Le 23 septembre, le Polonais Andrzej Bargiel a réalisé la première descente intégrale depuis le sommet de l’Everest à skis et sans oxygène. Dans l’ombre, son frère Bartek, pilote de drone, a assuré la reconnaissance de la dangereuse cascade de glace du Khumbu, aidé à ouvrir une nouvelle voie et guidé le skieur dans les sections les plus engagées. Interview d'un expert très discret.
Par trois fois déjà Andrzej Bargiel avait visé l’Everest. Et par trois fois la météo ou la configuration du terrain l’avaient conduit à renoncer à son projet. Aussi quand, le 23 septembre, il boucle la descente intégrale à skis depuis le Toit du monde sans oxygène, c’est l’aboutissement d’un projet mûri de longue date. Ce jour-là, toutes les planètes sont enfin alignées. Le skieur peut alors emprunter la voie normale sud qui le verra passer notamment par le redoutable glacier du Khumbu avant de rejoindre, sans jamais déchausser, le camp de base.
Andrzej Bargiel n’en était pas à son premier exploit à skis en très haute altitude. On se souvient notamment de sa première descente intégrale du K2 en 2018 et de ses expéditions sur les Gasherbrum. L'approche « fast and light » est devenue sa marque de fabrique, mais l’Everest 2025 ajoute une pièce maîtresse à son palmarès. Une descente sans oxygène, documentée et sécurisée par un travail de reconnaissance drone inédit dans son ampleur.
Aux commandes, comme d'habitude, son jeune frère, Bartlomiej (Bartek) Bargiel, 31 ans. Sans doute l’un des meilleurs pilotes de drones en très haute altitude. Un technicien discret, brusquement mis sous la lumière en 2018 lors de son intervention au cours du sauvetage de Rick Allen sur le Broad Peak. Grâce à son drone, on a pu localiser l’alpiniste, déterminer ses coordonnées GPS exactes, et guider une cordée de secours. Fort de sa solide expérience - déjà sept expéditions dans l’Himalaya et le Karakoram - et d'un mois sur place, Bartek aura joué un rôle clef dans le projet Everest 2025, avec la patience et la rigueur qui le caractérisent. Des qualités plus précieuses que jamais cette année.
Car dès le début septembre 2025, Bartek explique que la cascade de glace du Khumbu est "plus difficile à franchir" que d’ordinaire selon les Icefall Doctors et les Sherpas. Au départ, la voie habituelle semblait impraticable. L’équipe décide alors d’explorer et d’ouvrir une nouvelle ligne, plus favorable à la descente à skis. Le pilote y contribue via toute une série de photos et de vidéos et des vols de reconnaissance au drone. Son but ? Documenter les verrous, les ponts de neige, les crevasses et les franchissements possibles, nous l’explique-t-il depuis la Pologne, où il vient tout juste de rentrer.
Le jour de la descente Je voyais les crevasses avant lui
Ta collaboration étroite en montagne avec ton frère Andrzej est bien connue aujourd’hui, mais tu t’inscris dans une fratrie de montagnards plus large encore.
Oui, je suis le plus jeune d'une famille de onze enfants : quatre garçons et sept filles.
Notre frère aîné est guide international de haute montagne. Il travaille aussi dans en tant que pilote d’hélicoptère et secouriste. C’est lui le premier de la famille à s’être tourné vers la montagne. Mon frère Andrzej [37 ans] et moi, on a suivi. Notre père, agriculteur, n’était pas du tout dans ce milieu. On a donc grandi à la campagne avant de déménager à Zakopane, à une cinquantaine de kilomètres de notre village natal. La passion de notre aîné pour la montagne est né là. A l’école, il s’est mis à faire de la spéléo, puis de l’escalade et du ski. Dans la famille, on faisait de la compétition en ski-alpinisme. Andrzej était plutôt doué quand il était jeune. Mais ensuite il s’est orienté vers les expéditions dans l’Himalaya. Vingt ans me séparent de mon aîné, et bien sûr il m’a beaucoup inspiré. Andrzej et moi, on voulait faire comme notre grand frère : du ski, de l’escalade. C’est comme ça que tout a commencé pour moi. J’ai intégré une école de sport pour le ski-alpinisme. Mais j’ai vite compris que je ne voulais pas être sportif de haut niveau. Je préférais le freeride, les skis plus larges, les descentes pour le plaisir. Alors je me suis tourné vers la photo et la vidéo.
Tu es considéré aujourd’hui comme l’un des meilleurs opérateurs de drone en haute altitude – champion du monde dans cette discipline en 2018. Comment t’es-tu formé ?
J’ai commencé par la photo, puis la vidéo pour en vivre. J’ai eu l’opportunité, à 21 ans, de rejoindre Andrzej sur une première expédition, le projet Snow Leopard [l’ascension et la descente à ski des 5 sommets de plus de 7 000 m de l’ex-URSS, réalisées en un temps record de 30 jours en 2016]. Là, j’ai travaillé avec de vrais professionnels du cinéma, ils ont aimé mon travail. J’ai décidé d’en faire ma voie, de me concentrer sur une seule chose et d’essayer de devenir le meilleur possible. Après sept expéditions dans l’Himalaya et le Karakoram, je peux dire qu’en dix ans, je suis devenu un spécialiste du drone en haute altitude.
Pour m’inspirer, je n’avais pas vraiment de modèles, j’ai surtout appris par moi-même et sur Internet. À l’époque, je « hackais » mes drones pour dépasser la limite de 500 mètres. Aujourd’hui, je collabore directement avec DJI [leader mondial du drone civil], qui m’accorde des autorisations spéciales pour voler plus haut. Pour filmer au sommet de l’Everest, il faut monter à trois kilomètres au-dessus du point de départ.
En dix ans, tu as dû voir la technologie du drone évoluer…
Oui, énormément. L’autonomie a doublé en dix ans, la qualité d’image aussi. Le poids est à peu près le même, mais aujourd’hui, on peut avoir une image professionnelle avec un drone qui tient dans un sac à dos. Chaque génération est un peu plus grosse, pour maximiser l’autonomie et la qualité.
Quel était ton dispositif pour l’expédition Everest 2025 ?
Je suis parti avec six drones, plusieurs modèles différents, je n’étais pas sûr du matériel à emporter. Une fois que j’ai su que le DJI Mavic 4 pouvait être débloqué, je me suis concentré dessus. Mais j’avais aussi la génération précédente, car je savais que je pouvais la modifier moi-même. Au final, j'ai utilisé deux DJI Mavic 4, que j’ai dû adapter en prolongeant la portée de la télécommande. DJI m’a donné l’autorisation officielle de voler au-dessus des 500 mètres réglementaires. Au total, notre équipe a passé un mois au camp de base. Dont des semaines à attendre une bonne fenêtre météo. C’était difficile, il pleuvait presque tous les jours. Mes pires ennemis, ce sont la pluie et le brouillard.
Lors de la poussée finale vers le sommet, j’ai dû voler deux kilomètres à travers les nuages pour atteindre la visibilité et voir enfin le sommet. Il y a eu beaucoup de moments où je ne voyais rien du tout. Je devais voler et espérer ne rien heurter, en me fiant uniquement aux paramètres : altitude, position. Je devais aussi calculer le temps de vol pour garder assez de batterie pour revenir atterrir. C’était très stressant – chaque drone coûte environ 4 000 euros - même si je pouvais compter sur un générateur pour recharger en permanence. J’avais huit batteries, deux drones, et un assistant. Quand je finissais un vol, il faisait atterrir le drone, je repartais avec un autre. Il sauvegardait aussi les données immédiatement, pour être sûr de ne rien perdre. Ce jour-là j’ai fait 27 vols, entre six heures du matin et sept heures du soir.
As-tu rencontré des problèmes techniques ?
Pas vraiment. Tout était parfaitement préparé. Parfois je ne pouvais pas me rapprocher d’Andrzej à cause de la portée, mais la plupart du temps tout allait bien. On avait vraiment tout préparé à l’avance au cours des trois semaines passées sur place. Le principal problème a été d'ordre administratif. Principalement sur les zones de déblocage. Au début, DJI ne voulait pas déverrouiller, parce qu’on était à la frontière avec la Chine. J’ai dû mesurer parfaitement toutes les zones pour ne pas empiéter côté chinois, et obtenir l’autorisation de voler 500 mètres plus haut.
Comment s’est organisée la communication avec Andrzej lors de l’ascension et de la descente ?
J’étais parfois en contact avec lui, surtout dans la cascade de glace, il me demandait de vérifier l’itinéraire pour savoir s’il pouvait passer. En descendant, je voyais les crevasses avant lui, donc je pouvais le prévenir d’aller à gauche ou à droite. il n’avait pas de cordes fixes, il était seul dans une zone très dangereuse. Dans ces moments là, j’étais ses yeux. De la même façon, pour l'ascension, quand il a dû trouver un passage, parce que les « icefall doctors » disaient que c’était impossible de rejoindre le camp 1, on l’a fait ensemble. C’est quelque chose qu’on ne pouvait pas prévoir avant, car tout bouge. La voie habituelle était bloquée par une crevasse de 30 mètres. Impossible de poser une échelle. En même temps, ouvrir une nouvelle voie était mieux pour la descente à ski, puisqu’il ne voulait pas avoir d’échelles ou d’obstacles sur le trajet.
Quand tu es ses yeux, tu vois ce qu’il ne voit pas… comment gères-tu cette responsabilité ?
J’avais toujours du matériel de secours, donc je savais qu’en cas de crash je pouvais continuer. Et je me sentais préparé, assez confiant pour voler en sécurité sans rien casser. Je choisissais les zones dégagées, sans rochers, et quand je passais au-dessus des nuages et que je voyais, je filmais. Quand il me demandait quelque chose, je lui parlais, pour l’aider. Mais en général je ne le dérangeais pas, il était très concentré. Il n’aime pas parler à la radio. Moi je volais en continu pour filmer ses progrès. C’est stressant de le voir faire ce genre de choses et d’être celui qui le regarde quasiment en continu. Mais j’ai confiance en ses compétences. Il est toujours prudent, il ne s'est jamais blessé. Je lui fais confiance.
Lors d’expéditions précédentes avec lui, quand tu devais gérer le drone et qu’il montait ou descendait, as-tu déjà eu peur que les choses tournent mal ?
Non. Jamais. Tout est toujours préparé, et Andrzej ne prend pas de décisions stupides. C’est quelqu’un de très calme. Il n’aime pas établir de plans trop précis ou dire ce qu’il va faire, il s’adapte aux conditions et au moment. Je pense qu’il a un talent particulier pour juger correctement la montagne. Moi, je suis encore plus calme, je pense. Je prends encore moins de risques que lui. Et je suis un peu plus organisé, parce que lui, il a tendance à faire ses sacs à la dernière minute (rires).
Pouvais-tu partager avec lui les images que tu voyais via ton drone ?
Non, nous n’avons pas encore ce type de technologie, mais cela pourrait être une bonne idée. Le problème, c’est qu’on ne peut pas emporter trop de matériel là-haut. Il faut être léger et ne prendre que le nécessaire. Je ne pense pas qu’Andrzej aimerait prendre quelque chose de plus. Sur l’Everest, il ne voyait pas ce que moi je voyais. Il avait seulement ses yeux. Parfois je lui envoyais une photo par WhatsApp quand il était au camp 2, mais pas plus : il avait envisagé de skier depuis le Lhotse, et m’avait demandé de lui envoyer des photos des conditions dans le couloir en haut.
Penses-tu qu’il est dangereux de dépendre autant de la technologie ?
Je pense que ça rend l’expédition plus sûre. On pourrait le faire sans, et Andrzej l’aurait sûrement fait aussi. Mais il ne pourrait pas vérifier les conditions, l’itinéraire. Et puis c’est la seule manière sûre de filmer en montagne, car on ne met personne en danger. Au lieu d’envoyer quelqu’un dans un endroit dangereux, on envoie le drone.
Travailles-tu sur le développement de matériel plus sophistiqué, pour aller encore plus loin en termes d’altitude ou d’autonomie par exemple ?
Non. Je suis concentré sur le film. Je travaille aussi beaucoup sur des fictions et des publicités qui ne sont pas liées à la montagne. Mais si on doit améliorer les drones, c’est surtout sur de nouvelles batteries, pour voler plus longtemps. Cela permettrait d’envisager des vols habités. Des modèles assez grands, de la taille d’une petite voiture, pour transporter une personne. Ou des drones qui apporteraient une corde à quelqu’un de bloqué en montagne, pour le sécuriser et le descendre. Il y a un fabricant polonais qui fait des tests dans ce sens pour le secours en montagne. Mais actuellement ça ne peut transporter qu’une personne pendant 20 minutes, voire moins. Il faudrait donc beaucoup plus d’autonomie et de capacité de charge pour que ce soit utile.
Es-tu déjà monté dans l’un de ces drones ?
Non, peut-être dans le futur. Mais pas maintenant, c’est encore en développement et trop dangereux pour l’instant.
As-tu d’autres projets d’expéditions ?
Pour le moment, non. Je n’ai rien de précis prévu. Travailler en montagne, c’est un peu spécial. Mon expérience en ski-alpinisme m’aide beaucoup sur place. Passer du temps dans ce type d’environnement est essentiel. Pour quelqu’un qui n’a jamais été là-haut ou qui n’a pas d’expérience, ce serait très difficile.
As-tu envie de retourner sur un 8 000 m, ou as-tu besoin d’une pause après une expérience aussi intense ?
Pendant l’expédition, on se dit toujours « c’est la dernière fois ». Mais une fois rentré, on se dit que ce n’était pas si terrible. Mais j’aime aussi varier et changer d’environnement. C’est intéressant de tout faire.
Quand tu repenses à cette descente de l’Everest, est-ce que c’est la chose la plus difficile que vous aies faite à ce jour?
Oui. En termes de logistique et de préparation. Sur le K2, je pouvais voler directement depuis le camp de base jusqu’au sommet, il n’y avait rien entre les deux. L’Everest est beaucoup plus compliqué. Mais je le savais. J’y étais déjà allé trois fois avant. Je savais à quoi me préparer. Reste qu’en retrouvant Andrzej au camp de base après sa descente, je ne me souviens pas exactement de ce qu’on s’est dit, mais bien du soulagement que j'ai ressenti en le voyant en sécurité.
As-tu à moment douté qu’il réussisse cette descente ?
Non, jamais, J’étais sûr qu’il réussirait.
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