Pensée par New Delhi comme un axe militaire stratégique vers les frontières pakistanaises et chinoises, la Zanskar Highway avance à coups de dynamite dans une région longtemps restée coupée du monde. Là, dans un village isolé du Ladakh, au nord de l’Inde, tout le monde ou presque travaille désormais cinq mois par an sur ce chantier titanesque. Dans “La Route”, formidable documentaire primé au FIFAV, Marianne Chaud capte ce moment de bascule : des femmes épuisées à casser la roche, des paysans libres devenus manœuvres pour l’armée, une vallée de haute altitude qui s’ouvre brutalement au reste du monde. Revenant sur ses terres d’anthropologue, la réalisatrice signe ici un film qui dépasse la chronique d’un chantier pour ouvrir une réflexion sur le libre arbitre, la modernité et ce que nous sacrifions pour y accéder.
Dix ans. Dix ans sans revenir dans ces vallées du Ladakh où pendant plus d'une décennie Marianne Chaud a vécu, étudié, filmé, et tissé une relation d’une rare profondeur avec les habitants du Zanskar. L’anthropologue et documentariste pensait y revenir un jour, « sans savoir vraiment quand ». Jusqu’au coup de fil d'un ami vivant sur place qui la bouleverse : « Toutes mes copines travaillent à casser des cailloux sur la route », apprend-elle. « Je me suis dit, mon Dieu, mais c'est terrible. Pour moi, c'était des héroïnes, et les hommes, c'était des héros. » raconte-t-elle fin novembre au FIFAV à l’issue de la projection de son film La Route. « Moi, je les voyais vraiment comme des paysans hyper dignes, hyper forts. Pas comme des pauvres. Or quand on devient un travailleur des routes en Inde, dans une société qui est hyper hiérarchisée, c'est le métier de l'invisibilité, du dénigrement. Là, je me suis dit, il faut que j'aille voir ça. Et en fait, après les sept mois que j'ai passés là-bas, je me suis rendue compte que c'était plus complexe. »
Marianne Chaud décide alors de repartir. Seule. Avec une petite caméra. Une question en tête : que se passe-t-il quand une communauté libre, paysanne, autosuffisante, s’ouvre au monde et devient main-d’œuvre pour un chantier stratégique ? Et aussi peu de préjugés que possible : « La première chose qu’on apprend quand on fait du terrain, c’est d’essayer de se mettre à la place des autres et de se débarrasser de ses propres préjugés, de ses propres façons de penser, d’essayer d’adopter la façon de penser des gens chez qui on est ou qu’on étudie. » nous expliquait-elle dans une interview en 2022.

La réalisatrice a de solide attaches au Zanskar, mais cette fois elle choisit un terrain inconnu. Un village où elle n’a aucun contact. Elle veut repartir « à la même hauteur que le spectateur ». Le début est difficile. Pendant un mois, les femmes refusent caméras et enregistrements. Elle repart presque sans images. Puis, au fil des cuisines partagées, des trajets matinaux dans le petit camion du chantier, un lien s’ouvre. « Elles ont compris que je les considérais comme des héroïnes… que j’allais montrer leur courage et leur résistance. »
Parmi elles, Déchen deviendra le fil conducteur du film. Une femme énergique, drôle, libre, qui incarne cette ambivalence permanente : l’enthousiasme d’avoir enfin un salaire, et l’inquiétude sourde de voir un équilibre ancien vaciller.

Le chantier : un monde qui bascule
Dans ce village, comme dans toute la vallée, la quasi-totalité des habitants travaille désormais sur le chantier. Hommes et femmes confondus. On dynamite, on casse la roche, on porte le sable, on racle la piste, équipés d'outils dérisoires. Le travail est dur, quotidien, répétitif, mais payé 12 dollars par jour et l’on travaille 6 jours sur 7. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils touchent un salaire. Les femmes s’y engagent massivement pour financer les études de leurs enfants.

« En gagnant leur vie, les femmes sont plus libres, plus besoin de supplier le mari ! » glisse Déchen dans un sourire. Mais cette liberté a un prix. Le soir venu, les villageois reprennent les champs, les troupeaux, les tâches ménagères. Question de survie. Une double journée, dans une vallée où le vivant, déjà fragilisé par l’altitude et le réchauffement climatique, dépend de chaque geste. Fini le temps de l’estive, où les femmes pouvaient glaner quelques heures de repos, discuter entre elles.

Désormais leurs journées sont dédiées à la route, et les nuits à la traite. Les heures de sommeil sont rares, beaucoup y succombent sur le chantier, pendant leur courte pause déjeuner. « Je voulais montrer comment le corps s’épuise, comment tout le temps et toute l’énergie qu’elles donnent à ce chantier emportent une partie très précieuse d’elles-mêmes… Leur temps social, l’énergie qu’elles ne donnent pas à leurs enfants. », raconte la réalisatrice.

La route va apporter de nouveaux biens mais aussi la jalousie
Comme souvent chez Marianne Chaud, le film repose sur la parole. Pas sur les questions (bien qu’elle maîtrise le ladhaki), mais sur les silences et les confidences spontanées. « Je ne sais jamais à quoi m’attendre… Et eux-mêmes [les paysans du village] sont coincés dans une ambivalence : à la fois ils n’avaient pas le choix, et la route est là, et c’est bien. Et en même temps, ils savent ce qu’ils vont perdre. »
Menetaché, vieil homme tissant inlassablement, le sait bien. S’il se souvient sans vraie nostalgie du temps où il fallait marcher pendant une semaine sur la rivière gelée pour rejoindre un autre village, celui où l’autarcie faisait foi, il a aussi compris que dans le sillage de la modernité arrive aussi la jalousie. « Les gens vont pouvoir acheter des choses, voir que le voisin a plus qu’eux. Et ça va tout changer », craint-il.

Sous la caméra subjective de Marianne Chaud, on comprend que la route n’est pas un décor. Elle est un corps, presque un être vivant, insatiable. « Je voulais montrer comment il y a des morceaux de cheveux, de peau, qui se déposent dans cette route… faite de sueur et de sang. Mais quand elle sera terminée, qui se souviendra de ce labeur invisible ? »
C’est peut-être là que le film prend sa dimension la plus universelle. Car Marianne Chaud ne filme pas que la fin d'un monde mais aussi la naissance d’un autre. Elle nous offre également un miroir. « Je voudrais pas qu’on se dise : mince, les Zanskarpas sont en train de disparaître… mais qu’est-ce qu’on nous fait, à nous tous ? Qu’est-ce qu'on fait à notre relation avec le vivant ? Qu’est-ce qu'on fait à nos équilibres d'êtres humains vivant dans un territoire en harmonie ? C’est vraiment violent, et ça nous impacte tous. Dans le village, hommes et femmes donnent tout leur temps et toute leur énergie à quelque chose qui n'a pas de sens, et c'est un sacrifice trop grand. Et moi, dans ma vie, à quoi je donne tout mon temps et toute mon énergie ? Sachant que c'est sans doute la chose la plus précieuse qu'on ait, qu'est-ce qu'on fait de ça ? Et qu'est-ce qu'on fait de cette richesse ? ».
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