Peu connu hors d’Asie, le Tibétain Tong Zhanghao, 36 ans, incarne la jeune génération d’alpinistes chinois. Cette année, son nom figure parmi les nominés des Piolets d’Or 2025. Portrait d’un athlète exigeant qui préfère l'ombre aux feux des médias.
En 2024, Tong Zhanghao a signé la deuxième ascension du Karjiang (7 216 m, Tibet), celle du Sir Duk ( 6 614 m, 1er de la face sud-ouest ), et du Guoraka Ri, face nord en style alpin ( 6 454 m). Une performance qui lui vaut de se retrouver dans la liste restreinte des ascensions marquantes du Piolet d’Or — distinction suprême du monde de l’alpinisme — aux côtés des grandes équipes internationales. Pour un grimpeur encore méconnu hors d’Asie, cette reconnaissance marque un tournant. Son nom commence à circuler au-delà de la Chine.
Ce n’est pourtant pas la première fois que Tong attire l’attention du milieu. En 2023 déjà, son ouverture de la voie Rebirth sur le Jiazi Feng (6 540 m, massif du Gongga Shan) avait été saluée comme un modèle d’alpinisme pur et audacieux. Deux ans plus tôt, il s’était illustré sur le Yaomei Feng, la plus haute des « Quatre Sœurs » du Sichuan.
Mais si les distinctions s’accumulent, l’homme reste discret. Il n’a pas de site officiel, sa présence est minimale sur les réseaux sociaux et il est quasi absent des médias, alors qu’il s’impose comme l'un des alpinistes chinois les plus prometteurs du moment. Pour beaucoup en Chine, il incarne la relève de figures établies telles que Ma Yongfeng, Xu Jicheng, Li Zhixin, ou de vétérans comme Cai Zheng et Wang Yongfeng.

Un Tibétain des montagnes du Sichuan
Né dans une vallée reculée de la préfecture d’Aba, au cœur des régions tibétaines du Sichuan, Tong Zhanghao (童章浩) — qui signe parfois Xiaotong (逍童), combinaison d'un caractère évoquant la liberté, la légèreté, la sérénité et de son nom de famille — ne se distingue pas par ses coups d’éclat sur les réseaux sociaux, mais il n’en revendique pas moins ses origines : « Je ne veux pas être un Tibétain qui ne sait que mener les chevaux, donc j’ai gravi le Yaomei Feng », déclare-t-il après son ascension réussie.
On comprend que, pour lui, la montagne est autant un espace de libération que d’affirmation identitaire. Loin d’incarner le patriotisme des grandes expéditions chinoises de ses aînés, Tong semble s’inscrire plutôt dans une approche moins spectaculaire, mais tout aussi ambitieuse : celle d’un alpinisme plus intime, plus introspectif.
Engagement maximal, logistique minimale
Rien ne le prédestinait pourtant à figurer dans les sélections internationales des Piolets d’Or. Il ne vient d’aucune grande école d’alpinisme d’État, ni de l’équipe nationale chinoise, mais d’un petit cercle de passionnés du Sichuan occidental. Ses premiers compagnons ? Wang Yongpeng, surnommé Petit Yak (小牦牛), et Huang Siyuan, deux grimpeurs locaux aussi discrets qu’efficaces eux aussi. Avec Wang, il signe plusieurs premières, dont la fameuse voie Rebirth sur le Jiazi Feng en 2023 : 1 400 mètres d’une ligne mixte cotée TD+ (AI4, M6), ouverte sans porteurs ni cordes fixes. Avec Huang, en 2024, il s’attaque au Karjiang, un sommet rarement foulé, situé à la frontière du Tibet et du Bhoutan. Dans les deux cas, le style est le même : engagement maximal, logistique minimale. De quoi susciter l'intérêt du jury des Piolets d’Or.
Parler de « renaissance » plus que de « conquête »
Tong parle peu de ses ascensions, encore moins de ses réussites. Il ne poste presque rien sur Instagram — d’ailleurs, il n’y a pas de compte officiel à son nom — et préfère publier sur des plateformes chinoises comme WeChat ou Douyin, où il partage à l’occasion un court texte, une image unique, une pensée. Le reste du temps, il enseigne, écrit, ou s’isole plusieurs semaines dans les vallées du Siguniang pour « retrouver le silence ».
Adepte d’un style pur, radicalement alpin — mots-clés : légèreté, autonomie, engagement — il rejette les expéditions à grande échelle et la logique de conquête, lui préférant celle de rebirth, renaissance. Dans une rare interview, il confiait : « Rebirth ne signifie pas victoire, mais recommencement. »
Tout est dit : chaque sommet est un cycle, une leçon plus qu’un trophée. Pas si fréquent dans un pays où l’alpinisme se fait souvent vitrine nationale. Ses proches parlent d’un homme « plus à l’aise dans une tempête que sur une scène ». Son ambition n’est pas de devenir célèbre, mais de montrer à la jeunesse tibétaine que la montagne est aussi leur horizon. En ce sens, il rejoint d’autres figures émergentes de la périphérie chinoise, de jeunes grimpeurs du Yunnan ou du Qinghai qui revendiquent une approche moins nationaliste, plus enracinée.
Difficile de faire des pronostics sur les conclusions des Piolets d'or attendues début décembre, mais Tong Zhanghao pourrait faire partie de ceux que le jury aime révéler. Et si le prix lui échappe, sa nomination aura au moins fait entrer un nom tibétain dans la conversation mondiale.
Tong Zhanghao : une certaine idée de l’alpinisme
"Là-haut, tout devient plus clair : le bruit du monde s’éteint"
En décembre 2023, dans un long entretien accordé au magazine People’s Mountaineering Review, Tong Zhanghao revient sur une ascension solitaire du Yuzhu Feng (6 178 m), qu’il a réalisée en plein hiver, dans des conditions quasi polaires :
« Je ne cherche pas à conquérir le vide, mais à y disparaître sans peur. Là-haut, tout devient plus clair : le bruit du monde s’éteint et je peux enfin entendre ma propre respiration. »
Dans ses carnets, Tong Zhanghao compare souvent la sensation du vide à celle du silence en méditation. Là où beaucoup d’alpinistes cherchent à remplir ce vide de gestes ou de records, lui s’y abandonne pour se trouver.
"Je veux que la montagne oublie que je suis passé"
Lors d’un entretien publié dans Sichuan Alpine Notes en 2022, il explique pourquoi il s’oppose à l’équipement excessif des voies dans les massifs chinois, notamment autour du Siguniang :
« Si je plante moins de pitons, c’est parce que je veux que la montagne oublie que je suis passé. Ma trace doit être comme celle d’un oiseau dans le ciel : visible un instant, puis effacée. »
Dans la culture taoïste, à laquelle il se réfère souvent, l’effacement est un accomplissement : « l’homme accompli est comme l’eau : il ne laisse pas de trace ». En escalade, cette philosophie devient pratique : il se contente d’une progression légère, sans trace ni piton fixe. Ses compagnons racontent même qu’il rebouche parfois les trous de pitons anciens avec de la poussière de roche.
"La montagne n’a pas besoin d’être filmée pour exister"
En avril 2024, après avoir croisé une équipe de tournage étrangère au Minya Konka, Tong publie un court message sur Weibo :
« La montagne n’a pas besoin d’être filmée pour exister. Chaque fois que je vois un drone au-dessus d’une paroi, je sens qu’on vole un peu de silence. »
"Dans l’effort, je ne pense pas, je sens"
Lors d’une conférence à Chengdu, à l’été 2023, Tong évoque sa traversée du massif du Siguniang :
« L’esprit ne comprend rien sans le corps. Dans l’effort, je ne pense pas, je sens. Et c’est dans ce sentir que naît la compréhension. »
"Refuser la vitesse"
En février 2024, lors d’un cycle de conférences à Daocheng, il développe son concept de « marche lente » face à la culture de la performance :
« Je grimpe lentement, non par prudence, mais pour refuser la vitesse. La lenteur me permet de rester humain dans un monde qui court après tout. »
"Être fragile, c’est accepter que la montagne nous enseigne"
En novembre 2022, lors d’un forum de philosophie de la montagne à Lhassa, il raconte une chute qu’il a subie deux ans plus tôt sur la face nord du Dado Peak :
« Chaque fois que je me sens faible sur une paroi, je découvre une forme de force nouvelle. Être fragile, c’est accepter que la montagne nous enseigne. »
« La montagne corrige notre orgueil par la peur », écrit-il. Son rapport à la fragilité rejoint une vision presque bouddhiste : l’impermanence et la souffrance comme voies de connaissance. Une approche qui contraste fortement avec la rhétorique héroïque dominante dans l’alpinisme chinois contemporain.
"Ce qui reste, c’est l’expérience d’avoir été vivant dans le passage"
En juin 2023, interrogé par Outdoor Vision China après une série d’ascensions dans le Yunnan, l'alpiniste évoque la nature fugace des moments vécus en altitude :
« Le sommet n’est qu’un instant. Tout passe : la peur, la joie, le vent. Ce qui reste, c’est l’expérience d’avoir été vivant dans le passage. »
"J’enseigne à écouter la roche"
En mai 2024, au Daocheng Youth Mountaineering Workshop, Tong s’adresse à de jeunes grimpeurs de la région, venus suivre une initiation à l’alpinisme traditionnel :
« Je n’enseigne pas l’escalade, j’enseigne à écouter. Si tu apprends à écouter la roche, tu comprendras qu’elle ne s’oppose pas à toi. Elle t’accueille, si tu ne forces pas. »
Quelques-unes de ses réalisations principales
2021 Yaomei Feng (Siguniang) 6 250 m, face sud directe. Avec Wang Yongpeng ; 1ᵉʳ local au sommet ; plus jeune Chinois à réaliser cette ascension.
2023 Jiazi Feng (Daxue / Gongga) 6 540 m, voie Rebirth (1 400 m, TD+ AI4 M6). En cordée avec Wang.
2024 Karjiang (Tibet) 7 216 m, 2ᵉ ascension Avec Huang Siyuan
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