Durant les quinze premières heures de course, Aurélien Dunand-Pallaz ne regardera sa montre qu’à deux reprises. Une première fois au col de Vergio, où François d’Haene était passé en huit heures, puis à Vizzavona, qu’il avait atteint après 15 h 30 d’effort. Ensuite seulement, ses neuf pacers lui communiqueront les écarts. Le Savoyard veut d’abord courir selon ses sensations, sans se laisser griser par une avance ni affoler par un retard. Le jeudi 24 septembre, il tentera de relier Calenzana à Conca en moins de 29 h 46, malgré deux heures et demie de nuit supplémentaires par rapport à son prédécesseur. Un record qu’il juge à sa portée, tout en sachant qu’une chute, une douleur ou un problème digestif peut suffire à faire basculer près de trente heures d’effort.
Le kiné savoyard a commencé à courir en montagne en 2011, alors qu’il était encore étudiant. Dès sa première saison, à 19 ans, il termine troisième de l’Ultra-Trail du Beaufortain, puis devient deux ans plus tard champion de France espoir de trail. Il se fait connaître du grand public en 2021 en remportant la Transgrancanaria, avant de prendre la deuxième place de l’UTMB, à seulement douze minutes de François d’Haene. En 2023, il réalise sa saison la plus marquante avec deux victoires majeures, sur la Hardrock 100 puis la Diagonale des Fous. Sa tentative sur le GR20 était initialement prévue en 2025, mais une blessure l’a contraint à la reporter d’un an. À une semaine du départ, Aurélien Dunand-Pallaz nous explique comment il a préparé sa tentative et pourquoi le record de François d’Haene ne changera rien à sa manière d’aborder son GR20.
François’Haene a fait tomber le record du GR20 en 29 h 46 à la mi-juillet. Quelle valeur accordes-tu à ce chrono ?
Il y a plusieurs choses à prendre en compte. D’abord, est-ce que le FKT est connu et disputé régulièrement ? Sur le GR20, c’est clairement le cas. C’est probablement l’un des FKT les plus connus pour nous, Français, parce que beaucoup de très bons coureurs sont venus l’attaquer : Kiliian Jornet, Guillaume Peretti, Lambert Santelli, François D’Haene… Vincent Delabarre a également essayé. Chez les femmes, il y a aussi eu plusieurs tentatives, dont celle de Anne-Lise Rousset. C’est important, parce que si chacun crée son propre FKT, tout le monde peut avoir son petit record. La valeur vient finalement au fait que plusieurs coureurs se confrontent au même objectif.
Ensuite, il faut regarder les conditions dans lesquelles le record est réalisé. Est-ce exactement le même tracé ? Est-ce un FKT assisté ou non ? Quelles sont les règles ? Sur le GR20, le cadre est particulièrement réglementé. Il y a une homologation par la Ligue Corse et la FFME, des contrôleurs, un suivi GPS, un carnet à faire signer dans les refuges et l'obligation de suivre la trace du précédent détenteur du record. Donc, il n'y a pas de polémique de ce point de vue-là. Les conditions sont vraiment les mêmes entre tous. Ce n'est pas juste le FKT où on prend notre montre et on dit j'ai fait le record. Je pense que c'est ça qui apporte de la valeur à ce FKT.
Quand tu annonces ta entative, Lambert Santelli détenait encore le record en 30 h 25. Est-ce que le fait que François soit passé sous les 30 heures a changé quelque chose ?
Pas trop, honnêtement. Lambert et François sont partis sur des bases assez proches au début, à la même vitesse. Je connais désormais précisément tous les temps de François sur les différentes sections, notamment sur la première moitié, sur le GR Nord. L’idée c’est donc me comparer directement à lui et voir à Vizzavona, par exemple, où j’en suis par rapport à lui. Mais après quinze heures de course, je ne me fais pas d’illusions, j'avancerai comme je peux.
Tu estimes aujourd’hui avoir les moyens de battre le record de François D’Haene 29 h 46 ?
Je pense que c’est faisable. Je sais que François a connu des moments plus difficiles pendant la nuit et donc que c’est possible d’aller plus vite. Après, je suis conscient que c’est 30 heures de course et que, sur une durée pareille, il peut se passer énormément de choses. Un problème digestif, une chute, une douleur qui apparaît… Il suffit de taper un genou ou une cheville pour qu'au bout de quelques heures ne plus pouvoir courir. Donc oui, je sais que c’est faisable, mais je ne sais pas quelle marge j’ai réellement. Est-ce que j’ai cinq minutes ? Dix minutes ? Je n’en sais rien. C’est difficile à estimer, et ça dépendra aussi énormément de ma forme et de la manière dont elle évoluera au fil des heures.
De toute façon, sur les 30 heures, je vais essayer d'aller le plus vite possible. Si je suis plus fort, j'irai plus vite. Et si je le suis moins, je mettrai plus de temps que lui. C'est tout. C'est comme ça. L’idée principale, déjà, c’est de rejoindre Conca depuis Calenzana d’une traite, ce qui n'est déjà pas une mince affaire. Forcément, il y a l'idée du record au bout, mais l’idée, dans tous les cas, c'est d'aller au bout et d'essayer de faire la plus belle marque possible, qu'elle soit en dessous ou en dessus du record actuel.
Quelle est ta stratégie ? Te fier au chrono de François ou à tes sensations ?
Ce seront d’abord les sensations. J’ai prévu de regarder mon chrono une première fois au col de Verghio, où François est passé en huit heures pile, puis une deuxième fois à Vizzavona, où il avait mis environ 15 h 30. Entre les deux, je ne regarderai pas ma montre. Ensuite, à partir de Vizzavona, je demanderai à mes pacers de me donner les écarts. J’ai noté tous les temps de François entre les différentes portions, donc ils pourront me dire si je gagne ou si je perds du temps. Et puis après, on avancera avec l'heure qui tourne. Mais je préfère vraiment me fier à mes sensations au début. Si je vois que je suis en avance après trois heures, je n’ai pas envie de me dire qu’il faut ralentir. Et si je suis en retard, je n’ai pas non plus envie de me mettre immédiatement à accélérer. Je préfère faire mon effort et avancer à la vitesse à laquelle je suis capable d’aller ce jour-là.
Tu connais particulièrement bien le parcours, l'ayant déjà parcouru trois fois intégralement, plus ayant réalisé deux grosses reconnaissances. En quoi cela va-t-il t'avantager ?
Le GR20 est un terrain où le tracé n’est pas évident. Déjà, il n’y a pas de balisage continu, si ce n’est les marques rouges et blanches, et il y a beaucoup d’endroits où l’on peut sortir de ces points-là. Je me souviens de mes premières reconnaissances : dans le cirque de la Solitude, je m’étais perdu et il m’avait fallu plusieurs passages avant de trouver exactement le bon chemin et de pouvoir le faire de manière fluide. L’objectif, cette fois, c’est que le jour J, je n’aie quasiment plus besoin de réfléchir à l’endroit où je dois aller. Aujourd’hui, avec les traces GPS, c’est évidemment beaucoup plus facile qu’il y a quelques années, mais connaître le terrain permet de gagner du temps et surtout d’éviter les erreurs. Lors de ma dernière reconnaissance, fin août, je connaissais déjà beaucoup mieux le terrain et cela m’a permis de prendre quelques références chronométriques. Évidemment, je n’étais pas dans les mêmes conditions que pour la tentative. J’avais un sac, je portais mon eau et je n’avais pas de pacers. Mais cela m’a permis de voir comment je me comportais sur certaines portions et de mieux préparer la stratégie, notamment pour repérer les accès, les endroits où installer les ravitaillements et les points où les pacers pourront me rejoindre. Après, je ne suis pas Corse et je n’ai pas l’avantage d’un coureur local. Mais par rapport à François, je pense que nous partons sur des bases assez similaires en termes de connaissance du terrain.
Tu pars fin septembre, donc avec davantage d'heures de nuit que François. Comment penses-tu gérer cette différence ?
A priori, je partirai à 5 heures du matin, soit environ une demi-heure après François. C’est notamment pour éviter d’avoir trop de nuit au début, sachant que les journées sont plus courtes en septembre. En partant à cette heure-là, j’aurai environ deux heures et demie de nuit supplémentaires par rapport à François. Donc ça, je n’y peux rien. Mais l’avantage, c’est aussi que les températures devraient être plus clémentes qu’en plein été. Et puis nous aurons une pleine lune le vendredi, ce qui devrait apporter un éclairage naturel pendant la nuit. C’est sûr qu’il y a des avantages et des inconvénients, mais je les accepte, vu que c’est moi qui ai choisi la date.
Et côté matériel, as-tu changer certaines choses pour cette tentative ?
Non, je vais rester sur du matériel que je connais. Je serai très léger, sans sac, avec simplement un short et un tee-shirt. Selon la météo, je pourrai éventuellement porter un haut à manches longues, mais je veux éviter de multiplier les changements. J’utiliserai des vêtements très respirants, comme ceux que j’avais portés sur la Restonica, notamment des couleurs claires pour limiter la chaleur. Je prendrai aussi des casquettes ou des bobs dans lesquels je pourrai éventuellement mettre de la glace pour me refroidir. Pour les chaussures et la nutrition, ce sera également du matériel et des produits que je connais. Je ne veux pas prendre de risque avec de nouveaux équipements le jour du record.
Est-ce qu’une préparation pour un FKT est différente de celle d’une course comme l’UTMB, la Hardrock ou la Diagonale ?
Pas vraiment. Le but reste d’être le mieux préparé physiquement possible. La grosse différence, le jour J, c’est qu’il n’y a pas d’adversaire direct. Personne ne me met la pression et je n’ai pas besoin de regarder derrière moi pour savoir où se trouve quelqu’un. Finalement, cela me convient plutôt bien parce que je peux vraiment me fier à mes sensations. Le seul adversaire, c’est le chrono qui tourne.
Ce qui a changé, c’est surtout la spécificité du terrain, dans le sens où le GR20 est extrêmement technique, avec de grosses montées, de grosses descentes et beaucoup de cailloux. J’ai donc adapté certaines séances pour retrouver ces conditions, notamment dans les Bauges et les Aravis, avec plusieurs sorties de cinq à sept heures sur des terrains cassants. J’ai aussi réalisé un bloc de trois jours en Corse pour reconnaître le terrain, j’ai couru l'Ultra Trail di Corsica dans la vallée de la Restonica en juillet [course qu’il a remporté, ndlr], puis je suis allé courir autour du Mont-Blanc pendant la semaine de l’UTMB.
Tu as justement choisi de ne pas courir l’UTMB cette année. C’était uniquement pour préparer le GR20 ?
Oui. J’avais ce projet en tête depuis un moment et je savais qu’en ciblant septembre, il serait impossible de faire l’UTMB et ça en parallèle. Je me suis donc dit que cette année pouvait être l’occasion de faire quelque chose de différent, de construire une saison différente de celles que j’avais l’habitude de faire, avec l’UTMB, la Hardrock et la Diagonale des Fous. Autant miser toute mon énergie sur ce projet
Tu auras neuf pacers - Diego Pazos, Julien Michelon, Valentin Noebes, Sylvain Léonard, Pierre Gabihan, Théo Détienne, Arthur Joyeux-Bouillon, Alain et Laurent, deux amis. Comment as-tu constitué cette équipe ?
À l’origine, je devais déjà réaliser ce projet en 2025. J’avais donc constitué une partie de cette équipe à l’époque, avant que ma blessure ne m’oblige à abandonner. J’ai reconduit plusieurs personnes cette année, en fonction de leurs disponibilités et de leurs envies, parce que parmi les neuf, il y a plusieurs coureurs de haut niveau, et que tous n'ont pas forcément envie de courir sur ce terrain très particulier, avec autant de cailloux, qui n’a rien à voir avec les sentiers de l’UTMB. Et puis après l’affinité, ce sont des gens que je connais bien, avec qui j’ai déjà couru ou avec qui je discute régulièrement. On va passer beaucoup de temps ensemble et je dois pouvoir leur faire confiance.
Ludovic Pommeret devait notamment être de la partie. Il a finalement dû déclarer forfait ?
Oui. Il y a eu deux changements dans l’équipe initiale. Ludo était blessé et devait être opéré, donc il a fallu le remplacer. Heureusement, j’avais déjà quelques personnes sous le coude au cas où. Maintenant, l’équipe est constituée et tout est prêt.
As-tu échangé avec François depuis sa tentative ?
Oui, nous nous sommes écrit avant et après son record. J’étais à Corte le jour où il est arrivé, puisque je prenais le départ de la Restonica le soir même, donc je l’ai félicité. Nous nous sommes aussi croisés à Chamonix pendant l’UTMB et nous avons discuté un peu. Il sait que je prépare ma tentative, mais je n’avais pas spécialement besoin de lui demander des conseils. Nous avons simplement échangé autour de nos projets, sans rentrer dans les détails.
À une semaine du départ, comment te sens-tu ?
Tout se passe vraiment bien depuis le mois de mai. Je n’ai pas eu de problème physique et je me sens bien, reposé. Nous sommes maintenant dans les derniers préparatifs, notamment sur toute la partie logistique. C’est un aspect très important du projet : faire venir tout le monde en Corse, organiser les ravitaillements, les accès, les voitures, les relais… Il y a beaucoup de choses à anticiper. De mon côté, l’objectif est maintenant de prendre soin de moi, de bien récupérer et d’arriver le plus frais possible au départ.
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