Elle avait déjà remporté la Western States et l’UTMB. À 37 ans, Ruth Croft vient d’ajouter la Diagonale des Fous à son palmarès. Et ce, dès sa première participation. Une victoire acquise aujourd’hui après 27:13:23 d’effort sur les sentiers réunionnais, qui confirme le statut exceptionnel de la Néo-Zélandaise. Une championne qui, comme elle nous le racontait cet été dans un long entretien, a mis des années à comprendre que sa valeur ne dépendait pas de ses résultats.
À Saint-Denis, samedi 17 octobre, Ruth Croft a franchi la ligne d’arrivée du stade de La Redoute dans la nuit, à 01:13:22, heure de La Réunion. Première chez les femmes, elle se classe 11e au scratch. Derrière elle, avec un écart de 1 h 13 min 30, l’Américaine Alyssa Clarck, suivie de la Française Agathe. Toutes deux complètent le podium féminin de cette 34e édition. La Néo-Zélandaise a bouclé les 180 kilomètres et 10 200 mètres de dénivelé positif en 27:13:23. Sans surprise : la championne Adidas Terrex faisait partie des grandes favorites, malgré la présence de concurrentes expérimentées et les difficultés d’un terrain qu’elle découvrait en compétition. Le forfait de Marianne Hogan, blessée au mollet, puis celui de Manon Bohard avaient certes réduit la liste de ses principales adversaires, mais sur la Diagonale, les pronostics ne protègent de rien.
Dès le départ de Saint-Pierre, jeudi 15 octobre à 22 heures, Ruth Croft s’est installée aux avant-postes. Au fil de la nuit, elle a progressivement creusé l’écart. À Mare à Boue, au kilomètre 55,7, elle menait déjà devant Sarah Vieuille et Emma Stuart. Vendredi matin, à 8 h 37, elle rejoignait Hell-Bourg, au kilomètre 80,7, en 32e position du classement général. Derrière, la bataille pour la deuxième place s’intensifiait : l’Américaine Alyssa Clark revenait sur ses concurrentes, sans parvenir à combler son retard sur la leader. Au Sentier Scout, Ruth Croft conservait une trentaine de minutes d’avance. Puis venait Mafate, ses sentiers cassants, ses descentes interminables et la longue remontée vers le Maïdo. À Roche Plate, au kilomètre 115,2, elle pointait vendredi à 15 h 03, désormais 24e au classement général. Alyssa Clark lui reprenait quelques minutes, mais la Néo-Zélandaise conservait les commandes. Au Maïdo, l’Américaine revenait à un peu plus de 22 minutes. Mais Ruth Croft reprenait ensuite ses distances. À Chemin Ratinaud, au kilomètre 147,7, son avance atteignait près de 36 minutes. Elle passait à La Possession à 21 h 25, puis à la Grande Chaloupe à 22 h 50, toujours solidement installée en tête. Dans les derniers kilomètres, elle accentuait encore son avance pour franchir la ligne d’arrivée au stade de La Redoute peu après 1 heure du matin. Une nouvelle démonstration de maîtrise pour une athlète qui connaît parfaitement les exigences de l’ultra-endurance, mais découvrait les particularités du Grand Raid.
Deux courses mythiques, une même championne
En 2025, Ruth Croft avait remporté l’UTMB en 22 h 56 min 23 s, après avoir pris la deuxième place l’année précédente. Elle était alors devenue la première femme à avoir remporté les trois grandes distances de la semaine UTMB à Chamonix : la CCC, l’OCC et l’UTMB. Elle devait revenir sur la grande boucle du Mont-Blanc en août 2026, mais avait finalement renoncé à prendre le départ pour des raisons familiales, sans s’étendre publiquement sur ce choix. Sa présence à La Réunion, deux mois plus tard, lui offrait l’occasion d’exploiter les bénéfices de sa préparation UTMB et de découvrir une autre grande épreuve, avec ses contraintes particulières : chaleur, humidité, terrain volcanique, dénivelé considérable et passages techniques. En s’imposant, elle réalise un enchaînement remarquable. Courtney Dauwalter avait accompli le parcours inverse, remportant la Diagonale en 2022 avant l’UTMB en 2023. Mais si Ruth Croft possède désormais un palmarès capable de rivaliser avec celui des plus grandes championnes, elle entretient avec la victoire un rapport assez singulier.
« Mon identité n’est liée d’aucune manière à un résultat »
Lorsque nous l’avions interrogée longuement, fin juillet, la Néo-Zélandaise préparait alors son retour à Chamonix, avec une idée bien précise : ne pas considérer son titre de 2025 comme quelque chose qu’elle aurait à protéger. « Sur la ligne de départ, hommes et femmes, nous repartons tous de zéro », nous expliquait-elle. Une manière d’aborder la compétition qui résume assez bien sa philosophie actuelle. Car Ruth Croft n’a pas toujours vécu ses résultats avec ce détachement. Dans sa jeunesse, alors qu’elle se destinait à l’athlétisme de haut niveau, elle avait traversé une période difficile, marquée par les blessures et des troubles alimentaires. Elle nous avait raconté avoir mis environ quinze ans à s’en remettre complètement. Un long cheminement qui a profondément transformé sa relation à son corps, à la performance et à elle-même.
Aujourd’hui, elle insiste sur le fait que cette période appartient au passé. « Je suis totalement guérie. Cela a simplement demandé énormément de temps et un profond travail pour reprogrammer ma manière de penser (…).Lorsque j’ai commencé le trail, une grande partie de mon identité dépendait de mes résultats. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. ». Cette évolution ne signifie pas qu’elle soit devenue moins ambitieuse. Au contraire. Elle s’entraîne avec une rigueur extrême, travaille depuis 2023 avec l’entraîneur Scott Johnston, multiplie les tests physiologiques et soigne chaque détail de sa préparation. Mais elle a appris à ne plus laisser les classements déterminer son équilibre personnel.
« Je ne cours pas 100 miles pour souffrir »
Il y a un autre paradoxe chez cette spécialiste des très longues distances : Ruth Croft ne recherche pas particulièrement la souffrance. Dans un sport où l’on glorifie souvent la résistance à la douleur, elle défend une autre approche. « Je ne cours pas 100 miles pour souffrir. Ce n’est pas ce qui me pousse à le faire. Pourtant, j’ai parfois l’impression que c’est le récit que l’on met en avant dans l’ultra-trail (…). Sur cette distance, je recherche davantage l’état de flow que les moments de souffrance. » Ce plaisir ne l’empêche pas d’être lucide sur les contraintes de sa discipline. Elle choisit généralement de ne courir qu’un seul 100 miles par an, convaincue que ces efforts extrêmes imposent un coût important à l’organisme. Après sa victoire à l’UTMB 2025, elle avait ainsi totalement interrompu ses activités sportives pendant un mois. Puis elle était partie en Inde pour dix jours de méditation Vipassana, dans le silence. « Après cela, j’ai commencé à avoir l’impression de revenir à mon état normal », nous racontait-elle.
La petite fille de Stillwater
Pour comprendre cette femme qui se livre peu, il faut revenir à ses origines. Ruth Croft a grandi à Stillwater, près de Greymouth, sur la côte ouest de l’île du Sud, en Nouvelle-Zélande. Une région isolée, exposée aux vents et aux pluies du Pacifique, où les communautés ont longtemps vécu de l’industrie minière. « Les gens de là-bas sont très résilients et débrouillards. Ils savent aussi être présents lorsque quelqu’un a besoin d’aide ou de soutien », nous expliquait-elle. De cette enfance, elle conserve une forme de réserve, qui peut parfois passer pour de la froideur. En réalité, Ruth Croft revendique surtout la loyauté comme l’une de ses qualités essentielles.
Après ses années d’athlétisme, elle a longtemps vécu à Taïwan, où elle a travaillé, appris le mandarin et progressivement retrouvé le plaisir de courir en montagne. Aujourd’hui, elle partage son année entre la Nouvelle-Zélande et la région d’Annecy, avec son compagnon français Martin Gaffuri. Ce va-et-vient entre deux continents lui permet de préserver un équilibre précieux. En Europe, elle est une championne reconnue. En Nouvelle-Zélande, elle retrouve un environnement où sa carrière sportive occupe moins de place dans le regard des autres. Une distinction qui lui convient parfaitement. « Je cours pour moi-même et ma motivation est profondément intérieure », nous confiait-elle celle qui dit aussi aimer « faire les choses lentement ».
Diagonale des Fous 2026 : les podiums
Femmes
- Ruth Croft (Nouvelle-Zélande) : 27 h 13 min 23 s
- Alyssa Clark (États-Unis) : 28 h 26 min 53 s
- Agathe Bes (France) : 29 h 05 min 19 s
Hommes
- Hugo Deck (France) : 22 h 54 min 19 s
- Robin Juillaguet (France) : 23 h 51 min 54 s
- Jérôme Vanderschaeghe (Belgique) : 24 h 10 min 35 s
