Pur moment de la légende du PCT que cette vidéo devenue virale en quelques jours : Jon Anderson fait ses derniers pas vers la stèle marquant la fin de sa très longue marche ; 2 650 miles - 4184 km – à travers déserts et sommets, bouclés en cinq mois environ. Ni plus ni moins que la moyenne des marcheurs. Avec une différence : il a 71 ans et rien ne lui a été épargné : cécité des neiges, douleurs et gros coups de fatigue sur ce périple organisé avec sa femme, Flip, 69 ans, pour célébrer leur rencontre, il y a 50 ans. Love story on the trail.
Son pas est un peu trainant, mais comment ne le serait-il pas ? Jon Anderson, 71 ans vient de marcher 4184 km et de boucler le plus gros projet de sa vie : le mythique Pacific Crest Trail, sentier courant le long de la côté pacifique américaine depuis le Mexique jusqu’à la frontière canadienne. Il arbore une épaisse barbe blanche qui a mis cinq mois à pousser. Il n'a pas pris de douche ni lavé ses vêtements depuis deux semaines, et il semble totalement exalté. Sur son dos, un sac d’une dizaine de kilos, et sur ses lèvres une petite chanson qu’il a eu le temps de concocter tout au long de sa marche. Sorte de supplique folk, dans la pure tradition américaine relatant son périple :
"J'ai traversé des déserts, j’ai traversé des rivières, j'ai escaladé des montagnes", chante-t-il en caressant de la main le monument en bois symbolisant la fin du sentier. "Juste pour te voir. Juste pour être ici." Avant lui cette année, environ 400 personnes ont bouclé le PCT, mais aucun à ce jour n’a tant ému la communauté des marcheurs que compte ce sentier légendaire.
Une scène captée dans une vidéo qui s'est rapidement répandue sur le net fin septembre. De quoi intriguer. Qui est ce Jon identifié dans la vidéo par son nom de sentier, « Pa'at », ou "mouflon" dans la langue maternelle des Cahuilla, tribu du sud de la Californie. Un surnom qu’un ami de Jon, membre de cette tribu, lui a suggéré. Est-il le plus âgé à avoir marché l’intégralité du PCT, s’interroge-t-on ? Personne ne le sait avec certitude. Ce titre aurait été revendiqué en 2018 par un certain Al, 81 ans, mais la Pacific Crest Trail Association, groupe à but non lucratif qui supervise l'entretien de l'itinéraire et gère ses statistiques, dit ne pas pouvoir vérifier ce record d'âge. Record ou pas, Jon pense être l'un des plus âgés à avoir terminé ce trek en 2022. Il se base tout simplement sur les autres marcheurs, nettement plus jeunes, rencontrés en chemin. Et cela vaut la peine de chanter !
"Cette chanson, c’est pour exprimer toute l'émotion refoulée en moi pendant ce long voyage », explique-t-il à Outside depuis sa maison près de Corvallis, dans l'Oregon, où il prend maintenant un peu de repos. « C’est aussi une chanson pour tous les autres qui ont marché. Ils n'étaient pas aussi âgés que moi, mais c'était dur pour eux aussi".
Un entraînement très progressif
Jon nous raconte que ses amis et sa famille étaient bien "un peu inquiets" quand il a annoncé en 2021 qu'il se préparait à marcher sur toute la longueur du PCT. Même si sa femme, Flip, âgée de 69 ans, faisait également partie du voyage. D’autant qu’à 70% du sentier, elle a dû y mettre un terme et qu'il a dû continuer seul sa route.
Reste que leurs proches n’étaient pas vraiment surpris par leur projet. Jon et Flip ont toujours recherché l'aventure. En fait, leur randonnée sur le PCT marquait le 50e anniversaire de leur rencontre : une rencontre fortuite dans les monts San Jacinto, en Californie du Sud, en 1972. Jon était alors garde forestier et Flip faisait de la randonnée. Depuis lors, ensemble, ils ont consacré tout leur temps libre à explorer des régions les plus sauvages le long de la côte ouest américaine. Pour eux, le PCT était une évidence. Mais nécessitait un entraînement spécial quand même..
Tous deux ont commencé à s'entraîner au début de l'année sur un petit sommet de 1200 mètres, tout près de chez eux, dans l’Oregon. Tout d’abord avec des marches de 16 km, puis par de plus longues, d’une trentaine de kilomètres, un sac d’une douzaine de kilos sur le dos. Anticipant les passages en altitude, ils se sont également entraînés à marcher sur la neige et la glace, crampons au pied. Et pour tester leur matériel de couchage, ils ont bivouaqué sept nuits sur la véranda de leur maison.
Beaucoup de jeunes se disent : "Je suis jeune et je vais me mettre en forme en faisant de la randonnée", explique Jon. "Mais nous, nous savions que nous devions être en forme avant de faire le premier pas sur le sentier, et donc être prêts à parcourir de longs kilomètres », explique Jon.
Une fois lancés officiellement sur le PCT, en mars, Jon et Flip se sont rapidement installés dans une routine quotidienne. Lever dans l’obscurité, vers 4 heures du matin, préparation de leurs affaires à la lumière de la frontale. Le ventre vide, ils marchaient jusqu’à ce que la faim se fasse sentir. Leur moyenne ? De 30 à 40 km par jour. Vers 19h-20h, ils s'arrêtaient pour trouver un bon spot où installer leur camp pour la nuit.
Un quotidien rythmé aussi par la découverte de la faune et de la flore d’une incroyable diversité entre les zones désertiques de Californie et les sommets de la Sierra Nevada. Dans leur sac, des sécateurs et une petite scie pliable, explique Jon, pour couper en chemin les branches les plus remarquables. De quoi nourrir les galeries de photos partagées en ligne avec leurs proches dès qu’ils avaient du réseau : des fleurs de mauve orange vif, des fleurs blanches de datura, un long serpent Gopher.
Dans leur sac, le minimum. Pendant les premiers mois, Jon n'a porté qu'un seul t-shirt, jour après jour. On pouvait y lire : "J'ai été fait pour ça." "J'avais l'impression que c'était une déclaration sur qui j'étais", dit-il. "J'aime les choses naturelles. Et j'aime découvrir des choses et les partager avec les gens."
Au matin, Jon se réveille et voit flou, en cause, la neige !
Reste que tout n’a pas été facile le long de ce trek. Dès les premières semaines, Jon et Flip ont réalisé qu'ils perdaient trop de poids, ils ont donc dû ajouter des barres chocolatées à leur régime. Plus tard, c’est l'accumulation de neige dans la Sierra Nevada qui a forcé le couple à dormir par -13°C et à marcher sur faces très exposées, piolet en main. Pire, contraints de marcher pendant des heures dans la neige sous une lumière aveuglante, leurs yeux étaient en feu au soir. Jon a été frappé par la cécité des neiges. "J'ai à peine dormi tellement la douleur était atroce", raconte-t-il. "Ce n'était pas que la douleur, c'était aussi la peur ; j'avais peur d'avoir abimé mes yeux pour le reste de ma vie". Le lendemain, après une trop courte nuit, il a dû reprendre sa route, la vision floue. Il lui fallut pas moins de deux jours pour retrouver toute son acuité visuelle. Sa femme, Flip, n’a pas été épargnée non plus par ces centaines de kilomètres de marche. Pendant des semaines, elle a lutté contre une infection - pied d'athlète - et des ampoules douloureuses. Puis c’est sa hanche qui commença à la faire cruellement souffrir.
Au point qu’au bout de 2896 km elle s'est vu contrainte de quitter le sentier, la mort dans l’âme. « Même perclue de douleur, elle gardait le sourire, elle aimait vraiment être là », raconte Jon. "Mais physiquement, elle ne pouvait pas faire les kilomètres que nous devions encore marcher pour terminer le sentier avant qu'il devienne trop humide et trop froid, l'hiver arrivant." Au cours du mois et demi restant, Jon a donc dû marcher seul, à raison de 35 km quotidiens, sans un seul jour de repos. Cette idée ne lui faisait pas peur, raconte-t-il. Après des mois de randonnée, iI était habitué à ce rythme.
Alors que la fin était pratiquement en vue, avec seulement 120 km restant, Jon raconte qu’il était comme irrésistiblement attiré par son objectif, le point final du sentier » : "J'ai commencé à avoir l'impression qu'il y avait un grand élastique reliant l'avant de mes chaussures et le terminus", dit-il. "J'avais l'impression qu'à chaque fois que je levais le pied, ce n'était pas seulement moi qui poussais mon pied vers l'avant, c'était cette élastique qui tirait mon pied vers l'avant." Au 30 août, il atteignait la frontière canadienne. Sale, heureux, et en chantant.
Son secret ? S’assurer qu’on s’entraine bien auparavant, qu’on a choisi le bon matériel. Et s’il ne recommande pas de prendre de jours de repos complets, il assure, après avoir parcouru des milliers de kilomètres, que la vérité est plus simple. "Un pied devant l'autre", dit-il, "Ca vous mènera loin".
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