Le 22 février, une photo faisait le tour du web : le Parc national de Yosemite affichait un immense drapeau américain à l'envers, traditionnel signal de détresse dans l'armée devenu symbole de protestation politique. Pour les grimpeurs qui l’avaient installé sur El Capitan, le but de cette opération éclair était d'attirer l'attention sur le fait que les parcs nationaux américains étaient en péril, entre les autorisations de forages pétroliers et gaziers, et le licenciement de milliers d'employés dans les services publics. Parmi les services du Yosemite les plus touchés, mais aussi les plus sensibles, les secouristes. Avec notre journaliste, qui connaît bien le site pour y avoir travaillé, retour sur une opération sans précédent dont les conséquences sont dramatiques.
Le samedi 22 février, mon pote Nate Vince et une équipe de six amis et anciens collègues de travail - tous employés ou anciens employés du National Park Service (NPS) - avaient hissé un drapeau américain de 9 x 15 mètres sur les East Ledges d'El Capitan et l'avaient déployé entre la voie Zodiac et la cascade de Horsetail Fall (également connue, à cette époque de l'année, sous le nom de Yosemite Firefall). Ce drapeau avait été offert par un employé actuel du NPS (également un ancien combattant de l’armée américaine), et l'équipe a pris soin de le respecter. Il convient de noter que le fait de placer un drapeau à l'envers n'est pas considéré comme un signe d'irrespect. Le monter sur place n'a pas été facile. Le vent fouettait la face et le drapeau, il a fallu gérer la portance comme une voile géante. « Aucun d'entre nous n'avait jamais grimpé El Cap avec un drapeau de 15 mètres », m'a raconté Nate une fois descendu. « Par mesure de sécurité, nous l'avons d'abord monté au sommet et attendu quelques heures que le vent se calme avant de l’installer. On ne voulait pas d'accident ».
Les grimpeurs qui ont hissé le drapeau ont déclaré à la presse samedi après-midi :
Le drapeau américain est un symbole d'unité, de fierté et d'honneur. Il représente les idéaux, les valeurs, l'histoire et le peuple de notre nation, et nous reconnaissons et comprenons l'importance de le traiter avec respect et dignité. Le drapeau à l'envers est utilisé comme un signal de détresse dans les cas de danger extrême pour la vie ou la propriété.
Le but de cet exercice de liberté d'expression est de perturber sans violence et d'attirer l'attention sur le fait que les terres publiques des États-Unis sont attaquées. Le ministère de l'intérieur a publié une série d'ordonnances ministérielles qui font du forage et de l'exploitation minière les utilisations privilégiées des terres publiques américaines et menacent de supprimer les mesures de protection et de conservation des terres existantes.
Le licenciement d'un millier d'employés dans tout le pays, indépendamment de leur poste ou de leurs performances, est la première étape de la déstabilisation des protections mises en place pour ces lieux magnifiques.
Après quelques heures, Nate Vince et son équipe ont soigneusement hissé le drapeau, l'ont replié correctement et l'ont replacé dans sa housse pour la descente. Ils auraient pu le laisser en place. Personne ne serait allé le chercher. Mais l'intention était surtout de lancer un signal fort au service des parcs nationaux sans déranger les visiteurs. « Nous voulions que les gens puissent prendre leurs photos de la cascade de feu sans le drapeau », explique Nate Vince.
Comment les licenciements de la DOGE ont touché le Yosemite
Nate Vince, alias le « seul serrurier du Yosemite », a été licencié le jour de la Saint-Valentin, exactement trois semaines avant la fin de sa période d'essai d'un an. Il excellait dans son domaine et avait reçu de nombreuses éloges. « Le jour de la Saint-Valentin, j'ai reçu un courriel générique », raconte-t-il. « Il mentionnait que je n'avais pas les connaissances, les compétences ni les aptitudes requises pour mon poste. Désormais, le Yosemite n'aura plus de serrurier ».
Vous l'ignorez peut-être, mais le Yosemite compte plus de 1 000 portiques pour des zones protégées, de nombreux bâtiments historiques, des musées et des logements. En supprimant ce poste, le gouvernement dit en substance qu'il n'a plus besoin de sécuriser le parc.
Alors qu'il travaillait comme mécanicien saisonnier lors du dernier gel des salaires des fonctionnaires, Nate Vince a été témoin des dégradations du parc lorsqu'il manquait de personnel : « Les portiques historiques ont été endommagés. Et lorsqu'ils ne sont pas protégés, certaines personnes rentrent dans le parc national de Joshua Tree et coupent les arbres, ou ils volent les panneaux de l’hôtel de l'Ahwahnee dans le Yosemite. Pire encore, que se passera-t-il en cas d'accident, si YOSAR [service de recherche et de sauvetage du Yosemite, ndlr] ne peut pas entrer dans la zone protégée ? On ne peut pas enfoncer les portiques. Il ne pourra tout simplement pas intervenir en cas de danger ».
Dans un autre parc, le seul secouriste du site est licencié !
Bien sûr, les licenciements dans les services publics n’affectent pas que le Yosemite. Alex Wild, un ancien ranger du Yosemite qui a escaladé The Nose avec Nate Vince l'automne dernier, a été licencié de son poste de ranger interprète et de seul ambulancier du site de Devils Postpile National Monument, dépendant, lui aussi, des parcs nationaux. Il a reçu l'e-mail le 15 février. Son supérieur immédiat l'a défendu : « Ne renvoyez pas ce type, c'est notre seul secouriste », raconte Alex Wild. « Mais c'est dire à quel point tout cela est bâclé. Ils n'avaient peut-être pas l'intention de licencier leur seul secouriste, mais ils l'ont fait ». La saison précédente, rien que sur Devils Postpile, on effectuait en moyenne un ou deux sauvetages par semaine. « Le samedi, on y avait droit pratiquement chaque fois », explique Alex Wild à propos de la cadence des sauvetages. « Les gens se blessent ici, mais ce n'est rien, comparé au Yosemite ».
Dans le Yosemite, YOSAR gère les appels du 911 [numéro d'urgence américain, ndlr] pour les blessures survenues en falaises, mais aussi les sauvetages dans l'eau et tout autre problème arrivant en dehors de la chaussée. Des rangers permanents et saisonniers hautement qualifiés y travaillent. Mais un groupe spécialisé connu sous le nom de « SAR Siters » fait partie de YOSAR depuis les années 60, lorsque le service des parcs a réalisé que la popularité croissante de l'escalade nécessitait l'intervention de grimpeurs experts pour aider à la récupération les blessés situés dans les zones les plus difficiles d'accès.
Les Siters SAR sont payés en tant que « AD hires », ils sont engagés en fonction des besoins, appelés seulement en cas d'urgence, et payés à l'heure. Le 14 février, la YOSAR a envoyé un email à tous les Siters SAR, annonçant un gel des embauches : « Nous ne serons pas en mesure d'embaucher du personnel de secours d'urgence pour la saison estivale ». Bien que l’email fasse référence à l'été, il laisse entendre que le gel des embauches est, de fait, en vigueur jusqu'à nouvel ordre. Il se termine ainsi : « Nous nous excusons pour l'incertitude et le manque d'information.
Exit les équipes de sauveteurs les plus pointus intervenant en falaises
En 2024, YOSAR est intervenu sur environ 250 sauvetages - un volume d'accident qui augmente régulièrement, d'année en année. Les Siters SAR prennent la tête de presque tous les sauvetages. Pour faire partie de ces équipes-là, il faut non seulement être parfaitement à l’aise sur les voies les plus difficiles du Yosemite, mais être aussi un EMT (Emergency Medical Technician, sauveteur d'urgence), certifié en eaux vives, et hautement qualifié en matière de transport de victimes sur des zones d'escalade.
Les Siters SAR doivent également savoir comment travailler avec l'hélicoptère de sauvetage 551 du Yosemite. Il ne s'agit pas d'activités qu'un garde saisonnier récemment embauché pourrait simplement prendre en charge - sans parler du fait que les gardes vont probablement se retrouver en sous-effectif eux aussi, suite à la vague de licenciements.
Si la DOGE pense que laisser nos parcs nationaux sans protection et non sécurisés est la manière la plus intelligente d'équilibrer les comptes de notre pays, alors peut-être que les stagiaires qui manient la calculette devraient retourner à l'école. D'autant que l'année dernière, les parcs nationaux représentaient moins de 0,05 % du budget fédéral. Et pour les gardes saisonniers, seule une infime partie de cette somme est allouée par le Congrès. Les gardes dédiés aux sites d'escalade, par exemple, ne sont financés que par des subventions. « Les gens font déjà d'énormes sacrifices pour vivre cette vie », explique Eric Lynch, garde sur le site du Yosemite. « Ce n'est pas comme si les saisonniers ou les intérimaires avaient la possibilité de tricher avec le système. Depuis des lustres, ils étaient déjà lésés par le système ».
Quels sont les impacts des coupes budgétaires pour les alpinistes ?
Sans une équipe de secours complète dans le Yosemite cette année, la communauté des grimpeurs envisage déjà les impacts sur la prochaine saison d'escalade. « Dans le Yosemite, il faut nous préparer à aider les autres grimpeurs », explique Eric Lynch. « La probabilité que vous soyez en train de grimper et que vous rencontriez quelqu’un en difficulté que vous allez devoir aider va considérablement augmenter. Il y a tellement d'incertitudes concernant les équipes et le personnel de recherche et de sauvetage, que les grimpeurs vont devoir partir du principe que l'intervention des services médicaux d'urgence ne sera pas disponible ou qu'elle sera fortement retardée », ajoute Alex Wild.
Il y aura toujours des gardes forestiers dans le Yosemite qui travailleront pour YOSAR. Mais l'équipe de recherche et de sauvetage et ses ressources seront beaucoup plus réduites. Deux rangers chargés de l'application de la loi ne peuvent pas porter un touriste qui s'est cassé la cheville sur le sentier d'Upper Falls, par exemple. Et encore moins organiser une mission de sauvetage au départ du Half Dome.
N'y aura-t-il vraiment pas d'équipe de secours cette saison ?
« Non, pas vraiment, ça n’arrivera pas », me confie une source anonyme au sein de l'EMS du Yosemite. « La communauté des grimpeurs est trop soudée. Ceux qui restent sont totalement dévoués à leur job et à leur équipe, ils ont conscience de leur rôle au sein du parc. Mais il faut savoir que leur l'équipe sera réduite à sa plus simple expression.
Pour l'heure, la communauté du Yosemite s'efforce de trouver un moyen de s’occuper des employés les plus touchés par les coupes du DOGE. Dans l’immédiat, la petite équipe de Siters SAR va recevoir une petite allocation ou ne sera pas payée du tout, jusqu'à ce que YOSAR trouve le moyen de rémunérer à nouveau les personnes embauchées. Les Siters SAR vont probablement rester, malgré leurs conditions précaires, car ils savent trop bien que YOSAR ne peut pas fonctionner sans eux. C'est le moyen le plus efficace d'assurer la sécurité des gens jusqu'à ce que les mesures imprudentes de DOGE soient supprimées.
Il est logique que la communauté des grimpeurs trouve le moyen d'assurer la sécurité des grimpeurs et des touristes, même sans le soutien du gouvernement, car c'est ce que fait une communauté digne de ce nom. « Cette communauté est unique, c’est pour ça que les gens veulent travailler ici », explique Alex Lynch. Il sait que les visiteurs l'apprécient, elle fait partie intégrante de la vie et de l’histoire de la Vallée. Mais il prévient que les coupes budgétaires imposées à YOSAR et au personnel du parc vont avoir des conséquences plus larges : « Il y aura un effet de ruissellement, et tout le monde va le ressentir ».
Quant à Alex Wild, il pense peut-être se reconvertir en guide pour la saison. S'il est moins préoccupé par ses propres perspectives professionnelles, il est en revanche très inquiet de l'absence de gardes dans le parc. « Il faut que quelqu'un occupe ce poste », déclare-t-il. « Comment peut-on se débarrasser d'un si grand nombre d'entre nous sans véritable plan ? »
"Préparez-vous à devoir porter assistance à d'autres grimpeurs"
J'ai contacté l'administration Trump par email pour relayer sa question et, à ce jour, je n’ai pas de reçu de réponse. J'ai également téléphoné au bureau d'information publique du parc national de Yosemite. Alors que je tentais de m’y retrouver dans l’organigramme pour trouver le bon interlocuteur, j’ai repéré le numéro de l’assistant du directeur du Yosemite. Le téléphone a sonné jusqu'à ce qu'une voix automatisée décroche et dise : « Nous sommes désolés, ce poste est actuellement vacant. Cette boîte vocale ne sera pas écoutée. Prière de ne pas laisser de message ».
On l’a vu, le Yosemite est loin d'être le seul parc concerné par ces coupes budgétaires insensées. Si vous visitez des parcs nationaux aux États-Unis cet été, il est plus que recommandé de faire preuve d'encore plus de prudence que d'habitude. Équipez-vous du matériel de secours de base, et jouez la sécurité. Enfin, que vous fassiez de l'escalade dans le parc du Yosemite, de Joshua Tree, du Black Canyon, de Zion ou dans tout autre parc national, soyez prêt à porter assistance aux autres grimpeurs.
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