Elle a remporté l’UTMB, la Western States, la CCC et deux fois l’OCC, mais ces résultats cernent finalement assez mal Ruth Croft. A un mois de son retour à Chamonix, la tenante du titre revient avec un statut nouveau mais, assure-t-elle, aucune intention de « défendre » quoi que ce soit. Car, à 37 ans la Néo-Zélandaise a surtout appris à séparer ce qu’elle fait, de ce qu’elle est. Élevée dans l’une des régions les plus isolées de son pays, longtemps installée à Taïwan, passée par des troubles alimentaires dont elle dit être aujourd’hui totalement guérie, aujourd’hui elle trouve l’équilibre dans la méditation, étudie la naturopathie et peut faire une retraite silencieuse de dix jours en Inde après être monté sur la plus haute marche à Chamonix. Portrait d’une championne aussi discrète que déterminée, qu’un documentaire d’Alexis Berg devrait bientôt permettre de découvrir autrement.
Sur la photo de son profil WhatsApp, deux petites filles courent. L’une gagne, l’autre termine deuxième. Mais c’est la seconde qui exulte. En légende : “Le bonheur est un état d’esprit.”. « Je ne sais même pas qui sont ces enfants », sourit Ruth Croft lorsque nous l’interrogeons fin juillet depuis Tignes. « C’est une phrase que j’aime bien. L’enfant qui termine deuxième est beaucoup plus heureuse et célèbre davantage que celle qui a gagné. J’aime simplement cette image. » Puis elle précise, amusée : « Je n’ai pas deux enfants cachés ! » La question méritait d’être posée, tant l’athlète sait protéger sa vie privée.
L’anecdote pourrait sembler insignifiante. Elle éclaire pourtant un peu cette femme qui s’apprête à revenir à Chamonix un an après y avoir remporté la course la plus convoitée de l’ultra-trail mondial, mais dont le public sait finalement peu au-delà des performances. Ruth Croft sait évidemment gagner, mais une bonne partie de sa vie d’adulte semble avoir consisté à apprendre que gagner n’était pas le plus important.
À 37 ans, la Néo-Zélandaise affiche pourtant un palmarès qui devrait suffire à faire d’elle une star : Western States 2022, CCC 2015, OCC 2018 et 2019, deuxième de l’UTMB en 2024 puis victorieuse en 2025 en 22 h 56 min 23 s. Elle est devenue cette année-là la première femme à avoir remporté les trois grandes distances de la semaine UTMB à Chamonix.
Pourtant Ruth Croft reste beaucoup moins connue que certaines de ses adversaires. Elle n’a pas l’aura ni la faconde d’une Courtney Dauwalter au sourire extra large, jamais en mal d’une anecdote, ni un goût particulier pour l’exposition. Timide ? Pas exactement. Encore moins effacée, disons qu’elle est peu portée sur la mise en scène de soi. Elle sait d’où cela vient : « En Nouvelle-Zélande, les gens de la région dont je viens sont très humbles. Ce ne sont pas des personnes qui parlent beaucoup d’elles-mêmes ou qui se mettent en avant. Je crois que cela est profondément ancré en moi. Du coup, je ne me suis probablement pas beaucoup livrée au monde du trail. »

Une enfance dans une terre rude, où les gens sont résilient et débrouillards
Ruth Croft a grandi à Stillwater, près de Greymouth, sur la côte ouest de l’île du Sud. Une région immense, exposée aux vents et aux pluies du Pacifique, longtemps façonnée par les mines et l’industrie. Stillwater ne compte qu’une poignée d’habitants. Un récent portrait du Guardian évoquait une population de 86 personnes et racontait les journées de travail de l’adolescente dans l’entreprise de transport familiale de son père, parfois quatorze heures à nettoyer notamment les installations et les ateliers. « En superficie, c’est la plus grande région de Nouvelle-Zélande, mais aussi la moins peuplée. Il faut parcourir plus de 600 kilomètres pour la traverser du nord au sud, alors que seulement 32 000 personnes y vivent. J’ai grandi à l’extérieur d’une petite ville d’environ 6 000 habitants. » Une terre rude, où plusieurs catastrophes minières ont marqué les communautés. « Les gens de là-bas sont très résilients et débrouillards. Ils savent aussi être présents lorsque quelqu’un a besoin d’aide ou de soutien. » Peut-être faut-il chercher là une partie de Ruth Croft. Une certaine rudesse extérieure, peu de goût pour l’esbroufe, mais une conception très concrète de l’amitié.
Que dirait d’elle ses proches ? « Que je suis une amie très loyale. Je suis toujours là pour mes amis lorsqu’ils ont besoin de quoi que ce soit. La loyauté serait certainement la première chose qu’elle citerait. J’aime aussi apprendre à connaître les gens en profondeur, au-delà des apparences. Je crois que nous recherchons tous ce type de lien. »
Ce besoin de profondeur revient constamment dans la conversation. Car cette femme qui s’expose peu ne paraît pas pour autant rechercher la solitude. Elle semble plutôt choisir avec soin ceux qu’elle laisse entrer. Quant au public, son affection lui fait plaisir, bien sûr, mais cela ne semble pas être son moteur. « Personnellement, je ne pense pas que cela m’aide. Je cours pour moi-même et ma motivation est profondément intérieure. Que les gens me connaissent ou non ne change ni ma performance ni ma manière d’aborder Chamonix. Ce qui m’aide le plus, c’est d’avoir auprès de moi mon cercle proche, mes amis et ma famille. »

« Mon identité n’est liée d’aucune manière à un résultat »
Sa relation à la course, elle, n’a pas toujours été aussi apaisée. Excellente jeune athlète, Croft participe notamment aux Mondiaux juniors de 3 000 m steeple en 2006 avant de rejoindre l’université de Portland grâce à une bourse sportive. L’expérience américaine tourne mal. Blessures à répétition, fractures de fatigue et troubles alimentaires. Elle racontera plus tard avoir longtemps associé légèreté et performance et cherché à contrôler son corps autant que sa vie.
Elle part ensuite à Taïwan, presque une sortie de route. Mais ce choix sera décisif. Elle y travaille, apprend le mandarin, découvre une autre culture et revient progressivement à la course par la montagne, et le trail. « Lorsque je me suis mise au trail, l’objectif n’a jamais été d’en faire une carrière. Je n’y pensais pas du tout ainsi. Je crois que tout venait surtout de ma passion pour la montagne et de l’envie de découvrir différents endroits d’Asie du Sud-Est en courant. » Mais lorsqu’elle décide finalement d’essayer d’en vivre, elle est déterminée. « Je n’ai pas eu l’impression que les occasions venaient à moi, d’une certaine manière, j’ai dû les provoquer. » Et les organiser. Elle faite en sorte de courir davantage en Europe. Elle revient en Nouvelle-Zélande parce que Taipei, sa chaleur humide et ses kilomètres de pistes bétonnées ne constituent pas la meilleure base pour progresser. iRunFar raconte notamment qu’elle devait parfois se lever à 5 heures pour s’entraîner avant la chaleur taïwanaise et effectuait l’essentiel de ses kilomètres sur une piste plate en béton au bord de la rivière.Elle construit peu à peu l’environnement dont elle a besoin.
Depuis huit ans, elle partage son année entre Annecy et la Nouvelle-Zélande avec son compagnon français, Martin Gaffuri, lui-même issu du trail de haut niveau, toujours compétiteur occasionnel et désormais notamment commentateur international des grandes épreuves de la discipline. « En Europe, j’ai vraiment cette identité de coureuse. Les gens me connaissent et me voient à travers elle. Lorsque je retourne en Nouvelle-Zélande, je sors de tout cet environnement. Géographiquement, nous sommes aussi tellement loin de l’Europe que je me sens vraiment coupée de tout. Même si je m’entraîne autant qu’en Europe, notre vie en Nouvelle-Zélande me paraît beaucoup plus équilibrée. La pression est moindre (…). Lorsque j’ai commencé le trail, une grande partie de mon identité dépendait de mes résultats. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Il faut parvenir à faire coexister deux vérités opposées. La course compte toujours pour moi : j’y consacre beaucoup de temps et d’efforts, et je m’engage entièrement lorsque je participe à une compétition. Mais, à l’opposé, je sais aussi qu’en fin de compte la performance n’a pas vraiment d’importance. Je ne m’y attache donc pas excessivement. »

Quinze ans pour guérir de ses troubles alimentaires
Cette distance s’est construite lentement. Lorsqu’on lui demande si les troubles alimentaires traversés dans sa jeunesse restent une ombre susceptible de revenir, sa réponse est ferme : « J’ai entendu des gens dire qu’une fois qu’on a souffert de troubles alimentaires, ils restent toujours dans l’ombre, qu’ils continuent de rôder. Je ne suis absolument pas d’accord. » Elle estime à environ quinze ans le chemin nécessaire. « Cette histoire est désormais complètement derrière moi. Je n’ai pas l’impression d’en garder quoi que ce soit. Je suis totalement guérie. Cela a simplement demandé énormément de temps et un profond travail pour reprogrammer ma manière de penser. »
Un sujet qu’elle n’élude pas dans le documentaire que le photographe et réalisateur français Alexis Berg lui consacre actuellement. Croft a accepté qu’il la suive en Nouvelle-Zélande et jusqu’à Taipei. Pour quelqu’un qui se livre aussi peu, accepter le projet n’allait pas de soi. « J’ai confiance en Alexis. Cela m’a clairement aidée. Il faut parfois faire des choses qui nous sortent de notre zone de confort. Pour moi, courir 100 miles est probablement beaucoup plus confortable que de m’asseoir devant une caméra. »
Le film devrait justement raconter ce que les classements ne montrent pas : ses débuts, Taïwan, les troubles alimentaires, l’UTMB, mais surtout sa relation mentale à la course. « Pour moi, le trail a souvent été un moyen d’accomplissement personnel. Le film explore les différents aspects de ma vie dans lesquels la course m’a aidée. », dit-elle.

Son long parcours vers le podium de l’UTMB
Chamonix constitue justement un fil rouge presque parfait de cette transformation. Ruth Croft y arrive pour la première fois en 2015 et remporte la CCC. Elle gagne ensuite deux fois l’OCC, en 2018 et 2019. Dix ans après ses débuts sur les courses de la semaine UTMB, elle finit par remporter la grande boucle en 2025, après en avoir pris la deuxième place derrière Katie Schide en 2024. L’aboutissement d’années d’entraînement.
La championne est d’une précision presque maniaque dans sa préparation. Depuis 2023, avec son entraîneur Scott Johnston – cofondateur d’Evoke Endurance et l’un des entraîneurs les plus reconnus dans les sports d’endurance en montagne -, elle a profondément modifié son approche. Johnston a notamment développé sa force en montée et sa résistance à la fatigue. Pour préparer l’UTMB 2025, elle effectue par exemple des répétitions en côte lestée avec un sac allant progressivement jusqu’à douze kilos, Martin Gaffuri redescendant parfois le sac afin qu’elle puisse préserver ses quadriceps dans la descente. « Nous réalisons également beaucoup plus de tests de lactate et les données occupent une place plus importante. Au fil des années, j’ai aussi appris à mieux connaître mon corps. », poursuit-elle. Une nutritionniste et un spécialiste de la force et de la mobilité complètent son équipe. Elle-même étudie la naturopathie et la phytothérapie occidentale.
Et en août 2025, cela finit par payer. L’UTMB 2025 ne ressemble pourtant pas exactement à la course préparée pendant des mois. Le froid, la pluie, le vent et la neige obligent les organisateurs à modifier légèrement le parcours. Croft, qui avait abandonné quelques mois auparavant la Transvulcania en hypothermie, doit oublier une partie de ses temps de passage et commencer par traverser la nuit sans se mettre en danger. Au lever du jour, la course change. Revenue sur Courtney Dauwalter, elle la dépasse et creuse progressivement l’écart. Après 22 h 56 min 23 s, elle rejoint Chamonix avec plus d’une demi-heure d’avance sur Camille Bruyas. Dix ans après sa victoire sur la CCC, elle a enfin gagné la grande boucle.
« Sur la ligne de départ, hommes et femmes, nous repartons tous de zéro »
Cette année, pourtant, pas question de « défendre » quoi que ce soit. « Honnêtement, être tenante du titre ne me met aucune pression. Au début de l’année, je discutais avec un ami en Nouvelle-Zélande. Il m’a dit qu’il ne s’agissait pas de défendre mon titre, mais de revenir pour essayer de gagner à nouveau. » Une nuance qui lui plait. « Lorsqu’on parle de “défendre son titre”, j’ai l’impression que cela signifie faire tout son possible pour le protéger, prendre le départ avec l’objectif de ne pas perdre. Dire qu’on revient pour essayer de gagner à nouveau, c’est reconnaître que ma victoire de l’an dernier ne me donne ni avantage ni bénéfice particulier. Sur la ligne de départ, hommes et femmes, nous repartons tous de zéro. Je veux donc vraiment me concentrer sur le processus plutôt que sur l’obligation de défendre un titre. »
Qu’est-ce qu’une athlète venant de gagner l’UTMB avec plus de trente minutes d’avance peut encore vouloir améliorer ? Son équipement, nous dit-elle. « Je vis dans un été perpétuel et je ne connais donc pratiquement jamais l’hiver. L’an dernier, j’ai eu le sentiment de perdre énormément de temps à enfiler et retirer mes vestes, puis mes gants. J’ai essayé d’affiner ces automatismes. » Plus surprenant encore chez une spécialiste de l’ultra : Croft ne cultive aucune fascination particulière pour la douleur. « Je ne cours pas 100 miles pour souffrir. Ce n’est pas ce qui me pousse à le faire. Pourtant, j’ai parfois l’impression que c’est le récit que l’on met en avant dans l’ultra-trail. » Elle ne dispute d’ailleurs volontairement qu’un seul 100 miles par an. Convaincue que « l’ultra-trail n’est pas le sport le plus sain qui soit. » Ce qu’elle recherche est ailleurs. « Sur cette distance, je recherche davantage l’état de flow que les moments de souffrance. Même en 2024, lorsque j’ai terminé deuxième, l’expérience a été très agréable. Je ne peux pas dire que j’ai connu beaucoup de passages vraiment sombres. Il est donc possible de courir 100 miles et d’y prendre du plaisir. »
« J’aime faire les choses lentement »
Cette championne obsédée par les détails aime d’ailleurs, hors compétition, faire les choses autrement. Avec un groupe d’amis réuni notamment autour du journaliste et aventurier américain Andy Cochrane, journaliste et contributeur d’Outside, elle est partie courir au Groenland puis au Japon. Le premier de ces voyages les a notamment conduits sur les quelque 200 kilomètres de l’Arctic Circle Trail. « Lorsqu’on entreprend ce type de voyage isolé avec des amis, on apprend vraiment à se connaître beaucoup plus profondément. Andy dit toujours qu’il s’agit de “faire des choses difficiles avec des gens faciles à vivre”. C’est exactement ce que j’aime faire hors saison. »
Peu de chance donc de la voir sur un FKT. Pas plus peut être que sur une Hardrock. « Les gens me demandent aussi souvent si je veux courir cette course. Là encore, je ne sais pas. J’irais volontiers parcourir l’itinéraire en quatre jours, mais je ne suis pas certaine de vouloir tout faire d’une seule traite… J’aime faire les choses lentement. »
Reste alors une question : que resterait-il si, demain, on lui enlevait la course ? « Je trouverai d’autres moyens de mieux me connaître. Récemment, c’est la méditation qui a pris cette place. La course m’a permis d’en apprendre davantage sur moi-même à travers l’action. D’une certaine façon, avec la méditation, lorsqu’on retire l’action, on peut également atteindre des couches plus profondes et mieux se comprendre. » D’ailleurs, après sa victoire à l’UTMB 2025, elle n’a pas enchaîné les défis sportifs. « J’ai complètement arrêté toute activité physique pendant un mois. Je suis ensuite allée en Inde pour faire une retraite Vipassana, soit dix jours de méditation silencieuse. Après cela, j’ai commencé à avoir l’impression de revenir à mon état normal. »
La petite fille de Stillwater devenue l’une des meilleures ultra-traileuses du monde semble avoir parcouru une distance plus difficile à mesurer que les 170 kilomètres autour du Mont-Blanc. D’ailleurs lorsqu’on lui demande ce dont elle est la plus fière, elle ne cite d’ailleurs ni la Western States, ni l’UTMB. « Je crois être surtout fière du chemin parcouru sur le plan mental, de l’état d’esprit auquel je suis parvenue. Je suis également fière d’avoir travaillé et vécu à Taïwan, et d’avoir réussi à faire de ce pays mon foyer. Ces choses comptent probablement davantage à mes yeux que mes résultats en course. »
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