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« Si à 40 ans tu n’as pas ton FKT, tu as raté ta vie » : pourquoi tout le monde court après son record

  • 5 août 2026
  • 10 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

Il fut un temps où terminer un marathon suffisait. Puis il a fallu courir un trail, un ultra, un 100 miles. Aujourd’hui, une autre forme d’accomplissement gagne le monde de l’outdoor : le FKT, pour « Fastest Known Time », le meilleur temps connu sur un itinéraire donné. Le terme s’utilise aussi en cyclisme, en alpinisme, à ski et dans d’autres disciplines, mais c’est dans la course à pied qu’il s’est le plus structuré : c’est sur elle que nous nous concentrons ici. Du GR20 au Pacific Crest Trail, les tentatives se multiplient, au point qu’un FKT chasse désormais l’autre, avec le risque de lasser jusqu’aux observateurs les plus enthousiastes. Derrière cette inflation se joue pourtant bien plus qu’une course au chrono, une nouvelle manière de construire son aventure et de la faire reconnaître, mais aussi une question devenue difficile à éviter : à force de pouvoir battre un record presque partout, que vaut encore un record ?

29 heures, 46 minutes et 20 secondes. Le 9 juillet dernier, François D’Haene reprenait le record du GR20, qu’il avait déjà détenu dix ans auparavant. Le 23 juillet, Aurélien Sanchez achevait à son tour le Pacific Crest Trail, quelque 4 200 kilomètres entre les frontières mexicaine et canadienne, en améliorant le temps établi en 2023 par le Belge Karel Sabbe (le résultat de Sanchez reste encore en attente de validation officielle sur son site au moment de cette vérification). Deux projets sans dossard, sans départ collectif ni classement d’arrivée. Un itinéraire, un temps de référence, une montre, tous les ingrédients du FKT sont là.

D’un chrono entre initiés à un phénomène mondial

La pratique ne se limite pas à la course à pied. Des cyclistes ou encore des alpinistes parlent eux aussi de FKT. Mais la plateforme de référence Fastest Known Time a été créée par des coureurs. Peter Bakwin, l’un des cofondateurs, précisait d'ailleurs lors du lancement du site actuel : « we focus on FKTs set on foot », même si certains projets multisports y sont également enregistrés. Aujourd’hui encore, ses règles demandent que les parcours soient principalement effectués en course ou à la marche.

L’idée de courir le plus vite possible sur un itinéraire n’est certes pas nouvelle. Alpinistes, fell runners britanniques, coureurs et randonneurs se chronométraient bien avant Internet et le GPS. L’histoire de la mise en commun de leurs performances passe en revanche par Peter Bakwin et Buzz Burrell, deux coureurs américains. Au milieu des années 2000, Bakwin commence à rassembler des temps sur une extension de son site personnel. Devant le nombre de performances et la nécessité de permettre aux pratiquants d’échanger, il transfère en 2009 ces données vers un forum, ProBoards. Bakwin considère lui-même que ce forum a contribué à l’essor mondial des FKT. Le succès finit pourtant par rendre l’outil difficile à utiliser : impossible, raconte-t-il, de répondre facilement à des questions aussi simples que le nombre de parcours recensés. En 2017, il s’associe donc à Burrell et au développeur Jeff Schuler. Le 27 mars 2018, FastestKnownTime.com est lancé sous forme de base de données. Il compte alors 650 parcours.

Tout va alors aller très vite. Au 1er janvier 2022, ses fondateurs annoncent 3 358 parcours et 8 120 FKT dans environ 63 pays. Peter Bakwin et 17 éditeurs régionaux bénévoles examinent alors manuellement les soumissions. En mars de la même année, les trois fondateurs cèdent Fastest Known Time à Outside Interactive.

Pourquoi « meilleur temps connu » ?

L’expression elle-même est importante. Un FKT n’est pas un « world record », c’est le Fastest Known Time, le temps le plus rapide connu. Personne ne peut garantir qu’un coureur inconnu n’a pas parcouru plus rapidement le même itinéraire vingt ans auparavant sans documenter sa performance. Les règles actuelles demandent d’ailleurs au candidat de rechercher les temps antérieurs. Car l’absence de FKT enregistré ne signifie pas que personne n’est déjà allé plus vite.

La généralisation du GPS va changer la preuve et corser l'affaire. Fastest Known Time ne publie plus de record sans vérification jugée suffisante. Le candidat doit fournir le fichier GPS original ou un lien vers son activité sur Strava, Garmin Connect ou une plateforme comparable (voir l’encadré ci-dessous). Compte rendu et photographies peuvent compléter le dossier. Ce record né hors des fédérations s’est donc doté de ses propres arbitres.

Le FKT reste pourtant différent d’une compétition traditionnelle. Le coureur choisit sa date, son heure de départ et sa stratégie. Son adversaire peut avoir couru plusieurs années auparavant. Le chronomètre, lui, ne s’arrête pas : c’est le temps total entre départ et arrivée qui compte, pauses et sommeil compris. La plateforme distingue également trois styles : supported, avec assistance ; self-supported, sans aide organisée spécialement pour le pratiquant mais avec accès aux ressources disponibles pour tous ; et unsupported, sans assistance extérieure. Il n’existe surtout aucun classement général. Seul le meilleur temps est enregistré comme FKT. Celui qui échoue peut raconter sa tentative sur la page du parcours... mais n’obtient pas une deuxième ou une dixième place. Il faut tout simplement être le plus rapide.

Pourquoi voulons-nous tous notre record ?

En 2016 déjà, la journaliste et traileuse Yitka Winn posait la question dans un article au titre explicite : Understanding the FKT Phenomenon Among Runners [Comprendre le phénomène du FKT dans la course à pied]. Son point de départ est la difficulté croissante d’accéder aux grandes courses américaines de trail. Les places y sont limitées, notamment par les autorisations accordées aux organisateurs sur les espaces naturels, tandis que le nombre de candidats augmente. Que faire lorsqu’on n’obtient pas son dossard mais que l’on veut conserver un objectif compétitif ? Tenter un FKT !

Yitka Winn qualifiait alors le FKT de sport, entre guillemets, « egalitarian » : pas de frais d’inscription, pas de tirage au sort et - hors permis éventuellement nécessaires pour accéder au territoire - aucune autorisation sportive à obtenir. « Anyone, at any time, on any day » pouvait essayer de battre un temps : n’importe qui, n’importe quand peut tenter sa chance. En clair, on construit sa propre compétition. Car si le commun des mortels a bien conscience qu’il ne gagnera jamais l’UTMB, il peut toutefois décrocher un record, en devenant « le meilleur quelque part ».

On est aux antipodes du marathon, dont le cadre est fixe, 42,195 kilomètres, et la concurrence rude. Un amateur peut poursuivre son record personnel ; il n’a pratiquement aucune chance de détenir le record de l’épreuve. Le FKT multiplie, lui, les terrains de comparaison. Il suffit d'un sentier, d'une traversée, d'une ascension ou d'un enchaînement de sommets. Chacun produit potentiellement sa propre référence.

Dès lors, pointait déjà Buzz Burrell en 2019, les FKT concernaient aussi bien « the best runners in the world », l'élite, que « the middle-of-packer », [le coureur moyen] tous capables de créer leurs propres aventures. Quant aux vainqueurs des FKT Awards, précisait-il, ils ne gagnaient rien, sinon « the respect of their peers », le respect de leurs pairs.

Le GPS change la donne

De fait, le FKT multiplie les endroits où il devient possible d’être le meilleur. D'où la diversité des projets récompensés par la communauté. Lors des FKT Awards 2018, les performances retenues vont d’environ sept heures et demie à plus de 85 jours. Certaines suivent des sentiers, d’autres nécessitent du scrambling, mix de rando et d'escalade, ou évoluent en partie hors-piste. Les votants valorisent autant la vitesse que la difficulté ou l’inventivité du projet.

Le cas de Nate Bendere est révélateur sur ce point. Pour relier les 27 sommets du Montana dépassant 12 000 pieds, il avait consacré les étés 2017 et 2018 à reconnaître son itinéraire, cumlant ainsi huit sorties, 340 miles et plus de 180 heures de repérage avant sa tentative. L’un des votants saluait précisément le côté « choose-your-own-adventure » du projet. Nate Bender ne se contentait pas de choisir une course dans un calendrier, il personnalisait son aventure, la créait de toutes pièces.

Encore fallait-il pouvoir comparer deux performances réalisées à plusieurs années d’intervalle. C’est ce que permet désormais le GPS. La montre enregistre l’itinéraire et le temps. La trace peut être publiée. Le bureau du Fastest Known Time peut l’examiner. En 2016, Yitka Winn décrivait encore un univers largement organisé autour du forum de Peter Bakwin. Dix ans plus tard, une performance peut être suivie en direct, publiée sur Strava puis soumise à une base internationale. Mieux encore, le public n’attend plus nécessairement l’arrivée pour participer à l’événement.

Avec le GPS, Strava et les réseaux sociaux, ont aussi donné aux FKT un public. Une trace, quelques images et un suivi en direct suffisent désormais à transformer une tentative solitaire en événement. L’athlète choisit son itinéraire, sa date et son récit, sans dépendre du calendrier d’une course. Pour les marques aussi, le format est séduisant : un projet construit sur mesure, facile à suivre et à raconter.

Dans le même temps, le nombre de records possibles s’est considérablement élargi. Chaque itinéraire, chaque sens de parcours et chaque catégorie d’assistance peuvent produire leur propre référence. Faute de pouvoir gagner une grande course, un coureur peut ainsi chercher un terrain moins disputé et devenir, au moins pour un temps, le meilleur quelque part.

Seul sur le sentier, mais pas forcément seul

Au fil des ans, l’image du FKT comme aventure solitaire s’est sérieusement nuancée. Winn décrivait déjà en 2016 des tentatives supported mobilisant des équipes entières d’amis ou de proches, avec ravitaillements improvisés sur les parkings et assistance tout au long du parcours. Les règles actuelles intègrent cette nouvelle donne. En « supported », un athlète peut recevoir autant d’aide qu’il parvient à mobiliser, à condition d’effectuer lui-même le déplacement. Pacers et équipes de ravitaillement sont autorisés. La performance peut être collective, mais le record reste attribué à un individu.

Cette souplesse explique en partie ce qui se produit en 2020. Alors que les compétitions sont annulées, les FKTs permettent de conserver un objectif sans organiser de rassemblement. En novembre 2020, Buzz Burrell parle lui-même d’une « explosion ». Fastest Known Time reçoit alors environ 40 soumissions par jour cette année-là et recense plus de 3 000 parcours, 4 500 athlètes et 7 000 FKT. Un boom sans précédent. Il ne retombera pas. Une fois les courses revenues, les FKT s’enchaînent à un rythme toujours plus soutenu. Mais aussi toujours plus encadré. Un paradoxe pour une pratique qui visait précisément à sortir des compétitions encadrées.

Une aventure libre… qui recrée ses propres règles

Paradoxal, mais logique. Dès lors qu’il s’agit d’un record, il faut définir ce qui peut être comparé. Fastest Known Time fixe donc aujourd’hui une longueur minimale - 8 kilomètres ou 150 mètres de dénivelé positif - mais cela ne suffit pas. Le parcours doit être assez « notable » et distinct pour que d’autres aient envie de le reproduire. La plateforme dit vouloir constituer une « bucket list of the best routes in the world ». Une sélection des meilleurs parcours ouverts dans le monde. Elle refuse donc, en principe, qu’un pratiquant invente n’importe quelle boucle uniquement pour pouvoir en devenir le premier détenteur. Car un record sans concurrence n’a guère de sens.

L’affaire Michelino Sunseri montre ainsi jusqu’où peuvent aller ces questions de règles. Le 2 septembre 2024, l’Américain monte et redescend le Grand Teton en 2 h 50 min 50 s, plus de deux minutes sous le record vieux de douze ans. Mais pendant sa descente, il emprunte l’Old Climber’s Trail et quitte le tracé officiellement reconnu. Fastest Known Time refuse son record. Sunseri est ensuite poursuivi pour son passage hors du sentier autorisé et condamné en 2025, avant d’être gracié par Donald Trump en novembre de la même année. Le cas a pris des proportions inhabituelles, mais la question qu’il pose est simple : qu’est-ce exactement que le parcours dont on bat le record ?

Les règles de FKT demandent aujourd’hui de respecter les lois et réglementations locales et de rester sur les sentiers existants lorsqu’ils s’appliquent. Les raccourcis coupant les lacets peuvent conduire au refus d’une performance. Le chemin le plus rapide n’est donc pas nécessairement le parcours autorisé.

Le FKT aurait-il donc perdu son âme ?

En une vingtaine d’années, le FKT a ainsi reproduit une partie des mécanismes dont il permettait de s’affranchir. Il compte aujourd’hui des catégories et des règles, exige des preuves, fait intervenir des arbitres et se donne la liberté de refuser certaines performances non conformes aux règles en vigueur.

Reste qu'à la différence d'une fédération, Fastest Known Time reconnaît lui-même ne pas pouvoir certifier définitivement l’exactitude de chaque performance soumise. Son système repose sur les données disponibles et peut être corrigé si de nouvelles informations apparaissent. Il s’agit toujours et encore du meilleur temps CONNU à ce jour, une nuance capitale. 

Le FKT aurait-il donc perdu son âme et toute sa saveur ? Pas de conclusion hâtive. Il conserve ce qui le distingue d’une course. Le pratiquant peut en effet choisir son projet, sa date, son style et une partie de ses règles logistiques. D'où son succès, notamment auprès des athlètes. Joe Gray, multiple champion du monde de trail, explique ainsi qu’un FKT court peut servir de test de forme avant une course. Mais interrogé en 2018 sur la possibilité de s’attaquer à un projet de cinq ou dix heures, il répondait qu’il aimerait essayer « as a fun adventure ». Pour le plaisir, donc. Vu ainsi, voilà qui est rassurant. Reste que si le FKT est difficile à réduire à une simple obsession du chrono, la pression sociale existe aujourd’hui. Et c’est à se demander si, pour certains, ce n’est pas devenu un passage obligé dans une vie.

Le FKT ajoute une étape à une évolution déjà ancienne du sport amateur. Il n’a inventé ni le chronomètre, ni le record, ni l’envie de se mesurer aux autres. Mais il a multiplié presque à l’infini les occasions de se comparer à ses pairs... au risque de transformer chaque chemin en terrain de performance ? Peut-être. La promesse initiale était excitante : permettre à chacun de sortir du calendrier, de choisir son terrain et d’inventer la compétition qui lui ressemble. On partait au départ pour être libre, et l’on finit malgré tout par regarder sa montre. Pour quoi ? Pour qui ? Un moment de gloire validé par ses pairs. Un record qui a toutes les chances d'être effacé demain. Car un FKT chasse l’autre.


FKT : six repères pour comprendre son essor

  • Milieu des années 2000 : l’Américain Peter Bakwin commence à rassembler des FKT sur son site personnel.
  • 2009 : Il transfère les données vers un forum permettant aux pratiquants d’échanger sur les records et les itinéraires.
  • 27 mars 2018 : Lancement de FastestKnownTime.com par Bakwin, Buzz Burrell et Jeff Schuler : 650 parcours sont recensés.
  • Novembre 2020 : En pleine explosion des FKT, la plateforme reçoit environ 40 soumissions par jour et annonce plus de 3 000 parcours, 4 500 athlètes et 7 000 FKT.
  • 1er janvier 2022 : 3 358 parcours et 8 120 FKT dans environ 63 pays.
  • Mars 2022 : Fastest Known Time rejoint le groupe Outside Interactive.
    NB Le terme FKT est également employé en cyclisme, ski et dans d’autres sports d’endurance. FastestKnownTime.com reste cependant historiquement centré sur les performances réalisées à pied et accepte certains itinéraires multisports.

Comment fait-on valider un FKT ?

  • Un parcours reconnu. Il doit mesurer au minimum 8 km ou présenter 150 m de dénivelé positif, mais surtout être jugé assez notable et reproductible pour intéresser d’autres pratiquants.
  • Une catégorie. Trois styles principaux : supported (assistance autorisée), self-supported (ressources accessibles à tous mais aucune aide organisée spécialement pour le coureur) et unsupported (aucune assistance extérieure).
  • Un chrono continu. Seul le temps total entre départ et arrivée compte. Dormir, manger ou s’arrêter ne suspend pas le chronomètre.
  • Des preuves. Fastest Known Time demande le fichier GPS original ou le lien vers l’activité enregistrée sur Strava, Garmin Connect ou une plateforme équivalente. Compte rendu et photos sont recommandés.
  • Et pas de podium. Seul le meilleur temps est enregistré comme FKT. Pas de deuxième ou de dixième place. Fastest Known Time le reconnaît toutefois : son équipe ne peut pas certifier définitivement chaque performance. Un FKT reste donc ce que son nom indique : le meilleur temps connu et suffisamment documenté à un moment donné.

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