La montagne a beau être présentée comme un espace de liberté ouvert à tous, elle ne l’est pas tout à fait pour une partie des jeunes issus des quartiers populaires. Depuis plus de vingt ans, Samir Souadji les accompagne, à travers l’association APART, vers des sports outdoor dont ils restent encore largement éloignés. Si les choses évoluent, estime l’alpiniste et journaliste Nadir Dendoune, parrain de l’association et l’un des premiers à avoir ouvert la voie, c’est avant tout parce que cette nouvelle génération n’attend plus d’y être invitée. Les remarques racistes, les préjugés et les barrières sociales restent bien réels, mais ces jeunes refusent désormais de laisser le regard des autres décider de leur place en montagne.
« Ce ne sont pas les tours de votre bâtiment, hein. Ça fait autre chose de grimper à la montagne. » La phrase vise un groupe de jeunes de la banlieue parisienne en route vers le refuge Albert-Ier, au-dessus de Chamonix. Quelques mètres plus loin, un autre randonneur les regarde arriver et glisse à son compagnon : « Ah, je n’étais pas au courant qu’il y avait un congrès africain au refuge aujourd’hui. »
Pour Samir Souadj, ces scènes n’ont malheureusement rien d’exceptionnel. Depuis plus de vingt ans, il accompagne avec APART — l’association qu’il a créée en 2004 en Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus défavorisés de France — des jeunes issus des quartiers populaires à la découverte des sports outdoor. « Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais eu l’occasion de pratiquer ces activités, ni même d’imaginer que ces espaces pouvaient leur être accessibles », raconte-t-il. À travers le programme APART Outdoor, plus de 150 personnes ont ainsi découvert l’escalade, le trek et l’expédition. Dans leur immense majorité, ces expériences sont positives. Elles restent néanmoins accompagnées de regards difficiles à ignorer.

« C’est chez nous, en France, qu’on n’est pas toujours bien perçus ni reçus. »
Quelques mois plus tôt, raconte-t-il, la scène s’est répétée sur une falaise de la vallée de Chamonix. Une dizaine de jeunes effectuait sa première sortie en paroi lorsqu’un groupe d’hommes qui grimpait à quelques mètres leur a lancé : « Toujours les mêmes, vous pourriez faire moins de bruit. » « Pourtant, on ne faisait pas de bruit, assure Samir. Les jeunes discutaient simplement entre eux, s’encourageaient et demandaient des conseils techniques au guide de haute montagne qui nous encadrait. On a senti que ce n’était pas le bruit, mais notre présence qui les gênait. »
« Malheureusement, ces anecdotes ne nous arrivent qu’en France, poursuit-il. Quand on arrive avec les jeunes de l’association, ce sont des jeunes filles voilées, des Blacks, des Rebeus. Je ne veux pas dire qu’on fait tache, mais on a parfois l’impression de ne pas avoir le droit d’occuper l’espace public, de ne pas toujours être les bienvenus. Quand on n’est pas du milieu de la montagne, on le ressent. »
En plus de vingt ans d’expéditions, Samir a accompagné des groupes au Népal, en Bolivie, au Kirghizistan ou encore en Norvège. Dans tous ces pays, les jeunes qu’il accompagne sont pourtant eux aussi minoritaires parmi les touristes. « Bizarrement, partout dans le monde, on est les bienvenus. Au Népal, par exemple, des touristes du monde entier se rendent en montagne. En tant que Blacks ou Arabes, on reste très sous-représentés parmi eux, mais le problème ne se pose pas. C’est chez nous, en France, qu’on n’est pas toujours bien perçus ni reçus. »
Pour Nadir Dendoune, cette particularité ne peut être dissociée de l’histoire du pays. « La France a un passé colonial qui n’a pas été digéré, ou en tout cas mal digéré, notamment avec l’Algérie », explique l’écrivain, journaliste et alpiniste, né en Seine-Saint-Denis de parents algériens.
Ces expériences ont fini par peser sur les destinations choisies par APART. « Aujourd’hui, malheureusement, on préfère souvent partir à l’étranger, remarque Samir, parce qu’on sait qu’on ne se demandera même pas si l’on sera bien accueillis. Je me dis parfois que j’ai tort de raisonner comme ça, parce que les Alpes françaises sont magnifiques, mille fois plus belles que certains endroits où l’on est allés. Mais cette mentalité, ce poids que l’on peut ressentir, c’est agaçant. »

« C’est d’abord une question de classe sociale »
Pour beaucoup, accéder à la montagne suppose non seulement de surmonter un obstacle économique bien réel, mais aussi de composer avec le regard des autres dans un univers qui reste élitiste et fermé. « Pendant longtemps, on se sentait aussi discriminés parce qu’on tenait à aller en montagne, même occasionnellement, mais qu’on n’avait tout simplement pas les moyens de le faire, raconte Samir. Le matériel coûte cher, le transport coûte cher. La montagne reste un sport de riches. » Aujourd’hui, le soutien de partenaires privés et de marques qui équipent l’association a permis de réduire en partie cet obstacle. Celui du regard des autres, peut-être devenu plus discret qu’au début des années 2000, n’a pas disparu.
« Ils n’ont pas l’habitude de nous voir, donc notre présence surprend », observe Samir. Selon lui, cet étonnement ne peut être dissocié du regard porté plus largement sur les quartiers populaires et leurs habitants. « On part avec une balle dans le pied, parce que l’image que les médias renvoient des quartiers n’est pas forcément positive. Les gens voient des voitures brûlées, des violences après un match de foot, des reportages en boucle. Quand ils nous voient arriver et qu’on ressemble aux personnes qu’ils ont vues à la télévision, certains font le rapprochement. »
Samir précise toutefois que les auteurs de ces remarques ne sont pas nécessairement des montagnards. « Les gens qui nous les faisaient étaient souvent, comme nous, simplement venus profiter de la montagne. J’ai l’impression qu’en France, certains pensent qu’elle leur appartient. »
Pour Nadir Dendoune, cependant, s’en tenir au racisme reviendrait à laisser de côté une partie du problème. « Pour moi, c’est d’abord une question de classe sociale, avant même la couleur de peau, analyse le journaliste. Le fils de l’ambassadeur du Maroc ou d’un riche Qatari aura moins de mal à aller en montagne. Il sait où aller, il en a les moyens, il a grandi avec ces pratiques. Elles font partie de ses codes. Le mot “racisé”, je ne l’aime pas vraiment, poursuit-il. On fait croire que tous les Noirs et les Arabes sont logés à la même enseigne, alors que ce n’est pas vrai. Certains ont les codes. D’autres non. » La montagne fonctionne, selon lui, comme bien d’autres univers sociaux, notamment le cinéma ou le journalisme. « Ce sont des milieux hostiles, des milieux fermés. Nous, on cumule : on est Noir ou Arabe, et on vient de quartiers populaires. »

« Un milieu qui n’est pas pour nous »
« Quand je parle de montagne aux jeunes, ils me disent souvent : “Vas-y, c’est un sport de Blancs, ce n’est pas pour nous.” » Samir y voit une forme d’autocensure. « Ce n’est pas l’envie qui manque, mais les modèles. Aujourd’hui, ils osent quand ils sont accompagnés. Mais ils n’oseraient pas y aller seuls. Quand tu as dans la tête que ce n’est pas pour toi, c’est comme si tu demandais à un montagnard d’aller faire un match de foot dans une cité. Il va te dire : “Le foot, ce n’est pas mon sport”, et dans une cité encore moins. C’est pareil. Chacun son milieu. » Pour Samir, difficile de se projeter dans un univers où ces jeunes ne voient presque personne qui leur ressemble. « Pourquoi tous les jeunes des quartiers font-ils du football ? Parce que, quand ils allument la télé, les seuls exemples, les seuls récits que les médias leur montrent viennent de ce sport. »
Hamza Nabi, 19 ans, d’origine algérienne, vit à Tremblay-en-France, au nord-est de Paris. Lui aussi a longtemps pensé que la montagne n’était pas faite pour lui. Avant de rejoindre APART, il y a quatre ans, elle ne faisait tout simplement pas partie de sa vie. « On ne nous a jamais présenté les sports outdoor. En banlieue, les sports qu’on connaît, ce sont surtout le foot et les sports de combat. » Le sien ? La lutte. Avec l’association, il a découvert l’escalade et le trek, participé à une expédition solidaire au Maroc, puis gravi le Kilimandjaro.
« Tous ces sports-là, le vélo de montagne, la randonnée, l’escalade ou même l’alpinisme, ce sont des choses que je n’aurais jamais pensé faire. C’est une de mes plus belles découvertes. Quand tu es confronté à la difficulté dans ce genre de moments, tu peux la retranscrire dans d’autres aspects de ta vie. Je me dis que si j’ai été capable de faire le Kilimandjaro, pourquoi je ne serais pas capable d’affronter d’autres défis ? Ces expériences m’ont permis de m’épanouir. »
Une fois en montagne, ce sentiment de différence ne disparaît pas pour autant. Hamza en prend la mesure lors de l’ascension du Kilimandjaro. « On s’est rendu compte qu’on était les seuls jeunes de notre âge, les seuls à venir de banlieue, les seuls un peu typés, alors qu’il devait y avoir entre 1 000 et 2 000 personnes sur la montagne. »
Quelques mois plus tard, le groupe grimpe une voie dans les Calanques de Marseille avant de redescendre en rappel sur 150 mètres. « On nous a dit : “C’est rare de voir des jeunes comme vous venir à Marseille pour faire de l’escalade. D’habitude, vous venez plutôt pour vous baigner.” Ils étaient vraiment surpris qu’on fasse le rappel. J’avais l’impression qu’ils ne croyaient pas qu’on allait y arriver. Je ne pense pas que c’était de la moquerie, mais ils nous ont même filmés, comme s’ils s’attendaient à nous voir échouer. Finalement, une fois arrivés en haut, ils nous ont applaudis. Mais sur le moment, on s’est quand même sentis un peu mis à l’écart. »
« Aujourd’hui, on est encore un peu stigmatisés, constate-t-il. Je ne me suis jamais considéré comme une victime, mais je ressens parfois que la montagne n’est pas pensée pour nous. Mais quand tu y vas, tu te rends compte ce dont tu es capable. »
Transmettre le goût de la montagne
Pour Nadir Dendoune et Samir Souadji, faciliter l’accès à la montagne ne suffit pas. Encore faut-il donner envie de s’y projeter. « Il faut apprendre à ces gamins à aimer la montagne dès l’enfance. Si tes parents t’emmènent faire des treks quand tu as 5 ou 6 ans, ce n’est pas la même chose que lorsque tu la découvres sur le tard. » Dans de nombreuses familles des quartiers populaires, cette transmission n’a tout simplement pas eu lieu. Non par manque d’intérêt, insiste Nadir, mais parce que ces pratiques ne font pas partie de leur histoire sociale. À ses yeux, l’école devrait donc prendre le relais.
« On pourrait parler de montagne dès qu’on est petit. Si on veut parler de la planète, du changement climatique, de la fonte des glaciers, il faut aussi reconnecter les jeunes à ces espaces-là. Ces questions ne sont pas assez abordées. Ce qui manque en France, c’est une véritable volonté politique de faire de l’éducation populaire. »
Découvrir la montagne, c’est aussi pouvoir s’y imaginer un avenir professionnel. « Pourquoi ne proposerait-on pas à ces gamins de devenir guides de montagne, accompagnateurs ou moniteurs d’escalade ? interroge Nadir. On reste encore dans des visions trop misérabilistes. On pense que les jeunes des quartiers veulent tous être footballeurs, boxeurs, basketteurs ou manutentionnaires. On ne leur dit pas qu’il existe d’autres métiers. »
Hamza regrette, lui aussi, de ne pas avoir découvert la montagne plus tôt. « Si on avait goûté à ça quand on était petits, je pense qu’on serait devenus super forts. On a une vraie niaque, une vraie envie de se dépasser. Je suis persuadé que si j’avais commencé l’escalade ou l’alpinisme plus jeune, j’aurais pu aller très loin. »
« Quand l’un ouvre la porte, les autres prennent confiance et la poussent à leur tour »
« Dame Nature a donné du talent à tout le monde. À partir du moment où l’un ouvre la porte, les autres prennent confiance et la poussent à leur tour », résume Nadir faisant référence à son propre parcours. En mai 2008, il est devenu le premier Algérien à atteindre le sommet de l’Everest, une aventure qui l’a rendu célèbre et a inspiré le film à succès L’Ascension. « Plus on aura de basanés des quartiers populaires qui font de la montagne, plus les gens se diront qu’eux aussi ont le droit d’en faire. »
APART agit depuis vingt ans dans ce sens. « Notre ambition, c’est d’être présents. La montagne n’appartient à personne. Plus on sera là, plus notre présence deviendra normale », affirme Samir. Pour lui, la réussite se mesure d’abord à l’autonomie gagnée par les jeunes qu’il accompagne. « Aujourd’hui, j’en ai deux qui sont en train de faire le GR20 en autonomie. Pour nous, c’est ça, la réussite. Quand des jeunes n’ont plus besoin qu’on les accompagne et qu’ils choisissent ensuite de partir faire un trek pendant leurs vacances, c’est une vraie fierté. » Il perçoit également un changement chez les guides avec lesquels il travaille. « Je travaille beaucoup avec de jeunes guides de haute montagne, des trentenaires, des quarantenaires. Je sens que le regard change. Il y a une vraie évolution. »
Nadir sait combien ce chemin peut être long. « Il m’a fallu vingt ans pour être vraiment à l’aise en montagne, pour perdre ce complexe d’illégitimité. Je n’ai rien volé à personne. Je me suis construit avec du courage. Quand j’emmène des gamins là-haut, on sait qu’ils reviennent transformés. Ce ne sont plus les mêmes mômes. C’est pour ça qu’on continue à les y amener. Ils doivent savoir que la montagne, elle est là pour eux. »
À entendre Hamza parler de ces expériences, on mesure l’enthousiasme qu’elles ont fait naître. « Personnellement, aller à la montagne, c’est vraiment le meilleur voyage. Souvent, tu n’as pas de connexion Internet, tu es reconnecté avec toi-même, avec la nature. Tu médites, tu penses, tu réfléchis. Moi, je réfléchis à ma vie, je réfléchis à la montagne. Pour moi, c’est super positif. La montagne, c’est un autre univers, c’est incroyable. Ce n’est même pas juste un kiff, c’est un besoin d’y aller. »
« Ces projets m’ont permis de vraiment me développer socialement, poursuit-il. Même mon esprit critique a évolué. Quand je rencontre des barrières dans ma vie, je les vois différemment. Je me dis qu’il est possible de les franchir. Si quelqu’un l’a fait, pourquoi je ne pourrais pas le faire ? Même si des gens me regardent ou me jugent, ce jugement-là sera éphémère. »
« C’est dur de ressentir cette différence, admet-il, parce qu’au fond, on a parfois l’impression que ce milieu n’est pas fait pour nous. Mais j’ai un ami qui disait : “L’enfer, c’est les autres.” Tu sens leur regard, le jugement qu’ils portent sur toi, et cela te donne l’impression que tu n’es pas à ta place. Mais quand tu franchis cette barrière et que tu sors de ta zone de confort, tu comprends que le regard des autres ne doit pas t’empêcher d’avancer. Ce n’est pas interdit d’aller en montagne. Ce n’est pas contre la loi. C’est simplement quelque chose qui ne correspond pas à ce que des gens comme nous font habituellement. Quand tu bouscules ces normes, tu comprends que tu peux y aller. On y va pour nous, pour se développer personnellement, pour dépasser ces barrières. Avec cet état d’esprit, je pense qu’on peut aller loin. »
« Nous, on a essuyé les plâtres, constate Nadir. On leur a facilité le chemin. Ce qu’on a fait en vingt ans, malgré les barrières et le mépris, c’est quand même exceptionnel. Ce qui nous sauve aujourd’hui, c’est qu’on a les réseaux sociaux, contrairement à l’époque où j’ai commencé à aller en montagne. » Les réseaux sociaux ont en effet profondément changé la manière dont les jeunes découvrent et se représentent ces pratiques. L’effet Inoxtag en est l’un des exemples. En racontant son ascension de l’Everest, le youtubeur a donné à des centaines de jeunes l’envie de découvrir la montagne, assure Samir, même si cet engouement est depuis retombé.
« Le champ des possibles est là. Grâce aux réseaux sociaux, les jeunes se lancent plus facilement des défis et la montagne devient plus inclusive, poursuit Nadir. Mais ce n’est pas le milieu de la montagne qui l’a rendue plus inclusive. Si on avait attendu que ce milieu élitiste nous fasse de la place, on aurait encore attendu un siècle. Nous, on ne demande plus l’autorisation. »
« La montagne est à tout le monde ou elle n’est à personne, affirme Samir. Que l’on s’appelle René, Mamadou, Rachid, Fatima ou Géraldine, on est là et on ne s’en excuse pas. Il faudra bien l’accepter un jour. »
Photo d'en-tête : Association APART