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Bargiel Everest 2025
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Que font deux grosses expéditions à l’Everest dans la Big List des Piolets d’Or 2026 ?

  • 2 septembre 2026
  • 9 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

La Big List 2025 des Piolets d’Or, rassemblant une sélection des performances en alpinisme les plus remarquables de l’année, vient d’être dévoilée. Les lauréats 2026 ne sont pas encore connus, mais deux noms pourraient concentrer le débat fin octobre lors de la cérémonie organisée à Saint-Christophe-en-Oisans et La Bérarde : Andrzej Bargiel et Jim Morrison, auteurs de descentes historiques de l’Everest réalisées avec le soutien de grosses expéditions. Une méthode qui semble difficile à concilier avec le « faire plus avec moins » revendiqué par les Piolets d’Or.

Des Alpes à l’Himalaya en passant par la Patagonie, l’Alaska, le Groenland ou le Karakoram, les Piolets d’Or viennent de publier leur page consacrée aux « Significant first ascents » de 2025. Cette Big List recense actuellement 50 expéditions/réalisations effectuées en 2025. Attention toutefois : il ne s’agit pas de 50 nominations aux Piolets d’Or. Les organisateurs la présentent comme une liste « représentative » et « préliminaire » des ascensions et performances marquantes de l’année. Elle comprend une liste de premières ascensions significatives, puis plusieurs rubriques consacrées à d’autres réalisations, dont « Performance in the Greater Ranges », qui en surprendra sans doute certains. Aussi, une précaution s’impose-t-elle d’emblée : il ne s’agit pas d’une liste de lauréats, ni même d’une liste dont chaque réalisation serait nécessairement éligible à un Piolet d’Or. Les organisateurs écrivent noir sur blanc que « not every climb listed here would be considered eligible for a Piolet d’Or ». Rien n’est donc joué.

Du Cerro Torre au Nanga Parbat

Parmi les ascensions remarquées se détache par exemple celle de Colin Haley. Du 6 au 8 septembre 2025, l’Américain a réalisé la première ascension hivernale en solo du Cerro Torre, 3 128 m, par la Ragni Route, sur la face sud-ouest. Il a effectué l’ensemble du périple en sept jours aller-retour depuis la route d’El Chaltén, soit 58 kilomètres. La quasi-totalité de la voie a été parcourue en backroping, en raison des difficultés présentées par la glace hivernale. Un peu plus tard, Haley a également réalisé la première hivernale en solo du Cerro Standhardt. On retiendra aussi la performance de Matteo Della Bordella et Marco Majori, qui, du 5 au 7 septembre, ont signé la première ascension hivernale de la voie Casarotto, 1 250 m, 6c, 65°, sur le pilier nord du Fitz Roy, avant de descendre par la voie Franco-Argentine.

Sur le Nanga Parbat, c’est la cordée composée de Tiphaine Dupérier, Boris Langenstein et David Goettler qui s’est distinguée du 21 au 24 juin avec la première ascension en style alpin de la voie Schell, environ 3 500 m, sur le versant Rupal. Dupérier et Langenstein ont ensuite signé la première descente à ski de la montagne depuis le sommet, tandis que Goettler est descendu en parapente depuis 7 700 m.

Mais la publication 2026 met aussi en avant un autre type de réalisation. La rubrique « Performance in the Greater Ranges » est définie très précisément par les organisateurs comme « A small selection of outstanding ascents or descents of established routes », soit une petite sélection d’ascensions ou de descentes remarquables sur des itinéraires établis. On y retrouve Haley, Della Bordella et Majori, Dupérier et Langenstein, Balin Miller, Christina Lustenberger et le regretté Guillaume Pierrel. Et, sous une même entrée consacrée à l’Everest, Andrzej Bargiel et Jim Morrison.

Deux premières à l’Everest, deux dispositifs considérables

La première performance est celle d’Andrzej Bargiel. Les 22 et 23 septembre 2025, le Polonais a réalisé la première descente complète à ski de l’Everest sans oxygène supplémentaire, par la voie normale du versant népalais. L’American Alpine Journal précise qu’il s’agit de la première descente complète sans oxygène, toutes voies confondues. L’exploit individuel est considérable, mais il n’a pas été réalisé en autonomie ni dans le cadre d’une expédition légère. Il y est indiqué Bargiel s’est acclimaté avec « a large team ». Pour la poussée finale, il quitte le col Sud avec « Speed » Dawa Sherpa. Le Polonais n’utilise pas d’oxygène supplémentaire, mais Dawa Sherpa oui et ouvre la trace dans la neige fraîche. Red Bull, son propre sponsor, précise par ailleurs que des Sherpas sécurisaient l’itinéraire lors de la montée. Après avoir atteint le sommet peu après 15 h 15, Bargiel descend à ski l’arête sud-est puis le Western Cwm et s’arrête au camp 2 à 20 h 30. Le lendemain matin, il repart et franchit la cascade de glace du Khumbu sans rappel, guidé à distance grâce à un drone piloté par son frère Bartek Bargiel. Il atteint à 8 h 45 la fin de la neige près du camp de base, environ 3 500 mètres sous le sommet. Bartek Bargiel nous avait d’ailleurs expliqué en détail son rôle de reconnaissance et de guidage dans le Khumbu : « J’étais les yeux de mon frère ».

Moins d’un mois plus tard, le 15 octobre, Jim Morrison réalise, lui, la première descente à ski de l’enchaînement Hornbein Couloir - Japanese Couloir, sur la face nord de l’Everest.Le dispositif est là encore très important. L’American Alpine Journal indique que Morrison a passé plus de six semaines sur la montagne « with a large team of Sherpa and Western climbers » et qu’il atteint le sommet en utilisant de l’oxygène supplémentaire. Onze autres personnes l’accompagnent au sommet. National Geographic précise que ces onze autres alpinistes comprenaient des fixers, des Sherpas et une équipe de tournage dirigée par Jimmy Chin. Topo Mena et Roberto « Tico » Morales menaient l’équipe chargée de l’équipement de la voie dans le Hornbein. Morrison n’a pas effectué toute la descente skis aux pieds. Dans le Hornbein, une longue section rocheuse et mixte l’a obligé à effectuer 200 mètres de rappels sur des cordes que l’équipe avait fixées. L’AAJ précise que tout le reste de la descente a été effectué à ski. Un point qui n’est nullement occulté par les Piolets d’Or : leur propre notice mentionne explicitement « 200 m of rappelling on pre-fixed ropes during the descent ».

« La question du style et des moyens utilisés prime »

Pourquoi leur présence dans cette sélection pourrait-elle poser question ? Parce que la charte officielle des Piolets d’Or est extrêmement précise sur ce point : « Dans l’alpinisme moderne, la question du style et des moyens utilisés prime sur la réussite d’un objectif. » Il ne s’agit pas, écrivent les organisateurs, de parvenir au succès à tout prix en employant des moyens financiers et techniques tels que « oxygène, cordes fixes, porteurs d’altitude », ou des « moyens humains importants », notamment des porteurs d’altitude et des Sherpas. Parmi les critères d’évaluation figurent l’élégance du style, l’engagement et l’autonomie, l’économie de moyens et la transparence dans les moyens utilisés. Le communiqué consacré cette année à Peter Habeler résume encore cette philosophie par « faire plus avec moins » et précise que les Piolets d’Or promeuvent « un alpinisme innovant, en style alpin ». Or, dans le cas de Bargiel au moins, le débat sur le style de l’expédition n’a pas attendu les Piolets d’Or.

En octobre 2025, Hans Kammerlander, pionnier du ski à très haute altitude, avait vivement critiqué la manière dont l’exploit de Bargiel avait été réalisé et surtout médiatisé. En 1996, l’Italien avait atteint l’Everest sans oxygène supplémentaire et effectué une descente partielle à ski de la voie normale du versant nord. L’AAJ rappelle qu’il avait dû déchausser sur des portions importantes, raison pour laquelle sa réalisation n’est pas considérée comme une descente complète. Dans une interview au quotidien autrichien Der Standard, publiée le 21 octobre 2025, il oppose les conditions de son ascension à celles de Bargiel. Il souligne qu’il n’avait pas de Sherpa, portait lui-même son matériel et n’utilisait pas d’oxygène supplémentaire. Mais sa critique vise surtout la mise en scène et l’ampleur du dispositif. Il parle d’un « show » autour de Bargiel. « Cela détruit l’alpinisme, dilue tout », dit-il.

Hélias Millerioux : « Ces deux ascensions ne rentrent pas dans le sujet »

La mention des deux descentes de l’Everest dans la rubrique « Performance in the Greater Ranges » a précisément conduit ExplorersWeb à s'interroger à nouveau sur les moyens mis en oeuvre là, et à soulever la question de la pertinence de leur présence dans la Big List des Piolets d'or. Angela Benavides qualifie les deux projets de « heavily supported expeditions ». Une question qui pourrait ouvrir un débat au sein de la communauté des alpinistes, si ces performances devaient être finalement distinguées par le jury.

Interrogé par Outside sur le sujet, Hélias Millerioux - Piolet d’Or 2018 avec Benjamin Guigonnet et Frédéric Degoulet pour l’ouverture de la « voie des Français » dans les 2 200 mètres de la face sud du Nuptse Northwest, au Népal - est aussi skieur un skieur de montagne expérimenté, notamment en pente raide et à haute altitude. ». Il nous expliquait hier que pour lui, une première distinction s’imposait entre les deux performances. « Déjà, il faut vraiment différencier la descente de Bargiel et celle de Morrison. C’est deux poids deux mesures, et de loin ». Bargiel, rappelle-t-il, a skié l’Everest sans oxygène, contrairement à Morrison. Et si Millerioux juge leur présence dans la Big List surprenante, il insiste également sur ce que représente réellement cette liste. « Être sur la Big List des Piolets d’Or, ça ne signifie absolument rien. Avec les problèmes marketing des athlètes, tout le monde s’en sert comme un outil. Les athlètes, dès qu’ils sont sur la Big List veulent communiquer dessus. Alors que ce n’est même pas une nomination, quand tu regardes. » Un constat que confirme le fonctionnement même de la sélection : avec 50 réalisations/expéditions recensées cette année, la Big List constitue un inventaire préliminaire, pas une liste de nominés.

Hélias Millerioux n’en voit pas moins une évolution à surveiller. La présence de performances à ski sur des itinéraires déjà établis l’interroge : « Ce ne serait jamais rentré dans cette catégorie-là il y a dix ans. Donc ça, c’est intéressant de voir l’évolution et de la questionner. L’année prochaine, à voir s’ils rentrent dans cette brèche-là et s’ils la développent ou pas. » Pour illustrer cette question du style, Hélias Millerioux cite spontanément un autre Polonais : Bartek Ziemski. « Tu as Bartek, le Polonais qui a défrayé la chronique et dont personne ne parle. » Ses réalisations ne peuvent pas figurer dans la Big List publiée cette année puisqu’elles datent de 2026, alors que celle-ci porte sur les performances de 2025. Mais la comparaison est éclairante. Le 12 mai, Ziemski atteint seul le sommet du Lhotse, 8 516 m, sans oxygène supplémentaire, avant de redescendre à ski jusqu’au camp de base. Il effectue sa poussée finale avant que les équipes chargées d’équiper la partie supérieure de la voie aient installé les cordes fixes, sans soutien Sherpa. Sept jours plus tard, le 19 mai, il atteint le sommet de l’Everest, 8 849 m, toujours sans oxygène supplémentaire et sans assistance personnelle de Sherpas, puis redescend à ski jusqu’au camp de base en moins de cinq heures et demie. Cette fois, il emprunte cependant la voie normale, équipée de cordes fixes. Sa réalisation se distingue par son autonomie, mais ne peut donc être assimilée strictement à une ascension en style alpin. Depuis 2022, Ziemski a ainsi gravi sans oxygène puis descendu à ski neuf 8 000 : Broad Peak, Gasherbrum II, Annapurna I, Dhaulagiri, Makalu, Kangchenjunga, Manaslu, Lhotse et Everest. Son MAD Ski Project vise les quatorze. Une autre manière, donc, d’aborder le ski de très haute altitude. Et une comparaison qui renvoie directement au débat soulevé par la présence de Bargiel et Morrison dans la Big List : qu’est-ce que les Piolets d’Or entendent désormais récompenser lorsqu’ils commencent à prendre en compte des performances à ski ?

Pour Millerioux, c’est bien la charte elle-même qui devrait permettre de trancher. « Si on se colle à la charte, ces deux ascensions ne rentrent pas dans le sujet. Et en plus, il y en a une ici qui y rentre encore moins que l’autre (…). Les Piolets d’Or sont garants de cet état d’esprit de pionnier et protecteurs d’une culture montagnarde, où on est dans la beauté du geste. On essaie de mettre du sens dans ce qu’on fait. Mais où sont les limites quand on voit l'évolution du matériel, qu'on a l’intelligence artificielle et des moyens de communication qui nous permettent de nous connecter à 300 % en continu durant nos actions ? » La possibilité de créer un jour un « Piolet d’Or Snow », dont Millerioux dit avoir déjà entendu parler, ne résoudrait pas nécessairement le problème. « Un Piolet d’Or ski, un Piolet d’Or neige, un Piolet d’Or rock : où est-ce qu’on finit ? [...] Il y aura des enjeux et des lobbys de marques beaucoup plus importants. ». Et comment définir ce qui mériterait alors d’être distingué ?

Peter Habeler, le symbole inverse ?

Le débat est d’autant plus intéressant que cette année le Piolet d’Or Carrière 2026 sera remis à Peter Habeler. Les organisateurs associent explicitement sa carrière à un alpinisme innovant, « en style alpin », fondé sur le principe de « faire plus avec moins ». Avec Reinhold Messner, Habeler avait appliqué dès 1975 leur approche « fast and light » et « by fair means » au Gasherbrum I. Les Piolets d’Or qualifient cette ascension de premier 8 000 gravi en style alpin. Trois ans plus tard, au sein d’une expédition autrichienne, Habeler et Messner deviennent les premiers hommes à atteindre l’Everest sans oxygène supplémentaire.

D’un côté, donc, les Piolets d’Or célèbrent l’un des pionniers du « faire plus avec moins ». De l’autre, leur Big List s’ouvre désormais à des performances qui ne sont plus nécessairement des premières ascensions et dont certaines reposent sur des dispositifs considérables. Reste à savoir si cette ouverture constitue simplement une manière de documenter l’évolution de l’alpinisme contemporain ou le premier signe d’un élargissement des critères mêmes des Piolets d’Or.


Comment sont sélectionnés les Piolets d’Or ?

1. Un inventaire mondial. Les réalisations marquantes de l’année précédente sont recensées par des spécialistes. Pour l’édition 2026, la liste a été établie par Lindsay Griffin, senior editor de l’American Alpine Journal, avec Dougald MacDonald, rédacteur en chef de l’AAJ, et Rodolphe Popier, de la FFCAM.

2. La Big List. Cette liste préliminaire et représentative est publiée par les Piolets d’Or. Elle compte actuellement 50 réalisations/expéditions de 2025, mais ne constitue pas une liste de nominations : les organisateurs précisent que toutes les réalisations recensées ne sont pas nécessairement éligibles.

3. Le jury international. Les réalisations sont ensuite examinées par un jury technique international. En 2026, il est composé de Lise Billon, Jordi Corominas, Luka Lindič, Paul Ramsden, Young Hoon et Enrico Rosso.

4. Dix critères. Le jury s’appuie sur la charte des Piolets d’Or : élégance du style, exploration et innovation, engagement et autonomie, niveau technique, gestion des dangers objectifs, économie et transparence des moyens employés, respect des personnes, de l’environnement et des générations futures.

5. Les Piolets d’Or. Le jury choisit finalement quelques ascensions emblématiques de l’alpinisme qu’entendent promouvoir les Piolets d’Or. Il n’y a ni classement ni nécessairement un lauréat unique : plusieurs ascensions peuvent être distinguées la même année.

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