Troubles alimentaires, fractures de fatigue, drogues, quête de soi… Quelques jours avant sa victoire sur la Diagonale des Fous, Ruth Croft se dévoilait avec une rare franchise dans Roots, le nouveau documentaire d’Alexis Berg. Une prouesse du réalisateur et photographe français, qui signe un portrait intime et magnifiquement filmé de la championne néo-zélandaise. Et un véritable défi pour cette femme si peu encline à parler d’elle-même.
« Pour moi, courir 100 miles est probablement beaucoup plus confortable que de m’asseoir devant une caméra. » , nous confiait Ruth Croft fin juillet, à l’occasion d’une interview exclusive. Trois mois plus tard, on mesure toute la portée de ses paroles avec la sortie du film documentaire qui vient de lui être consacré. Diffusé en ligne le 14 octobre, deux jours avant sa victoire sur la Diagonale des Fous, ce 52 minutes, montré en avant-première fin août à Chamonix, révèle une Ruth Croft que l’on connaissait à peine. Derrière l’athlète qui a remporté la Western States et l’UTMB en 2025, une femme longtemps tourmentée, qui a dû apprendre à se reconstruire.
On connaissait le talent d’Alexis Berg pour les images, notamment à travers La Barkley sans pitié et Les Finisseurs, coréalisés avec Aurélien Delfosse, ou plus récemment Run Again, consacré à Dave Pen, chanteur du groupe Archive, sur la redoutable Spine Race. Sa véritable prouesse est ici ailleurs : avoir gagné la confiance d’une championne qui se livre si peu, et lui avoir donné l’espace pour raconter les épisodes les plus douloureux de son existence. « J’ai confiance en Alexis. Cela m’a clairement aidée. Il faut parfois faire des choses qui nous sortent de notre zone de confort », nous expliquait-elle. Elle a manifestement accepté d’aller très loin dans cet exercice.
« C’est à ce moment-là que je suis devenue boulimique »
Ruth revient notamment sur une réunion organisée dans son établissement scolaire, à l’adolescence. Ses parents et ses entraîneurs s’inquiètent de son poids. On lui impose d’en prendre sous peine de ne plus pouvoir courir, et de se soumettre à un traitement aux œstrogènes et à des pesées régulières. « Quand ton corps commence à changer comme ça, il te semble soudain étranger et incontrôlable. Et donc ma seule manière de reprendre le contrôle fut de commencer à me restreindre. Et c’est à ce moment-là que je suis devenue boulimique. » Elle raconte surtout la colère longtemps éprouvée envers les adultes présents à cette réunion. Jusqu’à comprendre, après un profond travail sur elle-même, qu’ils ne cherchaient qu’à la protéger : « Tout le monde dans cette pièce, à l’époque, tout ce qui comptait pour eux, c’était moi. Et c’était une preuve d’amour. » Suivent quatre années de fractures de fatigue durant ses études universitaires aux États-Unis. Ruth révèle aussi n’avoir eu ses premières règles qu’à 27 ans, dans la foulée d’un épisode capital, son long séjour à Taïwan.
Taïwan, les excès et la renaissance
En 2011, elle part à Taipei y enseigner l’anglais. Elle y restera cinq années et demie. Pour la première fois, la course ne dicte plus ses choix. Mais cette liberté nouvelle s’accompagne d’une période d’errance. « Je faisais beaucoup la fête, je buvais beaucoup et je prenais des drogues. […] Je n’aimais pas mon corps. C’était de l’évasion. Le sport n’allait pas bien, la vie n’allait pas bien. » Les lendemains sont difficiles, le sentiment de vide profond. Puis viennent l’apprentissage du mandarin, l’intégration dans la société taïwanaise et le retour progressif à la course. Cette fois, par envie, non par obligation. « De tous les pays, je n’aurais jamais pensé que Taïwan serait le lieu qui me ferait retomber amoureuse de ce sport. », confie-t-elle dans le film.
Fin 2017, elle décide de rentrer en Nouvelle-Zélande et de s’installer à Wānaka, au pied des montagnes. Elle veut cette fois donner une véritable chance à sa carrière sportive. Elle partage désormais sa vie entre la Nouvelle-Zélande et la France avec son compagnon, Martin Gaffuri, Français lui aussi issu du trail de haut niveau. Les succès s’enchaînent : après la CCC remportée dès 2015, elle gagne deux fois l’OCC, en 2018 et 2019, puis la Western States en 2022. Mais le parcours reste semé d’échecs. À la Transvulcania, qu’elle avait remportée l’année précédente, elle se laisse surprendre par le froid, sans équipement adapté. Elle abandonne, victime d’une hypothermie. « Je me comparais à la course que j’avais faite l’année précédente, et j’étais complètement aveugle aux conditions », reconnaît-elle. Une leçon qu’elle retiendra à l’UTMB 2025, disputé dans des conditions météorologiques particulièrement difficiles. Après une deuxième place en 2024, elle remporte enfin la grande boucle de Chamonix, dix ans après sa première victoire sur la CCC. Un objectif de longue date atteint, mais qu’elle se refuse désormais à considérer comme l’aboutissement de sa vie. Car si les victoires jalonnent son parcours, c’est ailleurs que Ruth Croft semble avoir trouvé ce qui compte véritablement à ses yeux.
Une victoire qui ne définit pas une vie
Des paysages sauvages de Nouvelle-Zélande aux montagnes de l’UTMB, Berg compose un portrait sensible, nourri des témoignages de ses proches. On découvre une fille de la côte ouest, élevée dans la culture du travail, une amie fidèle, une compagne pleine d’humour et une femme engagée dans une quête personnelle qui la mène jusqu’à des retraites de méditation silencieuse. Dans notre entretien d’août, Ruth nous assurait être totalement guérie de ses troubles alimentaires, après quinze années de cheminement. Elle expliquait aussi que sa plus grande fierté n’était ni l’UTMB ni la Western States, mais le chemin parcouru mentalement. Le film donne une profondeur nouvelle à ces confidences. Et lorsqu’arrive enfin la victoire sur l’UTMB 2025, après une nuit glaciale et une formidable remontée, l’essentiel n’est pas le trophée, mais le bonheur de partager ce moment avec ses proches. « Gagner l’UTMB n’a aucune importance », affirme-t-elle dans le film. Une déclaration paradoxale pour une athlète qui a longtemps pleuré quand elle n’était qu’à la 2e place du podium et qui a poursuivi cet objectif pendant dix ans. Mais Ruth semble avoir appris à distinguer ce qu’elle fait de ce qu’elle est. « Être une coureuse, c’est juste un chapitre dans un livre. Juste un fragment de l’histoire. » C’est ce qu’Alexis Berg réussit à raconter, et ce qui fait de Roots bien davantage qu’un film de trail.