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Chasse & Pêche

Face aux chasseurs, que fait la Fédération Française de Randonnée ?

Chasseur

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria

  • 26 octobre 2022
  • 11 minutes

27 millions de randonneurs en France et une large majorité d’entre eux qui partent sur les sentiers la peur au ventre, une fois la saison de la chasse ouverte. Car depuis des semaines, les incidents, parfois mortels, se multiplient. Tous ces marcheurs ne sont pas licenciés à la FFR, loin de là, mais ils pourraient peser de tout leur poids si la Fédération de la randonnée faisait entendre sa voix. Or, elle semble bien faible face au lobby des chasseurs doté de tribuns tonitruants et d’un budget très conséquent. A moins que, profitant de la « feuille de route pour améliorer et garantir la sécurité à la chasse » annoncée hier par le gouvernement et d’une opinion publique de plus en plus hostile aux dérives de certains chasseurs, les Fédérations d’activités de plein air, FFR en tête, ne se constituent, elles aussi, une force de lobby œuvrant en faveur d’un partage plus équitable du territoire. C’est le sujet que nous avons souhaité aborder avec Mme Brigitte Soulary, sa présidente, suite au débat ouvert par les conclusions de la Commission chasse du Sénat.

Ce mercredi 26 octobre, un mois seulement depuis l’ouverture de la chasse en France, et le bilan des accidents causés par des chasseurs est déjà accablant. Dernier en date, dimanche dernier : le 23 octobre, un cycliste est blessé par un chasseur près de la forêt de La Bouëxière, dans l’île et Vilaine. Trois plombs l’ont atteint : un à l’arcade, un à l’avant-bras et un au torse. Le même jour, ce sont trois autres cyclistes qui sont touchés, dans le Maine et Loire, deux au casque, un aux côtes. Ils filment la scène qui deviendra virale. Ce jour-là aussi un 3e accident a lieu en Moselle. Un homme de 72 ans (un chasseur cette fois) est touché par balle à la jambe dans la forêt de Menskirch. 

Le 19 octobre, vent de panique dans une cour d’école d’Amiens, quand des chasseurs tirent à proximité immédiate des enfants. Trois jours plus tôt, le 16 octobre, c’est une femme qui meurt dans les Côtes-d'Armor, tuée par son compagnon, chasseur, lors d’une battue au sanglier. Le 9 octobre, en milieu d’après-midi, une maman âgée d’une trentaine d’années et ses deux enfants, un garçon et une fille de 7 et 10 ans, se promènent dans les vignes, à Pommiers, dans le Rhône, ils sont blessés par une volée de plomb. Le même jour, c’est un cueilleur de champignons qui est très gravement blessé par le tir d'un chasseur et la cabane d’un enfant de trois ans qui est touchée par une balle sur la terrasse de sa maison alors qu’il joue avec son père en Haute Savoie. Enfin, le 1er octobre, un chasseur tire à travers une maison en visant un sanglier. "À deux minutes près, mon fils aurait pris la balle en pleine tête" , explique le père de l’enfant.

Au total, pas moins de neuf accident graves en trois semaines. Une liste répertoriant les faits les plus médiatisés, qui n’est peut-être pas exhaustive, mais qui a de quoi sérieusement inquiéter les amateurs d’outdoor dans notre pays qui détient le record européen du plus grand nombre d’accidents de chasse. Un démarrage en trombe donc pour la saison de la chasse, au moment même où le gouvernement annonçait, hier mardi 25 octobre, une « feuille de route pour améliorer et garantir la sécurité à la chasse ». Document de travail qui va être discuté dans les semaines à venir et qui envisage, entre autres, d’instaurer une demi-journée sans chasse. La secrétaire d'État "ne ferme pas la porte à une orientation nationale" et indique que le faire le dimanche "n'est pas un sujet tabou. Tout est sur la table". Une option qui semble aller au-delà des 30 propositions de la Commission chasse du Sénat - rendues publiques le 13 septembre dernier - dont elle s’inspire. Rappelons en effet que, suite à la pétition du collectif « Un jour, un chasseur » qui a recueilli plus de 120 000 signatures en novembre 2021 (132 000 à ce jour), le Sénat a créé une mission de contrôle commune aux commissions des affaires économiques et des lois. Elle vient donc de formuler trente propositions pour répondre aux attentes des non-chasseurs et des chasseurs, « car la sécurité est un enjeu pour l’avenir de la chasse », explique-t-elle... tout en soulignant « la forte baisse des accidents depuis 20 ans ». 

Une Commission bien forcée d’ouvrir le débat, et c’est un début, mais qui ne brille pas par son audace. Dans ce contexte, le 20 octobre, nous avons souhaité connaître la position de la Fédération Française de la Randonnée Pédestre, via sa présidente, Mme Brigitte Soulary, représentant potentiellement des millions de pratiquant, encartés ou non.


Combien d’adhérents compte la FFR à ce jour ?

240 000, c’est bien plus bas que l’Allemagne qui en compte environ 600 000, mais ça reflète assez bien la philosophie des Français, plus individualistes et moins enclins à s’encarter que leurs voisins. Reste qu’en 2021, la France dénombrait 27 millions de randonneurs pratiquant la randonnée au moins une fois par an, selon une enquête officielle, contre 15 millions en 2014. Ce qui en fait le premier sport de pleine nature dans notre pays, bien au-dessus du cyclisme.

Les chasseurs se sont constitués au fil des ans en un puissant lobby dont la résonnance est bien plus large que son socle d’affiliés. les randonneurs, encartés ou pas, ne représentent-ils pas potentiellement un groupe plus puissant encore qui pourrait, lui aussi, se faire entendre par votre voix ?

Chez nous, que ce soit parmi nos licenciés ou les pratiquants individuels, on a des gens qui sont très anti chasse, d’autres qui sont pour partager avec les chasseurs, qui conventionnent avec les chasseurs. Pour nous, c’est assez difficile d’avoir une attitude qui soit bien comprise. Parce que nous, nous prônons un respect mutuel, un partage de la nature. Il faut qu’on se connaisse les uns les autres pour pouvoir améliorer la sécurité. Nous travaillons avec les chasseurs qui ont été « sommés » via une lettre de recadrage que leur a adressée le Président de la république en Avril 2021 ( suite à la mort de la jeune randonneuse Mélodie Cauffet, ndlr), de parler avec tous les sports outdoor. C’est à la suite de ça que les chasseurs disent qu’ils ont organisé un séminaire sur la sécurité, c’est à leur instigation, mais à la demande de la Présidence de la république.

Sur huit accidents mortels (sur un total de 96) recensés sur la saison 2020-2021, deux concernaient des non chasseurs, dont Mélodie Cauffet, une randonneuse de 25 ans. Soit près de 9% des accidents, selon le rapport sur les accidents de chasse de l’Office français de la biodiversité qui conclue que le bilan est plus lourd cette année que l’année précédente. Et cette année déjà, trois semaines après l’ouverture de la chasse, plusieurs accidents graves concernent des randonneurs, dont des enfants. Or si on entend bien la Fédération des chasseurs, prompte à minimiser ces accidents, on n’entend guère la FFR. Pourquoi ?

Je précise qu’on compte -74% d'accidents mortels en 20 ans, selon les chiffres de la Commission sénatoriale sur la chasse. Chiffres officiels des chasseurs et du rapport sénatorial. Par ailleurs, les accidents ne concernent pas forcément des gens licenciés à la FFR. Et d’autre part, avant de réagir, il faut qu’il y ait dépôt de plainte, enquête, avant que nous nous sentions autoriser à intervenir. On n’a pas forcément tous les éléments qui nous permettent de connaître les conditions exactes. Donc il nous est difficile de réagir à chaud. On ne sait pas s’il y a eu une faute. Parce qu’il peut y avoir des accidents mortels sans qu’il y ait faute du chasseur. Donc on ne se permet pas de prendre position.

Si l’on prend l’affaire de Mélodie Cauffet, qui date maintenant de plus d’un an, on a eu le temps de faire une enquête, le Président de la République a donc fait une lettre de recadrage sur la sécurité aux chasseurs. Est-ce que cette lettre est intervenue suite à votre intervention ?

Nous avons participé à l’enquête sénatoriale, on a été auditionné, on a fait entendre notre voix, comme d’autres fédérations de plein air, mais on n’a pas eu une action … Mais le précédent Président de la FFR avait alors mandaté une rencontre avec les chasseurs pour mieux se connaître et améliorer la sécurité. C’est un peu resté lettre morte c'est vrai. Moi, ce que je veux, c’est qu’on travaille ensemble avec tous les sports outdoor. On a donc donné notre point de vue à la Commission sénatoriale sur la sécurité de la chasse. Mais notre rôle n’est pas de réagir à chaud sur des accidents. Nous sommes bien sûr émotionnellement impliqués, mais nous ne pouvons pas nous permettre, en tant que fédération, d’avoir une position tant que les faits ne sont pas jugés ou avérés. Nous attendons d’ailleurs le jugement, fin novembre concernant la mort d’un randonneur.

Quand on a face à soi un lobby extrêmement puissant qui ne s’embarrasse pas de nuances, qui sait se faire entendre, pire parfois qui vous vole la parole ou parle en votre nom, est-ce qu’il ne faut pas hausser le ton ?

A ce jour, Willy Schraen (le président de la Fédération nationale des chasseurs, ndlr) présente la situation de la chasse de façon un peu partiale, c’est vrai, mais la Commission sénatoriale sur la chasse est sur la même longueur d’ondes que la plupart des fédérations et de la FFR. A savoir, on n’est pas dans le conflit, on n’est pas dans la défense à tout-va d’un jour sans chasse. Ce n’est pas une bonne solution, il faut qu’on travaille plus sur la sécurisation de la chasse.

Pourtant des expériences de type existent à l’étranger et semblent bien fonctionner ? Nos voisins européens, qui eux aussi ont pourtant une longue tradition de chasse, ont quasiment tous mis en place un jour où les chasseurs rangent leurs armes. Certains sont mêmes allés plus loin, comme en Suisse, dans le canton de Neuchâtel où il est interdit de chasser pendant trois jours par semaine ou encore dans le canton de Genève où cette activité de loisir est interdite depuis 1974. Autre exemple : au Portugal, où l’on ne peut chasser que le jeudi et le dimanche, tandis qu’en Espagne aussi, on peut se promener sans crainte dans la nature, trois jours de chasse par semaine « seulement » étant autorisés. Soulignons par ailleurs que la Grande-Bretagne, elle aussi une grande nation de chasseurs, férus de traditions, a interdit la chasse le dimanche depuis 1831. Réglementation dont la France ferait bien de s’inspirer : chez nous 60% des accidents ont lieu le dimanche. Or, vous ne semblez pas préconiser cette solution.

Ce n’est pas une solution que nous favorisons. Et puis vous parlez de l’étranger, on est en France. Car l’idéal c’est d’être en harmonie dans tous les espaces outdoor. Beaucoup d’autres fédérations sont sur cette longueur d’ondes. Nous craignons un « saucissonnage de la nature, » avec tel jour les randonneurs, tel jour pour les vététistes. Donc le mieux, c’est de se connaître. Et par exemple, d’éviter d’aller en forêt quand il y a une battue. Et qu’on partage la nature en bonne entente. Ca me parait plus constructif. En sachant, il faut le rappeler, qu’un chasseur ne chasse en moyenne que 20 jours par an, ce qui n’est pas énorme par rapport à un randonneur qui sort environ 100 jours par an…

Peut-être, mais les chasseurs sont bien présents, potentiellement, en solitaire, ou en groupe sept jour sur sept de septembre à février, soit cinq mois par ans, dans certaines communes, selon les arrêtés préfectoraux et le type de gibier.

En fait, il s’agit surtout d’un problème d’informations. On doit pouvoir aujourd’hui savoir en temps réel où se trouvent les chasseurs afin de les éviter. Nous travaillons dans ce sens, de concerve avec l’ONF. Les chasseurs sont en train d’évoluer, il faut qu’ils soient plus transparents. Ils ne voulaient pas le faire jusqu’à présent car ils avaient peur des manifestations anti chasse, mais ils y sont un peu obligés maintenant, beaucoup de gens les montrent du doigt. Il y a un an, ils disaient que c’était impossible de mettre au point une application permettant de connaître les jours de chasse en temps réel. Nous travaillons avec eux sur ce point depuis cet été, ils comprennent qu’ils vont devoir en passer par là.

Je reviens sur votre crainte de voir le territoire « saucissonné » par un jour sans chasse. Or Ailleurs, ça fonctionne.

Oui mais… on est en France.

Justement, en France aussi, des expériences existent. Dans certaines forêts communales et privées, des accords ont pu être trouvés, comme à Lavoncourt, commune de 340 habitants en Haute-Saône, où la chasse est notamment interdite le dimanche, jour où l’on relève le plus grand nombre d’accidents de ce type en France. 

La commission sénatoriale, après consultation des fédérations, pense que c’est contre productif. Il n’y a pas d’interdiction nationale à ce jour, car beaucoup de chasseurs travaillent pendant la semaine et doivent pouvoir chasser le dimanche, tous ne sont pas des retraités. Mais pourquoi pas des interdictions locales, par les préfets, je n’y suis pas opposée. Je suis ouverte à toutes les propositions qui peuvent améliorer la sécurité. Par ailleurs, nous avions plaidé auprès de la Commission sénatoriale pour que certains lieux, très fréquentés, soient sanctuarisés, pourquoi pas. Ce que la Commission a entendu et confirmé, mais localement, pas sur tout le territoire. Le Préfet peut donc prendre cette mesure, s’il le veut, sur son département.

Est-ce que c’est une mesure que vous souhaitez mettre en avant, de revendiquer, en tant que fédération indépendante ?

On y travaille avec les chasseurs, on a d’ailleurs prévu, après les vacances de la Toussaint, de faire un webinaire sur le sujet avec tous nos gens sur le terrain pour affirmer une position commune. 

Savez-vous que parmi les propositions discutées au Sénat dernièrement, figurait l’introduction d’un délit d’entrave à la chasse. Actuellement, s’opposer à un acte de chasse, est considéré comme une contravention. Une disposition visant à transformer cette contravention en délit, puni d’un an d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende, avait déjà été votée au Sénat en avril 2019. Mais cet amendement au projet de loi relatif à la création de l’Office français de la biodiversité n’avait pas résisté à la navette parlementaire.

Oui, j’ai vu ça. Ca m’a paru un peu bizarre, mais bon...
Ca me fait penser à une affaire remontée via l’une de nos sociétés de balisage, à laquelle s’opposent les chasseurs, sous prétexte que les randonneurs vont faire fuir le gibier. Ca c’est de l’obstruction à la randonnée !

La question d’un meilleur encadrement de la consommation de l’alcool par les chasseurs était également en discussion au Sénat, qu’en pensez-vous ?

Les chasseurs disent que leurs journées de chasse ne sont pas arrosées, que c’est du fantasme, mais je ne les crois pas. Je suis choquée par leurs discours.

Vous avez donc conscience qu’en face de vous, vous avez des interlocuteurs extrêmement agressifs…

Oui, Il est vrai que les chasseurs abusent parfois. Ils ont même essayé de nous faire entrer dans l’association Alliance, regroupant un certain nombre d’acteurs de l’outdoor. Or elle est pro chasse et nous n’en faisons pas partie, contrairement à ce que Thierry Coste (lobbyiste oeuvrant en faveur de la Fédération des chasseurs, ndlr) a voulu laisser entendre. C’est scandaleux, surtout quand on sait que les chasseurs sont parvenus à récolter plus de fonds que la LPO par exemple.

Je reviens sur la question de la constitution d’un lobby pour faire entendre la voix des randonneurs, est-ce à l’ordre du jour ?

On est en train de se poser la question au sein de la fédération dans le cadre de notre budget 2023, mais c’est un gros poids financier pour nous. Car le fait que les chasseurs soient entendus, aient plein de budget, soient cocoonés par le gouvernement est injuste. Ils ont un lobbyiste qui fait le job. Il faut que nous aussi on se défende, mais pas tout seul, avec la collaboration d’autres fédérations de l’outdoor, comme la FFME ou la fédération des cyclistes, notamment, coordonnées par le Comité olympique et sportif. On sait que la FFME est sur la même longueur d’ondes que nous sur ce point, tout comme la fédération des cyclistes. Par ailleurs, au sein du Comité olympique et sportif, existe un regroupement des sports de pleine nature qu’on essaie de rendre un peu plus dynamique. L’idée d’un lobby est bonne mais nous ne pouvons pas y aller tout seul, il faut nous allier et avoir un lobbyiste qui soit à la hauteur de Thierry Coste. C’était l’idée de l’Alliance, mais elle a été noyautée par les chasseurs, raison pour laquelle la FFME en est sortie je crois.

Avez-vous peur des chasseurs ? Ont-ils des moyens de pression sur la FFR, notamment sur l’accès à certains territoires ?

Non, nous n’avons pas peur des chasseurs. Nous ne les craignons pas et nous ne sommes ni pour la politique de la chaise vide, ni pour l’obstruction, mais ça m’énerve quand je les entends dire qu’ils sont les plus grands écologistes de France !
En ce qui concerne le tracé des sentiers, ils n’ont pas de moyens de pressions sur nous, mais il est vrai que certains sentiers passent par des propriétés qui pour certaines appartiennent à des chasseurs. Et le discours de Willy Schraen, c’est que 80% des forêts sont privées. Je n’ai pas les chiffres exacts, mais je crois qu’il n’est pas loin de la vérité. Leur défense, c’est donc de dire, qu’ils peuvent chasser quand ils veulent, puisque c’est une propriété privée.
Mais, oui, il faut qu’on prenne des positions plus fermes, et qu’on fasse entendre plus notre voix, car nous sommes parfois un peu trop timorés, je suis d’accord. Mais on ne peut plus y aller en ordre dispersé.

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