En 2003, ils n’étaient qu’une poignée de passionnés à vouloir courir autour du mont Blanc. Vingt ans plus tard, l’UTMB est devenu l’événement-phare du trail mondial. Une course qui fait rêver chaque été des milliers de coureurs et de spectateurs, mais qui concentre aussi les critiques : expansion jugée trop agressive, accusations de greenwashing, impact carbone élevé, soupçons de monopole et même appels au boycott de certaines figures du trail. Reste une question essentielle : à quoi ressemblera l’UTMB dans dix ans ? Pour y répondre, Isabelle Viseux-Poletti, directrice UTMB Mont-Blanc, et Fabrice Perrin, directeur UTMB Group en charge du sport et du développement durable, défendent la vision d’un « UTMB apaisé ». En écho, l’athlète Vincent Bouillard, vainqueur de l’édition 2024, pointe les défis qui restent à relever : climat, inclusion, croissance. Entre mythe et paradoxe, l’UTMB tente d’imaginer son futur.
Un UTMB apaisé, c’est d’abord un UTMB stabilisé. 10 000 coureurs répartis sur huit courses : un plafond que les organisateurs ne comptent pas dépasser. « Le nombre de coureurs est dicté par le terrain. Si on en mettait plus, ce ne serait pas gérable en termes d’environnement, de sécurité et même de conditions de course : il y aurait trop de bouchons », insiste Isabelle Viseux-Poletti.
Et d’insister : il n’est pas question non plus d’ajouter de nouvelles épreuves à Chamonix. « On n’a jamais augmenté pour augmenter, rappelle-t-elle. L’UTMB, la PTL, la CCC, la TDS, l’OCC… chacune a grandi jusqu’à atteindre son niveau acceptable, et puis on s’est arrêtés. C’est la montagne qui fixe la limite. Aujourd’hui, toutes les villes partenaires ont leur départ : on est au maximum du nombre de courses. »
Quant à la mobilité, autre sujet sensible, l’UTMB veut aussi marquer un tournant : moins de voitures dans la vallée, plus de transports collectifs. « Quand tu es à Chamonix, tu n’as pas besoin de voiture. On a déjà un système de bus pour les coureurs, pour les accompagnants, pour rapatrier ceux qui abandonnent… et ça, on va continuer à le développer », souligne Fabrice Perrin.

Le paradoxe de la croissance durable
Mais s’arrêter de grandir n’est pas une option. « Une entreprise qui arrête de se développer commence à mourir », rappelle Isabelle Viseux-Poletti. L’enjeu est donc d’inventer une croissance « qui ait du sens ». Depuis la création des UTMB World Series en 2022, la stratégie repose avant tout sur l’acquisition régulière de nouvelles courses à travers le monde.
Par ailleurs, UTMB Group se concentre pour l’instant sur l’organisation d’épreuves et n’explore pas encore d’autres pistes de diversification des revenus. Isabelle Viseux-Poletti « ne s’interdit rien » mais reconnaît que, « même si l’entreprise a beaucoup grossi, en l’état, elle n’a pas encore la dimension suffisante et les ressources disponibles pour traiter ces sujets-là ». La logique économique du groupe reste donc, de fait, mesurée, surtout au cœur d’un marché en plein boom.
Cette logique explique aussi un autre sujet sensible : le prix des dossards. Les organisateurs savent que les montants peuvent surprendre, mais ils les justifient par l’ampleur logistique et la qualité de l’expérience proposée. « Une partie de notre promesse et de notre ADN, c’est d’offrir des courses de qualité exceptionnelle. Et pour faire cela, ça nécessite des moyens, explique Isabelle Viseux-Poletti. La sécurité, la logistique, les transports, la qualité des ravitaillements, le fait de privilégier des produits locaux : tout cela a un coût. Mais c’est aussi ce qui fait que les coureurs ont envie de revenir. »
Pour continuer à croître, l’UTMB doit donc s’étendre ailleurs. Et ce terrain dépasse désormais largement le Mont-Blanc. En 2023, le groupe UTMB organisait 36 événements dans 23 pays. En 2025, ils seront plus de 50 dans 28 pays. « Le but n’est pas de faire voyager les gens partout, mais que chacun puisse vivre une expérience UTMB près de chez soi », défend Fabrice Perrin.
Les organisateurs insistent : ces nouveaux événements ne sont pas « copiés-collés » depuis Chamonix, mais organisés avec des équipes locales. « Quand on crée un UTMB au Mexique ou en Thaïlande, ce sont des équipes locales qui portent l’événement. On n’affrète pas des avions pour aller monter des arches à l’autre bout du monde », assure Perrin.
Pourtant, un paradoxe demeure. Multiplier les événements, même « responsables », c’est multiplier les déplacements. Et les chiffres parlent : 88 % des émissions de l’UTMB Mont-Blanc proviennent des trajets des coureurs, bénévoles et spectateurs. En 2024, son bilan carbone atteignait 18 600 tonnes de CO₂ — un volume important, mais qui reste sans commune mesure avec celui d’autres événements sportifs mondiaux, comme le Tour de France, estimé à 216 388 tonnes en 2021.
Reste qu’il faut nuancer la comparaison : les émissions de l’UTMB doivent être multipliées par le nombre d’événements organisés sur les cinq continents (mais déjà existants pour la plupart), un chiffre en constante augmentation.
L’objectif affiché est clair : réduire de 20 % les émissions d’ici 2030, grâce à des navettes renforcées, une remise sur le dossard pour les mobilités douces et une contribution carbone obligatoire. « Aujourd’hui, l’idée, c’est de montrer comment faire mieux, pas moins », insiste Isabelle Viseux-Poletti. « Si on arrête d’organiser l’UTMB ou si on le fait un an sur deux, les coureurs ne resteront pas à la maison. Ils iront ailleurs. Ça ne résout rien. »

Le climat, une menace directe
La durabilité n’est pas qu’une question d’image, c’est une nécessité. L’UTMB est directement menacé par le changement climatique. Fonte du permafrost, coulées de boue, orages soudains et violents : « C’est une question d’années avant que le parcours doive être adapté », alerte Vincent Bouillard, vainqueur 2024. Il cite l’exemple du glacier de Tête Rousse, parmi les plus instables de la région : « La course passe en contrebas. Ce n’est pas viable à long terme. »
Les organisateurs le reconnaissent : des variantes, des parcours de repli et des dispositifs alternatifs sont déjà à l’étude. « Bien sûr qu’on travaille sur des solutions, mais on espère encore pouvoir faire le tour du Mont-Blanc dans 10 ans », souffle Isabelle Viseux-Poletti.

Inclusion : le nouveau chantier
Longtemps, le trail a été pensé comme un sport d’hommes. Aujourd’hui, l’UTMB veut corriger le tir. « Il y a des mesures concrètes : des toilettes adaptées, des protections hygiéniques mises à disposition », souligne Fabrice Perrin. Mais les organisateurs travaillent aussi sur des sujets plus sensibles : genre, handicap, transidentité, diversité socio-économique.
« L’inclusion tarifaire est un sujet », reconnaît Isabelle Viseux-Poletti. Les équipes planchent sur des solutions d’équité sociale, mais restent prudentes : « On ne veut pas faire de fausses promesses tant que ce n’est pas prêt. »
Pour Vincent Bouillard, l’enjeu est clair : « Ça ne peut pas être toujours les mêmes profils. Il faut penser à plus de diversité de genre, d’origine, de milieux socio-économiques. »

Le mythe sportif et la vitrine technologique
Car malgré les critiques, l’UTMB reste mythique. « D’un point de vue purement sportif, la semaine UTMB à Chamonix réunit le plateau le plus dense au monde », reconnaît Vincent Bouillard. « C’est la course la plus compétitive, et ça le restera. »
Mais le futur du trail se joue aussi dans les chaussures. Vincent Bouillard, ingénieur innovation chez Hoka en plus d’être athlète, observe la mutation des dix dernières années : plus d’amorti, plus de confort, moins de traumatismes. « Maintenant, on peut enchaîner des volumes énormes avec de l’intensité, sans se détruire. » Résultat : des chronos qui tombent.
Jusqu’où ? L’Américain Jim Walmsley détient le record en 19h37 (2024). François D’Haene avait couru en 19h01 en 2017 sur un parcours réduit. Pour Bouillard, le 100 miles passera bientôt sous les 19 heures, peut-être sous les 18. « La tendance, ce n’est pas la chaussure miracle qui fait voler le jour J, mais le confort à l’entraînement, toute l’année. »
L’UTMB est déjà la vitrine mondiale de ces innovations. Demain, il pourrait être le théâtre des prochaines révolutions : modèles conçus pour les femmes, matériaux plus durables, chaussures qui durent vraiment.

Dialogue et image : rester la vitrine du trail
Mais au-delà du sport et de la technologie, l’UTMB reste scruté de près. En tant qu’organisateur de la plus grande course du monde, le groupe se sait attendu au tournant. « C’est normal qu’il y ait des critiques, assure Vincent Bouillard. Peut-être même plus qu’ailleurs, parce que ce sont eux les plus gros. » L’athlète se veut pourtant optimiste : « Ils ont toutes les cartes en main pour que l’UTMB à Chamonix reste un événement légendaire. Mais pour cela, il faut accepter la critique et s’en servir lorsqu’elle est saine. Cela oblige à dialoguer et à progresser. »
Du côté des organisateurs, le message est entendu : l’UTMB a toujours cherché à dialoguer avec ses critiques, et revendique aujourd’hui plus de transparence pour demeurer l’événement-phare de la planète trail.
Faire vivre la légende autrement
Dans dix ans, l’UTMB se veut donc apaisé. Plus responsable, plus inclusif, mieux accepté, plus rapide même. Mais il reste traversé de paradoxes : croître tout en parlant de durabilité, multiplier les courses tout en réduisant les émissions, préserver son statut tout en évitant d’être perçu comme une simple machine business. L’enjeu, au fond, est aussi d’image : rester la vitrine positive du trail, en tirant le sport vers plus de responsabilité. « Ils ont toutes les cartes en main », conclut Vincent Bouillard. « Mais il faudra écouter et se réinventer pour rester la légende. »
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
