Auto-entrepreneurs, salariés ou encore saisonniers… Clémence, Sandrine, Tifenn, Kevin, Yunaë et Jonathan vivent sur les routes, dans leur van. À travers cette série de portraits variés, la rédaction d’Outside a tenté de répondre à une question que tout le monde se pose : quel est leur budget ? Troisième volet : interview de Tifenn et Kevin, en van trip avec leur fille Anna, un an et demi.
Initié dans les années 50, avec les premiers Combis Volkswagen, symbole de liberté pour les hippies dix ans plus tard, la van life est, depuis deux ou trois ans, en plein essor, notamment en France où, avec le Covid, un besoin de grands espaces s’est fait ressentir, en raison d’une frustration liée aux nombreux confinements. Véhicule et mode de vie devenus de véritables phénomènes de société, les vans représentent aujourd’hui 44,8% des ventes du marché automobile. Ces habitats mobiles donnent certes la possibilité de s’extraire d’une routine sédentaire, d’un quotidien dans lequel on ne sent pas épanoui, mais est-ce financièrement viable, sorti des représentations idéales d’Instagram ?
Au fil de la route, nous avons ensuite rencontré Tifenn, 27 ans, et Kevin, 28 ans, un couple de vanlifers, sur les routes depuis mars 2017. D’abord partis en long voyage à travers l’Europe pendant neuf mois, à bord d’un Renault Trafic, ils ont rapidement décidé de faire du voyage en van un mode de vie. Depuis août 2020, leur petite fille Anna, un an et demi maintenant, les a rejoints sur les routes. Vivants à 100% de leur emploi saisonnier, en restauration ou dans des bases nautiques principalement, Tifenn et Kevin sont passionnés par la transmission de leurs aventures, sujet de leur premier livre « Voyager en van ». Actuellement, ils rédigent un second projet d’écriture, davantage axé sur l’aménagement d’un fourgon.
Tifenn, pourrais-tu te définir en quelques mots ?
Avec mon mari, Kevin, on vit en van avec notre petite fille Anna. Un chat et un chien nous accompagnent également dans nos aventures. On s’est rencontrés pendant nos études à Clermont-Ferrand. J’ai fait des études en gestion des entreprises, spécialisation gestion des associations. Kevin s’était destiné à être prof de sport mais il a raté le concours. Il est allé jusqu’en master « Éducation et Motricité ». Après ça, on a pris le premier boulot qui venait – en restauration pour Kévin, dans le milieu de l’hôtellerie pour moi. Rapidement lassés de la vie en ville et par nos boulots, on a voulu partir. Ainsi, on a monté un premier projet de voyage en van – on est partis pendant plus de 9 mois, en mars 2017 à travers l’Europe. On aimait bosser à fond et mettre tout ce qu’on gagnait dans la vie en van. Notre premier trip devait être une parenthèse mais finalement, on a trouvé du sens à tout ça. C’est devenu notre mode de vie.

Quelle était votre situation professionnelle et financière à votre départ ?
Vu qu’on commençait à avoir une vie classique, on s’est dit « pourquoi ne pas voyager pendant plusieurs mois avant de rentrer dans le moule ? ». C’est pourquoi on est partis avec nos économies. Rester sur la route n’était pas notre projet initial. Certes, on avait quitté notre appart’, mais on ne s’est jamais dit que c’était une fin en soi. Au fil de la route, surtout lors des dernières semaines, au Portugal, on a réalisé qu’on était bien comme ça. Alors, on a décidé de vendre notre premier van, d’en acheter un autre et de l’aménager de manière beaucoup plus confortable. En novembre 2017, on a poursuivi directement avec une saison en station de ski, en étant logés, avec notre chat et notre chien. On a poursuivi ce mode de vie, alternant travail et voyage entre les saisons.
Vu de loin, vous menez une vie rêvée. Est-ce que tu vois les choses de la même façon ?
C’est difficile comme question. Je pense qu’il y a des avantages et des inconvénients dans tous les modes de vie. On n’est jamais au même endroit, on peut aller où on veut quand on veut, ce côté-là fait rêver mais il ne faut pas oublier qu’il y a toute une logistique derrière la vie en van qui fait moins rêver parce qu’on n’en parle pas. Mais ça en fait partie – toujours penser à chercher de l’eau, rouler pour avoir de l’électricité – même si on est plus ou moins autonomes à ce niveau-là. Il faut penser au gaz, etc. Toutes ces choses, dans une maison, on n’a pas trop à s'en occuper. Dans notre cas, l’inconvénient, c’est le manque de stabilité. Ce qui manque le plus à Kevin, c’est de ne pas pouvoir être dans une équipe de foot, pour pratiquer son sport comme avant. Pour moi, c’est d’avoir des habitudes, socialement parlant.

Comment se décomposent vos dépenses sur la route ?
Kevin : C’est un peu comme au quotidien. Celui qui est fêtard, qui aime bien aller au cinéma, au restaurant, aimera aussi le faire en van. Au niveau des dépenses, ce sera sensiblement la même chose. En ce qui nous concerne, tout dépend du lieu où on se trouve. En Norvège, on avait besoin de beaucoup plus d’argent. En moyenne, nos dépenses mensuelles oscillent entre 600 et 1 200 €. Ce sont les mutuelles et l’assurance du véhicule qui nous coûtent le plus cher - environ 150€ par mois. Côté essence, on s’adapte. Si on est un peu juste financièrement, on roule un peu moins.


Et pour vos ressources, ça se passe comment ? Vous gagnez de l’argent via les réseaux sociaux en plus de votre travail saisonnier ?
Tifenn : On ne gagne pas d’argent avec Instagram. C’est notre choix. On pourrait, on a des demandes de partenariat toutes les semaines, mais on ne veut pas le faire. On aime trop notre liberté. On a choisi de voyager en van pour ça, être libres de nos choix professionnels, de nos choix de voyages. Vivre des réseaux ne nous correspondrait pas.
Kevin : La pub on en voit déjà partout, à la télé, à la radio. On n’a pas envie d’être un objet publicitaire. Je préfère avoir ma liberté d’employé en tant que saisonnier plutôt que de mettre mon image et mon quotidien en jeu.
Tifenn : Pour le coup, on est un peu marginaux là-dessus. Instagram et nos réseaux sociaux ne sont pas pour nous des obligations, c’est vraiment du partage, dans tout ce qu’il y a de plus naturel, authentique. On n’a jamais été financé par qui que ce soit. Ca reste notre passion. On a vraiment envie de partager notre expérience. On ne gagne pas du tout d’argent là-dedans.
Kevin : … et on ne le regrette pas. Parce que là, on est en train d’écrire un livre sur notre aménagement de fourgon. Quand on va parler de références, ce sera de manière totalement objective. On va vraiment parler par rapport à notre expérience sans mettre en valeur une marque par rapport à une autre. On pense que ça apporte de la crédibilité à nos différents projets. Et puis, tu sais que ce n'est pas très rentable d'être auteurs (rires).
Tifenn : On trouve notre liberté dans les saisons. Quand on repart, on est totalement en voyage. Le reste, ce n'est que la passion. C’est comme ça que l’on trouve notre liberté. On est passionnés par ce mode de voyage, par l’aménagement. Le sens de notre vie, on ne le trouve pas dans notre travail en saison, clairement. Il y a deux ans, j’avais commencé à écrire un livre dans mon coin, pour partager notre expérience. Je venais de laisser tomber mon blog parce que le gérer, ce n’était pas mon truc. Deux mois après la naissance de notre fille, on a été approchés par une maison d’édition nous présentant un projet de livre, exactement ce que j’étais en train de travailler.
Kevin : Notre épanouissement ne passe pas par le professionnel mais par le personnel et le loisir.
D’après vous, quel budget ne faut-il jamais sacrifier ?
Tifenn : On a toujours un budget de réserve, une certaine somme d'argent que l'on ne touche pas, que l'on conserve pour les imprévus, notamment les problèmes mécaniques. Ca ne nous est jamais arrivé car on a un véhicule récent, même si on pioche de temps en temps dedans pour l'entretien du van.
La vie en van avec un enfant, c’est comment ?
Kevin : Quand il fait beau, c’est bien, le jardin est grand. Bon, quand il pleut, c’est beaucoup plus compliqué. En général, le rythme est complètement différent, on ne peut plus rouler pendant dix heures. Désormais, on comprend le sens des panneaux « Faites des pauses toutes les deux heures » (rires). Sinon, c’est tout fait jouable. Anna a sa baignoire pliable, elle prend son bain tous les jours. Elle a son lit, ses jouets. Finalement, il n’y pas grand-chose qui change.
Tifenn : Elle adore ça, elle part aussi en van avec ses grands-parents, elle y est habituée. C’est une question d’organisation. L’hiver, elle est gardée en crèche, dans la station de ski où on travaille. L’été, je m'occupe de de la garder pendant que Kevin travaille. On s’adapte. Quant à l’école, on sait qu’il y a la possibilité de faire l’instruction en famille, à la maison. Donc ça ne va pas freiner notre mode de vie. Ce n’est pas ce qui nous conditionne. On ne se dit pas : « Il faut que l’on en profite parce qu’on ne va pas avoir le choix de se poser quand Anna sera en âge d’aller à l’école ».



Quel conseil donneriez-vous à ceux qui voudraient partir sur les routes ?
Kevin : Ce qu’on dit aux gens, c'est de tester la vie en van avant d’acheter un véhicule, surtout qu’en ce moment, les prix, que ce soit de l’occasion ou du neuf, c’est de la folie. Louer un van, ce n’est pas de l’argent perdu. Au moins, vous allez bien cerner votre projet et savoir quel niveau de confort vous convient, quelles contraintes vous êtes prêts à accepter. Se tester pour mieux se connaître.
Tifenn : Comme dans tout choix de vie, il y a des difficultés mais il ne faut pas lâcher, ça vaut le coup. De notre côté, on essaie d’être le plus positif possible.

Pourriez-vous citer, dans l’ordre, les avantages de la van life ?
Kevin : L’autonomie. On n’est attendu par personne, on peut se doucher où on veut. On est totalement libres. Le jardin est immense, les paysages riches et variés.
Tifenn : Même si, en France, les règles conditionnent cette liberté de plus en plus. C’est une réalité : on peut s’installer un peu moins n’importe où. Des spots où l’on allait avant ne sont plus accessibles aujourd’hui. C’est le revers de la médaille. Même si, tout dépend du moment de l'année. Ça fait deux ans que l’on ne voyage plus l’été. Hors saison, il y a moins de problème. L’avantage d’être mobile, c’est qu’il suffit de rouler pour trouver le beau temps. La maison est tout le temps avec nous.
Kevin : Financièrement parlant, c’est un mode de vie économique. On va beaucoup moins au resto qu’en vacances parce qu’on se fait à manger. Mais aussi, quand il faut acheter quelque chose, il faut se demander si on va vraiment s’en servir, car dans un van, la place et le poids ne sont pas illimités. On devient vite minimalistes et tant mieux - en tout cas, nous on trouve ça bien. Chaque chose à sa place et chaque place a sa chose. Dès qu’on achète quelque chose, ça modifie notre équilibre.
Tifenn : On dit ça parce qu’on est rôdé sur l’organisation avec le temps.
Kevin : Autre avantage : ça nous permet aussi de voyager avec nos animaux. C’est l’une des raisons qui nous a poussés à partir en van. Voyager en sac à dos avec un chien, ça semble compliqué. Les hôtels refusent souvent de t'accueillir. Côté organisation, ce n’est pas plus compliqué qu’à la maison. Seulement parfois, la température peut nous faire changer de plan. S’ils annoncent de grosses chaleurs, on ne laissera pas le chien dans le camion. On ira visiter la région très tôt le matin, quand il ne fait pas chaud. On s’adapte. Ce sont les mêmes contraintes qu’avec un enfant : il faut respecter son intégrité physique et tout se passe bien (rires).

Quid des inconvénients ?
Kevin : Le plus gros inconvénient, je dirais que c’est la promiscuité. Quand il y a un conflit, il faut vite tendre le drapeau blanc parce qu’on ne peut pas changer de pièce. Il suffit d’une mauvaise météo, l’un des deux qui a faim, d’une galère pour trouver de l’eau et là, c’est fini, ça part en feu d’artifice (rires).
Tifenn : Vu qu’on est en appartement quelques mois dans l’année, l’hiver quand on travaille, on se rend compte qu’on peut vite être tendu en van. À vrai dire, c’est parce que les contraintes logistiques sont différentes. Dans ta journée, il faut toujours anticiper pour trouver de l’eau, un endroit où dormir, où vider les toilettes… Des choses auxquelles on ne pense pas au quotidien. Maintenant, pour nous, ça se fait naturellement, même s’il y a des petits couacs ça-et-là. Pour les gens qui se lancent dans ce mode de vie-là, tout feu tout flamme, en se disant « c’est la vie rêvée », sans en avoir pris connaissance de cet aspect-là, honnêtement, je pense que ça peut représenter un frein.
Kevin : D’un point de vue organisationnel, il faut que ça soit carré…
Tifenn : … même si il y en a qui se prennent moins la tête que d’autres. Avec un bébé, un chat, un chien et nous deux dans un van, on n’a pas le choix. Il faut que les choses soient plus ou moins cadrées. On vit au jour le jour, mais dans notre journée, on est quand-même obligés d’avoir des rythmes assez particuliers.
Kevin : Côté réglementation, en théorie, c'est simple, pas vraiment contraignant même si certains pouvoirs publics abusent parfois de leurs droits.
Tifenn : On n’en fait pas une généralité mais ça dépend des régions, des endroits.
Kevin : C’est quand même la tendance, car il y a de plus en plus de véhicules.



Vivre en van, est-ce compatible pour trouver un emploi saisonnier ? N’êtes-vous pas marginalisés ?
Kevin : Les mentalités ont beaucoup évolué en cinq ans. Avant, on se sentait marginaux. Quand Tif' a accouchée, en Corrèze, les sages-femmes lui ont toutes dit que c’était trop bien, qu’on avait raison d’en profiter. À aucun moment, on a senti une différence. Beaucoup de critères font que l’on peut se sentir marginalisés ou pas. Le véhicule que l’on a par exemple. C’est comme dans tout, l’apparence joue une part énorme dans notre société. Si tu as un style de fêtard, même sans l’être, tu vas te faire arrêter à chaque fois par les forces de l’ordre. Alors que auand ils nous voient, ils nous disent bonjour sans rien nous demander. Même quand on cherchait du boulot, quand on disait « on vit en camion, on a un chien », les employeurs imaginaient des drogués. Aujourd’hui, on trouve qu’il y a moins de clivages entre les personnes fixes et les autres.
Tifenn : C’est tout bête, on est blonds et blancs. On s’est vraiment rendus compte de l’importance de ces détails-là. Même si ces clichés sont encore présents, on sent qu’il y a quand-même une ouverture d’esprit. Je trouve qu’avec Instagram, on a été parmi les premiers à participer à ce changement de regard sur la van life. Même si pour certains, ce sera toujours marginal.
Kevin : Certains nous disent que l’on profite de la société. Je leur réponds toujours que les règles du jeu sont les mêmes pour tout le monde, alors rien ne leur interdit de faire pareil.



La van life, ce sera pour toujours ? Ne comptez-vous pas revendre votre van un jour ?
On n'est pas arrêtés par une maison, par un travail… Le champ des possibles est ouvert. Cependant, on remet très souvent en question notre mode de vie. Parfois ça nous va très bien, on est trop contents d’être sur la route. Mais il nous arrive aussi d’avoir besoin et envie de stabilité, de plus en plus depuis que l’on est devenus parents, il ne faut pas se mentir. Actuellement, on a trouvé un bon compromis : on a un pied à terre en Savoie que l’on partage avec la famille de Kevin. Le reste du temps, on est en camion. C’est une petite stabilité mais en fait, on y est uniquement en hiver.
Auriez-vous des livres à recommander qui vous ont inspiré à vous lancer dans la vie en van ?
Tifenn : Pour être honnêtes, on s’est lancé tête baissée dans la vie en van. À l’époque, en 2016, il n’y avait rien. On était pratiquement les premiers à partager ce mode de vie là en France. Je suivais des comptes américains, sans pourtant me dire « tiens, je vais faire comme eux ». C’était dans gros véhicules. On est partis avec notre pauvre Renault Trafic, on n’avait pas de confort. On a tout aménagé en regardant des tutos sur Leroy Merlin, il n’y avait pas autant de contenu que maintenant.
Kevin : C’est surement pour ça que beaucoup de personnes nous suivent sur Instagram : on était parmi les premiers à en parler. Maintenant, ce serait plus compliqué, je pense.
Le point budget de Tifenn et Kevin
- Le van : Volkswagen Crafter L3H3 4x4 2019 (35 000 € d'achat + 25 000 € de travaux)
- Le coeur de leurs dépenses : les assurances (véhicule et mutuelle : 150 € par mois) + l’essence
- Leurs ressources : entre 2 000 et 2 500 €/mois
- Ce qu’il ne faut jamais sacrifier : l'entretien du véhicule
Les 3 conseils de Tifenn et Kevin
- Ne pas oublier qu’il y a toute une logistique derrière la vie en van qui fait moins rêver
- Vivre en van avec un enfant, c’est une question d’adaptation et d’organisation
- Louer un van, ce n’est pas de l’argent de perdu mais un bon moyen de tester si ce mode de vie vous convient
Vous pouvez retrouver Tifenn et Kevin sur Instagram, sur leur site et sur leur chaîne YouTube.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










