« On peut difficilement expliquer pourquoi cette montagne est aussi fascinante » raconte la Canadienne Christina Lustenberger, l’une des trois athlètes à avoir signé, aux côtés des Américains Jim Morisson et Chantel Astorga, la première descente à ski de la grande tour de Trango, monstre de glace et de granite culminant à 6 286 m, dans le karakoram, au Pakistan. « Cette ligne est sauvage comme nulle autre. Être là-haut, dans le flow, en train de la grimper puis de la skier. De la pure magie ». Au-delà de cette performance exceptionnelle, la skieuse nous dévoile les détails de ce projet, de la vie au camp de base aux émotions ressenties à la fin d’une première qui marque incontestablement l’histoire de la discipline.
C’est la ligne de leur vie. Le 9 mai dernier, les Américains Jim Morrison et Chantal Astorga et la Canadienne Christina Lustenberger réalisent ce qui a longtemps semblé impossible : descendre à ski la grande Tour de Trango (6 286 m), au Pakistan. Pour y parvenir, il aura fallu des conditions d’enneigement rares et une ténacité impressionnante à l’équipe dont c’était la deuxième tentative. Ce que nous a raconté, peu de temps après la descente à ski historique de son équipe, Christina Lustenberger, l’une des plus grandes skieuses de tous les temps, passée des compétitions olympiques aux expéditions engagées.

Comment s’est passé ce retour au Pakistan ?
Nous pensions tous les trois que le projet était suffisamment important pour lui donner une nouvelle chance. Que c’était possible de le réaliser. J’ai passé près de huit semaines au Pakistan ce printemps. J’ai d’abord enseigné le ski de randonnée à six jeunes filles pakistanaises, dans le cadre d’un autre projet sur lequel je travaillais avec The North Face. J’ai ensuite passé une semaine dans la vallée, à Hunza à attendre l’arrivée du reste de l’équipe avant de partir pour la grande tour de Trango. Ce temps m’a permis de m’ancrer dans cet environnement, au lieu de me précipiter directement vers le camp de base.

J’ai ainsi pu me libérer d’une certaine forme de pression. Je voulais réussir à atteindre notre ligne et notre objectif, mais aussi m’abandonner à cette expérience offerte par la montagne. Nous sommes ensuite restés au camp de base pendant quatre semaines et je suis tombée très malade, la diarrhée s’est transformée en symptômes d’un œdème pulmonaire. Je craignais d'avoir à redescendre et de devoir mettre fin à mon expédition. Mais comme la météo était instable, j’ai eu le temps de me rétablir, grâce à un médecin de l’expédition.
Comment avez-vous constitué l’équipe qui a fini par atteindre le sommet ?
J’ai proposé cette expédition pour la première fois après celle que nous avions faite en 2022 sur l’île de Baffin. À l’origine, l’équipe devait être composée d'Hilaree Nelson, Brette Harrington et Jim Morrison. Après l’accident d’Hilaree, je n’étais même pas sûre que Jim serait tenté par un tel projet. Mais au bout d’un certain temps, il a fini par s’y intéresser. De là, nous avons alors essayé de constituer une équipe composée de moi-même, du skieur néozélandais Sam Smoothy, de Jim Morrison et de Nick McNutt. Mais Sam n’a pas pu obtenir de visa pour la région du Baltoro. Un autre skieur alpiniste de l’équipe North Face, Sam Anthamatten (suisse, ndlr), a également eu des problèmes de visa et Nick McNutt a dû renoncer au projet en raison de la naissance de son enfant. Après l’année dernière, je voulais vraiment une autre femme dans l’équipe. Chantel Astorga avait des points forts évidents en glace et en mixte, elle était donc parfaite pour cette expé.

Comment l’ascension s’est-elle passée ?
Une fois remise et après m'être acclimatée pendant les courtes fenêtres météorologiques, j’ai commencé à être vraiment anxieuse à cause des conditions. En regardant le temps qu’il faisait, j’ai pensé qu’on n’allait peut-être pas y arriver. Mais à la toute fin, presque le dernier jour possible, nous avons bénéficié d’un temps exceptionnel. Nous avons donc pu faire l’ascension en confiance.
Avant d’atteindre le point culminant, nous avons demandé à une équipe de faire voler des drones en haut du pic afin de pouvoir étudier la ligne. Lorsque nous sommes arrivés à la crevasse sous le sommet, nous avons construit un ancrage de neige. De là, j’ai passé le pont de neige. Une fois de l’autre côté, j’ai pu placer deux broches à glace, traverser un peu de neige et construire un autre ancrage pour fixer une ligne que les autres alpinistes ont pu remonter. À ce moment-là, on a eu l’impression que rien ne pourrait nous arrêter.
Sur le glacier suspendu, la neige était assez épaisse. Nous avons effectué de très beaux virages en poudreuse. Plus bas, la neige était moins bonne, gelée par endroits. Sur ce type de ligne, où l’on skie à plusieurs niveaux d’altitude, on trouve tous les types de neige imaginables.

Quel type d’entraînement avez-vous privilégié pour cet objectif ?
Pour être tout à fait honnête, beaucoup de choses ont changé dans ma vie. Je n’étais pas très intéressée par le ski cet hiver. C’est pourquoi je me suis tournée vers la cascade sur glace et le mixte pour me sortir la tête du ski. Je voulais être mentalement et émotionnellement prête pour ce que j’avais à faire au Pakistan. Faire une pause dans le ski a été probablement la meilleure décision que j’ai pu prendre pour me préparer. La cascade de glace a été incroyablement stimulante. Cela m’a permis de me remettre les idées en place tout en améliorant mes compétences en montagne.
J’ai skié toute ma vie et pour tirer du plaisir de l’expérience, il faut qu’elle soit assez intense – on ne peut pas faire ça tout le temps. Le fait de ne rien forcer m’a vraiment fait du bien. Ne pas me forcer, ne pas forcer les conditions.
Que ressent-on lorsqu’un projet comme celui-ci prend fin ?
Nous sommes rentrés chez nous tous les trois et sommes retombés malades. Le fait d’être malade, en plus du décalage horaire, nous a forcés à nous montrer humbles. Il faut toujours s’adapter au retour de ce type de voyage. Je vais passer du temps seule, au milieu de nulle part, sans réseau et laisser les choses se faire.

Je suis fière de cette expédition, et vraiment impatiente de travailler sur le film que nous allons en tirer, de toutes les histoires que allons pouvoir partager. J’avais envisagé d’aller au Népal cet automne, mais honnêtement, j’ai besoin d’être loin du camp de base et de son quotidien, après tous les problèmes de santé que j’ai pu avoir. Je prévois d’aller en Nouvelle-Zélande cet automne et d’y faire du ski alpinisme. Une tonne de lignes autour de Golden, en Colombie-Britannique, m’inspirent également. Il y a encore beaucoup de potentiel inexploité. Même si, pour le moment, je veux encore me concentrer sur la cascade de glace et l’escalade mixte.
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