Soldat, alpiniste, pionnier des raids et du trail, Jean-Claude Marmier était un amoureux de la montagne animé d’une énergie et d’une force de conviction peu communes. Créateur du prestigieux GMHM et co-inventeur du Piolet d’Or, il a façonné une partie de la scène alpine française. Marquant au passage toute une génération d’alpinistes de renom (dont Christophe Profit, Eric Escoffier, François Marsigny). Sans cesse avide de projets, il a été l’un des inspirateurs de l’UTMB. Et il a très vite trouvé dans la Petite Trotte à Léon, une course de 300 km et 25 000 D+ qu’il a dirigée jusqu’à sa mort brutale, en 2014, un moyen de transmettre des valeurs qu’il affectionnait tant. Autonomie, solidarité et esprit d’équipe. Sans doute l’épreuve la plus exigeante de la semaine chamoniarde, véritable trait d’union entre trail et haute montagne, dont le départ est prévu ce matin, à 8 heures.
« Grâce au froid, à la fatigue, à la faim, à la soif, à l’amitié, nous sommes devenus meilleurs » écrit Jean-Claude Marmier à la suite de l’une de ses rocambolesques expéditions en montagne. Une phrase qui résume parfaitement l’esprit de la Petite Trotte à Léon (PTL), une course de 300 kilomètres et 25 000 mètres de dénivelé qu’il a dirigée pendant de nombreuses années.
La PTL ? De l’engagement mental, un l’esprit d’équipe et beaucoup d’aventure
Derrière son nom plutôt sympathique se cache une course très exigeante. Souvent hors sentier, avec quelques pas d'escalade facile et des passages au-delà les 3 000 mètres d'altitude. Une très bonne connaissances de la montagne est nécéssaire sur ce parcours nettement moins populaire que l'épreuve reine, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (176 km ; 9 000 D+).
« La PTL n’est pas une course, son concept original et ses spécificités hors normes en font une épreuve à part », raconte Marcello Villlani, l’un des finishers en 2018. « [Son] esprit repose sur l’engagement mental, l’esprit d’équipe et d’aventure, ainsi que sur des valeurs sportives et humaines […] Rien n’est acquis sur la PTL. Tu peux te retrouver sur un mont plein de rhododendrons, être amené à faire un rappel pour descendre un mur vertical, puis faire l’équilibriste sur une arête, monter et descendre plusieurs mètres de via ferrata ou même parcourir des torrents gonflés par les trombes d’eau. Puis il y a les névés et les glaciers, et aussi la boue et les pentes humides. Il y a le froid, la chaleur, le brouillard et le soleil torride. La PTL n’est pas une promenade de santé. Il n’y a pas de balisage, souvent il n’y a pas de sentiers tout court. Il y a simplement une trace à suivre sur la carte, parfois rouge, parfois jaune, parfois noire en fonction de la difficulté ». Un expérience unique dans laquelle son fondateur Jean-Claude Marmier y a mis toute son âme et ses valeurs.
Le plus grand alpiniste que l’armée n’ait jamais eu
Né en 1943, Jean-Claude Marmier est un enfant de la guerre. Ses premières années de vie, il les passera au sein d’une famille qui ne roule pas sur l’or, dans une ambiance où rationnement et dénuement sont de mise. De quoi forger un jeune homme à l'appétit débordant pour la vie.
C’est à l’adolescence qu’il découvre la montagne, dans le massif des Écrins où il gravira ses premiers sommets, tantôt encordé avec sa mère, tantôt avec son père ou son frère. Il y fait ses gammes et rêve déjà de plus grand ! Son côté rebelle, le poussera vers une carrière militaire, lui le fils d’enseignants de gauche. Enrôlé chez chasseurs alpins, au 159e régiment d’infanterie alpine de Briançon, qualifié du « plus sportif de France », il va très vite se faire remarquer en signant de belles ouvertures et des répétitions majeures. D’abord à Ailefroide, dans son jardin, puis en Oisans avant de jeter son dévolu sur le massif du mont Blanc.
Et s’il devient très vite, en quelques années, de par ses réalisations d’ampleur, le plus grand alpiniste que l’armée n’ait jamais eu, Jean-Claude Marmier ne rentre pas pour autant dans les rangs. Les montagnards compulsifs de sa trempe étant assez mal vus au sein des régiments de l’époque.

« Il veut des rustiques, qui ne se posent pas trop de questions, […] des atomes dévoués au profit d’un tout, d’un groupe »
Il va alors réussir à convaincre les autorités militaires de créer un groupe d’élite au sein des troupes alpines. Le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) voit le jour en 1976, avec à sa tête Jean-Claude Marmier. Il y restera pendant dix ans. « C’était des belles années, c’était les années de ma jeunesse » confie-t-il à Claude Gardien, son ami, alors rédacteur en chef de la revue Vertical.
« Marmier ne recherche pas forcément [les alpinistes, ndlr] les plus techniques ou les plus forts » commente Vincent Lapouge, biographe de Jean-Claude Marmier, dans son ouvrage « L’homme des tempêtes ». « D’ailleurs, mis à part lui, aucun n’est guide ou aspirant-guide. Il veut des rustiques, qui ne se posent pas trop de questions, des futures cellules, des atomes dévoués au profit d’un tout, d’un groupe qui, seul, a de l’importance et doit être mis en avant. […] Drôle de challenge dans un milieu où personnalités et individualités sont si fortes ». Et entre courses réalisées sous une météo dantesque, rallonges et bivouacs improvisés, Jean-Claude Marmier n’est pas du genre à ménager ses troupes. Certains membres du GMHM lui voueront une admiration sans faille. D’autres, une rancune tenace.
« Encourager la vague de jeunes alpinistes plein d’enthousiasme et de talent »
Une fois la page du GMHM tournée, Jean-Claude Marmier se consacre ensuite à Suzanne, sa compagne, et à sa passion, la montagne. Et ce à travers le cadre institutionnel du GHM (Groupe de Haute Montagne qu’il dirigera de 1990 à 1997), du Comité de l’Himalaya (dont il aura la charge pendant douze ans à partir de 1997). Puis de la FFME, la Fédération Française de Montagne et d’Escalade, en tant que vice-président d’abord, puis président, de 1997 à 2001.
Ses écrits fustigent toute idée de compétition et de médiatisation dans le monde de l’alpinisme. Mais fidèle à ses paradoxes, il co-créé les Piolets d’Or, ultime récompense pour les plus grandes ascensions de l'année. Pour Jean-Claude Marmier ce prix est le moyen de promouvoir l’alpinisme auprès du grand public, des médias et des sponsors potentiels. Son idée ? « Encourager la vague de jeunes alpinistes plein d’enthousiasme et de talent » écrit-il. Ce sera son credo pour les vingt prochaines années.
« J’ai été usé par l’alpinisme à force de perdre des camarades jeunes »
La dernière grande course en montagne de Marmier remonte au milieu des années 90. Il s’agit de l’intégrale du Peuterey avec les jeunes alpinistes de la FFME. Car le corps de l’alpiniste commence à se détraquer. Son talon d’Achille, c’est son cœur. Il a déjà eu plusieurs alertes cardiaques, ayant conduit à la pose de neuf stents. Il décide alors tout naturellement de se mettre à la course à pied, peu après la mort de sa compagne, Suzanne.
« Qu’est-ce qui fait courir Jean-Claude Marmier ? Réponse de l’intéressé : la vieillesse » rapporte le Dauphiné Libéré. « Fini le grand alpinisme… Aujourd’hui, Marmier s’exprime sur les sentiers. Le trail, ce n’est pas tout à fait un truc de vieux, mais de l’aventure assistée. Là au moins, tu risques pas de prendre un sérac sur le coin de la figure. J’ai été usé par l’alpinisme à force de perdre des camarades jeunes. Et puis il faut savoir prendre une retraite paisible ». Dans sa quête du bitume, il va faire une rencontre décisive : Natacha, sa nouvelle compagne. Et tant pis si elle n’est pas très à l’aise avec l’alpinisme, le mont Blanc, ils en feront le tour. En courant bien-sûr !
Et le trail dans tout ça ?
Jean-Claude Marmier fait partie de l’équipe de la création de l’UTMB, aux côtés de Michel Poletti, en 2003. « Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que Jean-Claude Marmier a été notre premier stratège ; on lui doit des idées stratégiques monumentales » rapporte ce dernier.
Si bien que l’alpiniste est impliqué dans quasiment tous les domaines. De la trésorerie à la création des parcours, en passant par la logistique, la sécurité et la commission environnement. Son passé de montagnard et sa parfaite connaissance des sentiers des Alpes sont des atouts considérables. Sans lui, pas de CCC (101 km ; 6050 D+), ni de TDS (148 km ; 9300 D+), deux courses phares de la semaine UTMB.
« Vous allez en chier, vous allez mourir » aimait-il dire pendant les briefings. « Vous allez franchir des passages délicats ; ceux qui ne s’en sentent pas capables n’ont rien à foutre ici. Il n’est pas trop tard pour renoncer ! ». Une façon bien à lui de mettre en garde les coureurs qui tranche avec son approche très carrée en termes de sécurité. C'est d'ailleurs l'initiateur de la liste de matériel obligatoire. Lui qui vérifiait l’état des sentiers jusqu’aux dernières heures avant le départ.

La PTL, l’épreuve qui fait tomber les masques et impose la sincérité
La Petite Trotte à Léon, c’est une idée de Michel Poletti. Le reste est le fruit des réunions hebdomadaires du bureau, le mardi. Tous se mettent d’accord sur le format et le contour de cette épreuve qui se veut plus dure, plus longue, et en même temps plus authentique. Et très vite, Jean-Claude Marmier se retrouve parfaitement dans cette course qu’il va diriger. Elle deviendra son bébé incontesté au sein de laquelle il va imprimer ses valeurs et son esprit.
Cette course, désormais emblématique, voit le jour en 2008. Et pour l’alpiniste reconverti dans l’ultra, c’est « une manière de faire partager les valeurs qui lui tenaient à cœur et d’initier des apprentis montagnards aux joies et aux souffrances de la haute montagne » analyse Vincent Lapouge dans son ouvrage. « De leur permettre de se révéler dans la difficulté et de s’épanouir en la surmontant. Solitude des équipes sans assistance, immergées dans un monde hostile, âpre, fait d’éboulis et de pentes vertigineuses, perdues de nuit, dans le brouillard, l’orage parfois… Extrême fatigue qui fait tomber les masques et impose la sincérité. Solidarité qui balaye les égoïsmes et donne la force d’avancer, coûte que coûte. Obligation de faire des choix, de prendre des décisions. L’esprit plus fort que le corps ! Une sorte de synthèse de sa vie d’alpiniste et de soldat ».
Et si la première PTL ne sortait guère des chemins balisés, Jean-Claude Marmier va modeler la course, faire évoluer ses règles et durcir son parcours. Jusqu’à petit à petit tracer de vastes portions hors sentiers, imaginer des tronçons toujours plus techniques, plus impressionnants et des boucles plus longues. Il va pour cela inlassablement parcourir les sentiers autour du mont Blanc, avec Natasha, avec qui il vit un amour fusionnel. Tous les deux ayant l’habitude d’écumer les sentiers. Jusqu’à participer à la première édition du Tor des Géants dans le Val d’Aoste (300 km ; 25 000 D+).
Sa technique imparable pour imposer ses options de parcours sur la PTL : « Crooner [son chien, ndlr] est passé et Natacha n’a pas pleuré ».

La PTL, jusqu’à la fin
Avec l’ultra, Jean-Claude Marmier mène en réalité une sacrée fuite en avant. La maladie le rattrape depuis plusieurs années déjà. Ses derniers bilans médicaux lamentables ne l’empêchent pourtant pas de poursuivre ses reconnaissances de la PTL, jusqu’à la fin. Son cœur s'éteint à l’été 2014 alors qu’il crapahutait sur les sentiers autour du mont Blanc, avec ses amis.
Un mois après, une PTL un peu spéciale s’élance de Chamonix. « Et à l’évocation de Jean-Claude Marmier, les cloches remises à chacun des participants se déchaînent » raconte Vincent Lapouge. « Record battu avec plus de quinze minutes de sonnerie ininterrompue. À croire qu’elles n’allaient jamais s’arrêter ».
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