Déjà connaître la course reine de La Réunion est-il indispensable pour y décrocher la victoire ? L’histoire récente de la Diagonale des fous semble montrer que non, car plusieurs vainqueurs ont découvert l’épreuve l’année même de leur sacre. Courtney Dauwalter en 2022, Katie Schide et Aurélien Dunand,Pallaz en 2023, Manon Bohard et Mathieu Blanchard en 2024, ou encore Baptiste Chassagne en 2025… En quatre éditions, six premières participations se sont soldées par une victoire. Alors que Tom Evans et Ruth Croft, tous deux parmi les favoris de cette édition 2026, s’apprêtent à découvrir à leur tour les sentiers du Grand Raid ce week-end, la tendance va-t-elle se poursuivre ?
En 2010, la star du trail Kilian Jornet, alors âgé de 22 ans et déjà quasiment imbattable à l'époque, remportait la Diagonale des Fous lors de sa première participation, en 23 h 17 min. Une entrée fracassante dans l’histoire du Grand Raid, même si le plateau de l’époque n’avait peut-être pas la densité de celui que l’on retrouve aujourd’hui. En 2022, Courtney Dauwalter connaissait déjà les formats les plus exigeants de l’ultra-trail. L’Américaine s’était notamment imposée sur la Western States en 2018 et 2021, puis sur la Hardrock 100 quelques mois avant de s’envoler pour La Réunion. Mais la Diagonale des Fous, on le sait, n’a pas grand-chose à voir avec ces courses-là, ses sentiers escarpés et son humidité en faisaient une épreuve à part... « 160 kilomètres, énormément de dénivelé, ça devrait être vraiment chouette », confiait-elle à iRunFar avant de se lancer sur les sentiers réunionnais. Un enthousiasme toujours présent lorsqu'elle bouclait l'épreuve en 24 h 37 min 47 s, établissant au passage un nouveau record féminin et améliorant de près de deux heures la précédente référence. Une chute dans la descente du Taïbit, autour du 90e kilomètre, ne l’empêchait pas de poursuivre sa course, expliquait-elle à l'Équipe. « C'est tellement beau tout du long, et la partie dans le cirque de Mafate en particulier. J'avais du mal à croire à la chance que j'avais de courir dans cet environnement. Quand j'ai commencé à vraiment souffrir, à la mi-course - j'ai d'ailleurs chuté à ce moment-là en descendant du col du Taïbit, ce n'était finalement pas si difficile de changer d'état d'esprit, de s'éloigner de la douleur, et de se concentrer sur cette île hors du commun. »
Un an plus tard, en 2023, Katie Schide remportait à son tour la Diagonale dès sa première participation. L’Américaine bouclait les quelque 165 kilomètres en 27 h 31 min 08 s. Chez les hommes, Aurélien Dunand-Pallaz signait lui aussi une première participation victorieuse cette année-là. Trois mois après son succès sur la Hardrock 100, le Français bouclait la Diagonale en 23 h 21 min 23 s, après avoir mené la course de bout en bout. Mais, pour être précis, rappelons qu'il ne découvrait pas complètement le terrain réunionnais. En 2012, il avait terminé quatrième du Grand Raid 73.

En 2024, deux Français leur emboîtaient le pas : Manon Bohard et Mathieu Blanchard remportaient tous deux la Diagonale dès leur première participation. La victoire de Bohard ne s’était pourtant pas dessinée sans difficulté. La Française avait dû composer avec des crampes intestinales et des douleurs au mollet, qui l’avaient freinée pendant une bonne partie de la course. Dans un entretien accordé à L’Est Républicain après son succès, elle revenait sur la difficulté de l’effort, mais aussi sur la ferveur du public réunionnais. Malgré les douleurs, elle avait réussi à trouver les ressources nécessaires pour aller au bout et s’imposer, expliquait-elle. Le succès de Mathieu Blanchard avait, lui, été d’autant plus inattendu que le Français sortait d’un abandon à l’UTMB, fin août, à cause d’une douleur persistante au tendon d’Achille. En septembre, il avait quasiment cessé de courir et sa préparation avait également été perturbée par un Covid. À quelques jours du départ, il n’était donc pas certain de pouvoir jouer un rôle de premier plan. « Dans ma tête, j’étais préparé à finir la course mais pas du tout à performer », expliquait-il après sa victoire à L’Équipe. Plutôt que de se fixer un objectif chronométrique, Blanchard avait choisi d’aborder la Diagonale comme une aventure. « Comme c’est ma première participation, je souhaite à tout prix terminer cette course en prenant mes repères. » disait-il. Il n’avait pas préparé ses temps de passage habituels et s’était laissé davantage de liberté dans sa manière de courir. Débarrassé d’une partie de la pression liée au résultat, il avait finalement décroché la victoire en 23 h 25 min 02 s.
Je cours avec le coeur, et sur cette île il y en a beaucoup.
Baptiste Chassagne
En 2025, Baptiste Chassagne créait à son tour la surprise en remportant la Diagonale en 23 h 31 min 54 s, pour son troisième 100 miles (après ses participations à l’UTMB en 2023 , 10e, et en 2024, 2e). « J’ai une dalle de fou », lançait-il à L’Équipe, avant son départ. Mais il venait avant tout « pour découvrir » la course et prendre de l’expérience sur ce format, insistait-il. « Découvrir les sentiers, découvrir la ferveur, découvrir la course et ce qui fait sa singularité. Finalement, le bon mot n’était peut-être pas « découvrir », mais plutôt « explorer » : explorer mes limites, explorer un potentiel. Et ça s’est hyper bien passé. », confiait-il au micro de Runpack. « Je pense que c’est vraiment lié à un détachement en amont. Je suis arrivé à la Diag apaisé. J’étais là pour moi, avec mes proches. Ma famille partait à la retraite, on était un mois sur place, et j’ai vécu la course comme au milieu de nos vacances. Le contexte était hyper favorable. Et puis j’étais sur un plateau de forme. Il y a eu les Mondiaux deux semaines et demie avant, où la performance était moyenne, pour ne pas dire médiocre. J’ai rebondi dessus. Donc forme physique + sérénité + détachement : c’était un combo rare. »

Là est peut-être le secret de ces champions qui gagnent la Diag’ du premier coup. ». Contrairement à l’UTMB où, à l’image de Jim Walmsley, les meilleurs athlètes doivent parfois s’y reprendre à plusieurs reprises avant de s’imposer, la Diagonale semble parfois récompenser une autre manière d’aborder la compétition. A La Réunion, malgré la difficulté du parcours de la course reine (par ailleurs régulièrement modifié au gré des aléas climatiques), les traileurs qui le découvrent paraissent parfois privilégier le plaisir et l’expérience à la recherche absolue de performance. La pression des sponsors y est-elle aussi moins forte, ou simplement moins ressentie ? Difficile à dire. Mais à croire que sur la Diagonale, ne pas chercher à gagner à tout prix peut parfois être le meilleur moyen de s’imposer.
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