Auto-entrepreneurs, salariés ou encore saisonniers… Clémence, Pierre, Camille, Sandrine, Tifenn, Kevin, Yunaë et Jonathan vivent sur les routes, dans leur van. À travers cette série de portraits variés, la rédaction d’Outside a tenté de répondre à une question que tout le monde se pose : quel est leur budget ? Quatrième volet de notre série : rencontre avec Yunaë et Jonathan, travaillant dans la communication visuelle.
Initié dans les années 50, avec les premiers Combis Volkswagen, symbole de liberté pour les hippies dix ans plus tard, la van life est, depuis deux ou trois ans, en plein essor, notamment en France où, avec le Covid, un besoin de grands espaces s’est fait ressentir, en raison d’une frustration liée aux nombreux confinements. Véhicule et mode de vie devenus de véritables phénomènes de société, les vans représentent aujourd’hui 44,8% des ventes du marché automobile. Ces habitats mobiles donnent certes la possibilité de s’extraire d’une routine sédentaire, d’un quotidien dans lequel on ne sent pas épanoui, mais est-ce financièrement viable, sorti des représentations idéales d’Instagram ?
Sur la fin de notre voyage, nous avons rencontré Yunaë, 30 ans, et Jonathan, 37 ans, ayant passé deux ans sur les routes, à bord de leur tiny house de 8 m2, une petite maison écologique en bois. Début 2019, abandonnant leur logement et laissant quelques affaires dans des box de stockage, ils sont partis à l’aventure. Le 3e confinement (mai 2021) a eu raison de leur mode de vie nomade – même s’ils vivent toujours dans leur tiny house. Cependant, cela ne les empêche pas de faire ponctuellement des voyages avec leur 4x4, équipé d’une tente de toit. Peut-être les avez-vous déjà découverts en visionnant le documentaire « Vanlife, les nouveaux nomades ».
Jonathan, pourrais-tu vous définir en quelques mots ?
On a fait tous les deux la même école à Bordeaux, une école de communication visuelle qui nous a formés à réaliser de la 3D essentiellement et un peu d’illustrations. Maintenant, Yunaë travaille dans le storyboard (permet d'expliquer visuellement et de mettre en scène une histoire, ndlr), elle fait de la série pour enfants. Et moi, je fais de la publicité et du clip, entre vidéo et effets spéciaux. On a passé deux ans sur les routes avec la tiny. Je dirais que l’on est des nomades casaniers : on aime bien bouger tout en étant chez nous. C’est pour ça qu’on est partis avec une maison, pour allier le confort d’une maison avec la liberté du voyage. C’est ce qui nous a pas mal plu pendant ces deux dernières années. Ça s’est arrêté fin mai 2021, le 3e confinement ayant poussé Yunaë à trouver un travail plus sédentaire, l’une des raisons pour lesquelles on ne voyage plus avec la maison.

Qu’est-ce qui vous a poussés à partir ?
L’envie de voyager. On voulait faire le tour du monde mais on s’est un peu calmés, surtout quand on a vu à quel point il était difficile de voyager avec un aussi gros véhicule que la tiny house. À vrai dire, tu n’es jamais vraiment tout seul, il y a toujours du monde qui venait nous voir. Et puis, certains pays ne perçoivent que le côté négatif des tiny houses, ce qui n’est pas toujours pratique. En France, en général, ce n’était pas trop difficile de trouver des spots, on utilisait l’application park4night ou on regardait sur Google Maps. Parfois, les endroits n’étaient pas toujours plaisants – on se retrouvait dans des fermes, chez les maraichers avec pour avantage d’être en direct avec les bons produits, les bonnes astuces du coin. Mais on a eu moins de jolis spots en bord de mer, uniquement en Normandie et en Bretagne. En montagne, on n’a jamais eu de spot en hauteur, avec une belle vue. On était toujours dans la vallée, c’est un peu moins joli. Honnêtement, ce n’est pas la même vie qu’en van, où tu as accès à des endroits incroyables.

Quelle était votre situation professionnelle et financière à votre départ ?
Je travaillais en autoentrepreneur, à distance depuis des années. J’avais l’équivalent d’un mi-temps. Du coup, ça servait de revenu. À l’époque, Yunaë ne travaillait pas. Puis, quand elle a repris un travail, après un an de voyage, elle a ressenti le besoin de se sédentariser.
Vu de loin, vous meniez une vie rêvée. Avec du recul, est-ce que vous voyez les choses de la même façon ?
Il y a une partie très cool, les conditions de voyage et de travail sont excellentes. Tu te réveilles, t’as des beaux spots, c’est chouette et tu peux changer d’endroit quand tu veux – tu peux rester aussi bien deux jours que deux semaines sur l’emplacement choisi. Mais il y a des mauvais côtés qu’il ne faut certainement pas oublier : c’est très stressant de déplacer ce genre de véhicule. Sur les routes, c’est très limite, surtout sur les ponts. On avait une consommation d’essence très élevée, entre 14 et 18 litres au 100. Quand tu essaies de réduire ton empreinte carbone, c’est assez dur mentalement de te dire que tu consommes autant. Mis à part ça, j’ai adoré ce mode de vie. Pour Yunaë, c’était différent. Elle avait beaucoup plus peur de l’interdit – on était en limite avec la loi. On ne sait jamais trop comment vont être perçues les tiny houses. Même pour le camping sauvage, des fois c’est « oui », des fois c’est « non ». Yunaë avait très peur de la confrontation avec la police. Mais au final, on a été embêtés une seule fois.
Être nomade digital, c’était si facile que ça ?
Avec Yunaë, on a deux ressentis différents. Elle est arrivée en cours de projet, elle a dû s’adapter un peu rapidement sans savoir ce qu’elle allait faire comme métier. Moi, ça fait des années que je préparais ça. En fait, tout dépend du métier et des ressources dont tu as besoin. Je peux me contenter d’un tout petit ordi portable, je ne prends pas beaucoup de place mais j’ai quand-même besoin d’électricité. Contrairement à Yunaë, internet n’est pas une source de stress pour moi. Pour son travail, elle avait besoin d’un débit correct, tous les jours. Quand on se déplaçait sur un nouveau spot, c’était stressant pour elle : allait-elle avoir internet pour envoyer ses fichiers à ses clients sans être en retard ? C’est en partie pourquoi elle n’a pas apprécié travailler en nomade. Je pense que c’est une question de mentalité. Comme je suis freelance, j’aime bien répartir mes heures. Par exemple, je peux bosser souvent le soir et la nuit pour avoir la journée du lendemain totalement libre pour me balader. Après ça dépendait des périodes : soit je travaillais la journée de façon intense et je ne faisais que ça, soit je travaillais 2-3 h par jour et j’avais plus de temps. Travaillant à des heures de bureau, ce n’était pas possible pour Yunaë, contrairement à moi, qui suis à mi-temps. Sinon l’organisation n’était pas une grosse perte de temps.
Comment se décomposaient vos dépenses sur les routes ?
En se faisant bien plaisir, ça nous coûtait entre 1 200 et 1 500€ par mois – environ 400 € pour tout ce qui est déplacement, voiture, assurance, essence et péages ; 400 € aussi pour la nourriture. Le reste, c’était des frais divers, des visites, des achat imprévus.
Et pour vos ressources, ça se passait comment ? Vous gagniez de l’argent via les réseaux sociaux en plus de votre travail ?
On n’a jamais pioché dans nos économies. À vrai dire, j’ai même pu économiser, même si pendant la première année, j’étais le seul à travailler. Pendant la 2e année, Yunaë travaillant, c’était encore plus simple. Côté réseaux sociaux, on a beaucoup de propositions de partenariats – plus vis-à-vis de YouTube, où l’on a plus d’abonnés que sur Instagram. On fait ça de manière intermittente. Jusqu’à présent, on n'a eu qu’un seul contrat payé, avec Airbnb. On ne fait aucun effort pour ça, on ne s’est pas lancés de manière professionnelle parce qu’on n’a pas trop envie de le faire. Par rapport à nos métiers, ça ne rapporte pas assez. Et puis, ce n’est pas assez plaisant… Pour gagner de l’argent, tu dois vendre quelque chose en échange. Mais comme on est dans le minimalisme, dans la réduction des besoins, ça ne nous va pas du tout. On préfère dire aux gens d’acheter de l’occasion, ce n’est pas ce qu’un annonceur veut nous faire dire. Alors pour l’instant, on préfère rester avec nos métiers.
D’après vous, quel budget ne faut-il jamais sacrifier sur les routes ?
C’est tellement personnel… Je dirais que c’est la nourriture. On ne regardait jamais le prix. C’est la qualité qui nous intéressait. Autre point important : le budget transport, prendre soin de ton véhicule, faire les entretiens à temps – ça évite les pannes et fait durer ton véhicule. C’est toujours un prix – tout le monde ne peut pas se le permettre. Un 4x4 avec assurance et entretien ça coûte environ 2 000 € par an. Mais en faisant toujours attention, on n’a quasiment jamais eu de pannes.

Quel conseil donneriez-vous à ceux qui voudraient partir sur les routes ?
Toujours pareil, prendre soin de son véhicule – ne pas hésiter à mettre le prix au départ pour être tranquille et à l’avenir, ne pas le négliger. J’ai vu des potes acheter des vans pas chers, n'avoir que des galères et finalement mettre le même prix que s’ils avaient acheté un van de meilleure qualité. Malheureusement, ce n’est pas une règle constante mais globalement, c'est le cas. Aussi, je pense qu’avant de partir sur les routes, il faut s’y connaître un minimum en mécanique, au moins savoir reconnaitre les bruits qui peuvent apparaître.



Pourrais-tu citer, dans l’ordre, les avantages de la vie en tiny house ?
Avant tout, le côté liberté, une sensation juste dingue, indescriptible, de partir d’un point A, d’arriver le soir au point B que tu ne connaissais pas du tout, pouvoir y rester autant que tu veux c’est génial. Il y a aussi les rencontres – on ne s’est jamais fait autant de potes en si peu de temps. Des amitiés fortes. De par ces rencontres et ce nouveau regard sur le monde, tu grandis beaucoup, tu apprends plein de choses. Tout ça te donne une grande confiance. Je trouve que c’est assez inspirant pour créer des effets boule de neige en incitant les gens à se poser des questions sur les modes de vie alternatifs.



Quid des inconvénients ?
La vie sur les routes, c’est de plus en plus cher… À cause de l’essence, des stationnements, des péages. La réglementation est aussi de plus en plus stricte. Avant le premier confinement (mars 2020), on a voulu aller au Portugal. Au même moment, le gouvernement a fait passer une loi interdisant le camping sauvage en véhicule. Ça nous a coupé l’herbe sous le pied. En France, il y a des barres de hauteur de partout, même quand on se balade avec le 4x4 et la tente de toit, il y a plein d’endroits où l’on ne peut pas faire nos courses – impossible de rentrer sur le parking. C’est un vrai problème, même si ça répond à des abus qu’il y a eu auparavant. Autre inconvénient, l’impact écologique, principalement à cause de la consommation d’essence. Même si en faisant généralement attention à notre manière de consommer, on s’en sortait quand-même bien en comparaison avec un mode de vie classique.Tu peux aussi être perçu comme un marginal. Par exemple, on a dû remplir un formulaire pour dire qu’on était sans-abris, domiciliés à la mairie pour recevoir certains courriers. Autre exemple, le chauffe-eau, quand il est tombé en panne, la garantie ne pouvait avoir lieu que dans un habitat fixe, du coup on n’a pas pu en bénéficier. On n’avait pas accès à tout un pan de la société, parce qu’on était nomades. Certains nous disaient qu’on vivait sur le dos de l’Etat, sur le bon vouloir des gens qui nous prêtaient des terres. L’image populaire des gens du voyage se répercutait sur nous. On a senti une mise à l’écart importante, avec l’impression d’être sur le fil. Ensuite, je trouve que le van ne te permet pas de construire un avenir. On n’avait pas de terre nous permettant de construire un futur.

Pensez-vous redevenir nomades ? Ou cette stabilité vous convient désormais ?
Déjà, je pense que si Yunaë n’avait pas eu son travail, je lui aurais proposé que l’on réduise les voyages à un ou deux par mois, pour réduire le budget et la consommation d’essence. Et puis aussi parce qu’atteler, dételer la maison, ce n’est pas aussi simple qu’en van où tu as juste à tourner la clé. Pour faire 400 km, ça nous prenait la journée. Ça ne nous empêche pas d’avoir énormément envie de repartir. Mais on a une vie à deux vitesses. Yunaë a eu deux mois de vacances récemment, on est redevenus nomades avec seulement le 4x4 pendant ce temps-là. Pour ma part, comme j’ai plus de temps libre, ça m’arrive de reprendre les routes car ça me manque aussi beaucoup.
Aurais-tu des livres/films à recommander ?
Je trouve que le livre de Dana et Stéphane « Vanlife et vie nomade », est une bonne référence, plein de bons plans ancrés dans la réalité. Sinon, il a eu deux films par mal, ceux des Coflocs – « Génération autour du monde », nous a donné un petit boost pour partir et après il y a « Vanlife, les nouveaux nomades », dans lequel on apparaît avec Yunaë.
Le point budget de Yunaë et Jonathan
- La tiny house : 35 000 € (remorque, aménagement intérieur)
- Le coeur de leurs dépenses : l’essence et le déplacement (environ 400€/mois)
- Leurs ressources : environ 3000 €/mois
- Ce qu’il ne faut jamais sacrifier : l’entretien du véhicule
Le conseil de Yunaë et Jonathan
- Prendre soin de ton véhicule, faire les entretiens à temps – ça évite les pannes et te permet de durer dans le temps
Vous pouvez retrouver Yunaë et Jonathan sur Instagram et sur leur chaîne YouTube.
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