similaires se produisent dans l'intestin, qui est lui aussi avide d'oxygène et d'énergie. Le remède est donc sous nos yeux, à notre portée : se lever et marcher.
Marcher est une chose. Où nous marchons en est une autre
Comme nous sommes de plus en plus nombreux à vivre dans les villes, les espaces verts sont plus essentiels que jamais à notre bien-être. De fait, la conception des bâtiments, en particulier dans les régions nordiques, en a historiquement tenu compte. Depuis des siècles, les cloîtres des bâtiments universitaires ou des monastères permettent aux gens de se promener à l'extérieur tout en se protégeant des éléments. Et bien sûr, les cloîtres sont généralement construits autour d'un jardin, ce qui garantit qu'un élément « apprivoisé « de la nature est au centre de la promenade. De tous temps, les jardins clos, ont permis de faire entrer la nature dans le périmètre d'un bâtiment, tout en permettant de marcher en toute sécurité à l'extérieur. Les bords et le centre étaient traditionnellement parcourus de larges promenades aussi droites que des flèches, couvertes de vignes annonciatrices de généreuses vendanges.... Enfin les pourtours étaient bien souvent clos de jasmin et de roses rouges et blanches, de sorte qu'il était possible de se promener dans le jardin dans une ombre parfumée et délicieuse, à l'abri du soleil, non seulement au petit matin, mais aussi lorsque le soleil était haut dans le ciel".
Intégrer dans nos bâtiments modernes des cloîtres, des auvents et des cours pourrait rendre la marche en plein air et l'exposition à la nature plus accessible aux urbains. De même, des promenades à l'intérieur d'atriums riches en éléments naturels pourraient donner aux gens ce sentiment de connexion avec la nature qui nous est indispensable. La simple vue du ciel et des arbres depuis nos fenêtres améliorant sensiblement le bien-être.
Des « bains de forêt » à la Mère Terre
Mais pourquoi les espaces verts praticables à pied sont-ils si importants pour l’être humain? Qu'est-ce qui, dans la nature, nous fait nous sentir mieux ? Marcher dans les bois est une chose que les humains font depuis des temps immémoriaux. Certaines cultures vénèrent d’ailleurs cette expérience : les Japonais, par exemple, ont la tradition du « bain de forêt » (shinrin-yoku) : la pratique de la marche dans les forêts profondes est adoptée pour ses propriétés apaisantes liées au fait d'être connecté et complètement immergé dans la vue, les sons et les sensations de la nature.
Le « bain de forêt » met en évidence quelque chose d’universel : la vénération de la nature comme fondement de notre vie, depuis les premières théories panthéistes, qui imaginent que les esprits habitent les arbres, les ruisseaux des forêts ou les pierres, en passant par les religions qui vénèrent la Mère Terre ou des divinités (comme la déesse inca Pachamama). Jusqu'à l'idée actuelle de Gaia, hypothèse du climatologue anglais James Lovelock selon laquelle nous devrions considérer la planète et toute vie sur terre comme un seul et même écosystème autorégulé.
L’accès à la nature, un besoin aussi fondamental que l’eau potable
Les études scientifiques confirment également ce sentiment intuitif selon lequel une exposition régulière à la nature et au monde naturel a des effets positifs, mesurables et durables sur la santé et le bien-être de l'homme, effets qu'il conviendrait de considérer aussi indispensables aujourd’hui que l’accès à l’eau potable, l’électricité, la vaccination ou l’hôpital public.
On peut facilement prouver cet impact en mesurant le niveau de stress d’individus avant, pendant et après leurs interactions avec la nature. L'hormone du stress, le cortisol, est au cœur de notre réaction "combattre, fuir ou s’arrêter net". Le cortisol est libéré en réponse à la présence de facteurs de stress, avec des effets potentiellement positifs et négatifs. À court terme, il est adaptatif et mobilise des ressources pour aider à surmonter le stress. Cependant, la libération chronique et soutenue de cortisol entraîne toute une série de problèmes, allant du raidissement de nos artères et de nos veines, à des effets négatifs sur notre humeur et notre mémoire.
Un sentiment de régénération
La "théorie de la régénération de l'attention" repose sur l'idée que l'environnement naturel a des effets régénérateurs profonds sur notre bien-être, et que l'expérience humaine du monde naturel contribue de façon marquée à maintenir et à favoriser un fort sentiment de bien-être subjectif. Les pressions croissantes de la vie moderne tendent à augmenter la fatigue mentale, mais les expériences réparatrices dans la nature pourraient la diminuer considérablement.
Dans une étude conduite au Royaume-Uni impliquant 4 255 participants, les chercheurs ont étudié ce phénomène de "régénération", défini comme un sentiment de calme, de relaxation et de revitalisation à la suite d'un séjour dans un environnement naturel au cours de la semaine précédant l’expérience. La note était en moyenne de quatre, sur une échelle de un à cinq. Une hiérarchie de lieux a également été établie. En tête : les environnements côtiers, suivis par la campagne rurale, les espaces verts urbains arrivant en troisième position. Mais cette hiérarchie doit sans doute être traitée avec une certaine prudence, car elle découle d'une moyenne générale. Or de nombreux parcs urbains sont tout aussi régénérateurs que la campagne.
Créer de l’espace « sauvage « dans nos parcs
Ce qui est clair, c'est que la conception du parc est capitale : tout va dépendre de la façon dont il est utilisable, accessible et s’il se prête à différentes activités. Les espaces verts urbains pouvant être utilisés pour jardiner, promener son chien ou faire du sport. Des espaces verts urbains bien conçus peuvent remplacer les effets bénéfiques de la vie à la campagne, via une série d’adaptations. Cesser de tondre systématiquement le moindre plan d’herbe par exemple, peut ainsi créer des zones de nature sauvage abritant toute une faune d’ insectes et oiseaux urbains.
Il a également été démontré que l'effet positif d’un séjour dans la nature sur l'humeur est sensible sur tous, hommes et femmes, et toutes générations confondues, partout dans le monde. Plus important encore peut-être, le bonheur individuel semble dépendre autant du degré d’exposition à la nature que du niveau de revenus ou d'éducation par exemple.
Aussi, s’il n'est peut-être pas toujours possible de faire grand-chose pour améliorer nos revenus, nous pouvons toujours facilement sortir et nous promener en pleine nature. Et sachant qu’il est désormais scientifiquement prouvé que cela a un impact durable sur notre bonheur et notre bien-être, on ne peut qu’encourager tout un chacun à sortir et à marcher, ne serait-ce que dans le parc d’à côté."
Pour en savoir plus sur la "Journée mondiale de la santé mentale", c'est ici.
Article initialement publié le 19 mai 2020, mis à jour le 10 octobre 2022.
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