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Du cyclo-pousse aux sentiers du Grand Raid, les parcours fulgurants de deux traileurs malgaches

  • 16 octobre 2026
  • 8 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

En 2025, un Malgache presque inconnu du grand public, Haja Nirina, termine deuxième de la Mascareignes, le 70 km du Grand Raid de La Réunion, à seulement 3 minutes et 21 secondes du vainqueur. Un an plus tard, c’est son coéquipier Alvine qui décroche une magnifique victoire au MUT by UTMB en Afrique du Sud. Deux performances qui cachent pourtant des réalités bien différentes de celles de nombreux coureurs du circuit international. Car à Madagascar, les deux hommes pratiquent au sein du Crown Athletics Club tout en exerçant de rudes métiers de cyclo-pousseur et de livreur, qui ajoutent près de 60 km par jour à leur charge d’entraînement. Un an plus tard, ils reviennent à La Réunion, prêts à se mesurer à l’élite, malgré des moyens qui, eux, sont loin de suivre.

À Saint-Pierre, sur l’île de La Réunion, Haja Nirina et Avotraniaina Tahirinirina Jeannot, que tout le monde appelle Alvine, tous les deux 32 ans, viennent de récupérer leurs dossards. Le temps est désormais au repos avant le départ des courses du Grand Raid. Ce soir, à 22 h, heure locale (20 h en métropole), Alvine s’élancera sur la Diagonale des Fous, tandis qu’Haja prendra le départ de la Mascareignes à une heure du matin. Malgré l’imminence de l’échéance, les deux hommes, accompagnés de Yann Mayette, le président du Crown Athletics Club Antsirabe, ont pris le temps de raconter à Outside leurs parcours. Car le chemin parcouru pour en arriver là a été long. « Il y a quelques années, quand je m’occupais du club, je leur ai promis qu’un jour on arriverait peut-être à aller faire une course à l’extérieur du pays, mais ce n’était pas sûr », se souvient Yann Mayette. Une promesse que les coureurs ont depuis concrétisée, en décrochant des résultats qui leur ont permis de s'aligner sur la scène internationale. 

Alvine (gauche) et Haja (droite) prêts à prendre le départ de la Diagonale des Fous et de la Mascareignes.

Cyclo-pousseur et livreur, mais aussi traileurs à leurs heures

À Antsirabe, ville située à environ 160 kilomètres au sud de la capitale, Haja gagne sa vie en tirant un cyclo-pousse. Un métier qu’il exerce depuis ses 22 ans et qui le fait pédaler 60 à 70 km par jours, selon les trajets. Chaque matin, il parcourt en plus les sept kilomètres qui séparent sa maison de son véhicule en courant, avant de reprendre le même chemin au retour, une fois sa journée terminée. À cette routine s’ajoutent ses entraînements du Crown Athletics Club, qui portent son volume hebdomadaire de course à pied à 100 ou 110 kilomètres.

« C’est très aléatoire », explique-t-il à propos de ses journées de travail. « Il y a des journées où tu vas pouvoir bien travailler et réussir à avoir ta somme à 15 heures. Et puis, il y a des jours où tu n’auras personne. » À Antsirabe, où entre 3 000 et 4 000 de cyclo-pousses circulent pour une population d’environ 300 000 habitants, la concurrence est forte. « C’est un peu la guerre », résume Yann. Si Haja peut gagner jusqu’à 15 000 ariarys par jour (environ 3 à 4 euros) lorsque l’activité est bonne, son activité peut ne lui rapporter que 4 000 à 5 000 ariarys lorsque les clients se font rares.

Pendant longtemps, une autre dépense venait amputer ces revenus : la location de son cyclo-pousse. Comme beaucoup de conducteurs, Haja devait verser 5 000 ariarys (environ 1 euro) par jour à son propriétaire. Une somme qui pouvait représenter parfois jusqu’à la moitié de ses revenus lors des journées les moins rémunératrices. En 2021, Yann Mayette a mis en place un système de microcrédit permettant à certains coureurs du club d’acquérir leur propre véhicule. Plutôt que de payer une location quotidienne, ils remboursaient progressivement le club à hauteur de 2 500 ariarys par jour, soit environ 50 centimes, jusqu’à en devenir propriétaires. Haja a ainsi pu rembourser son cyclo-pousse au bout de deux ans. « Sur ce projet, je me suis rendu compte que pleins d’athlètes du club ont revendu leur véhicule, ils ont eu besoin de faire une rentrée d'argent rapide à un moment donné, soit pour un décès, soit pour une naissance, soit pour de la scolarisation. Mais Haja fait partie de ceux qui ont gardé leur véhicule », souligne Yann. 

Alvine, quant à lui, habite Antananarivo, la capitale malgache, et partage son temps entre son travail de livreur, qu’il effectue principalement en scooter, parfois à vélo ou à pied, et l’accompagnement de groupes de trail sur les sentiers de l’île. Une activité qu’il a découverte après ses débuts dans le trail, en novembre 2019. « J’ai vu une publication de quelqu’un qui faisait du trail sur les réseaux, et les paysages, la beauté de ce qu’il faisait m’a tout de suite donné envie d’essayer. », raconte-t-il. Mais au début, c’était surtout des balades entre amis. » Des balades qui se sont pourtant progressivement musclées, surtout après avoir rejoint le Crown Athletics Club en 2022. « J’ai toujours couru de longues distances, mais après être entré dans le club, j’ai suivi les plans d’entraînement, encore et encore. Je pense que c’est ce qui m’a permis de gagner en force et de mieux me préparer aux compétitions », estime-t-il. Aujourd’hui, Alvine court environ 160 kilomètres par semaine, auxquels s’ajoutent les déplacements de livreur qu’il effectue à pied. Au total, son volume peut atteindre les 200 kilomètres hebdomadaires. 

Des conditions d’entraînement loin de celles de l’élite

« À Madagascar, la course, c'est roulant, très roulant. Pas autant de technicité que les sentiers de la Réunion », explique Haja. « Du technique, on peut en trouver, mais le problème, c'est que ce sont des heures ou des jours de route pour y aller. Les routes sont vraiment dans un mauvais état. » ajoute Yann. Le club doit ainsi parcourir une trentaine de kilomètres hors de la ville afin de trouver des sentiers adaptés et du dénivelé pour faire leurs sorties longues. Un terrain de jeu qui s’avère restreint lorsqu’il s’agit de s’aligner sur les grandes échéances internationales et de rivaliser avec les élites du monde entier. 

Cette année, pour se préparer au Grand Raid, Haja et Alvine ont participé à un stage de quatre jours à Ambohitantely, un secteur d’altitude où ils ont pu s'entraîner sur des chemins plus caillouteux et techniques que ceux qu'ils fréquentent habituellement. Leur préparation s’est aussi structurée grâce aux plans que leur transmet depuis un an Jonathan Mayette, le frère de Yann, entraîneur de trail en métropole. Mais ces progrès ne suffisent pas à gommer toutes les différences avec les coureurs qui disposent de davantage de temps et de moyens pour préparer les grandes échéances internationales. Alvine le constate à La Réunion : « Je vois des coureurs qui viennent de France et qui arrivent un mois, voire presque deux mois à l’avance pour faire des reconnaissances des parcours. Nous, nous sommes arrivés une semaine avant la course et nous n’avons pas eu le temps d’en faire beaucoup », raconte-t-il. « Et nous, nous avons dû chercher de l’argent et tout pour pouvoir être ici. »

À quelques heures du départ, les objectifs des deux coureurs restent ainsi mesurés. « Il y a beaucoup de coureurs étrangers, des athlètes internationaux, et le parcours est très différent de ce qu’on connaît à Madagascar. Mon objectif, c’est simplement d’être finisher », nous dit Alvine, qui s’apprête à prendre le départ de sa première Diagonale des Fous. Mais j’aimerais aussi me comparer aux autres de mon niveau, voir où je me situe par rapport aux élites, combien de temps je perds ou je gagne sur eux. »

Haja, qui connaît déjà la Mascareignes pour y avoir terminé deuxième en 2025, préfère ne pas se fixer d’objectif chronométrique avant d’avoir pris la mesure de ses sensations le jour de la course. Une prudence que Yann Mayette encourage, soucieux de ne pas ajouter aux difficultés de ses athlètes la pression des résultats. « La victoire, c’est d’être ici. On a réussi à venir une fois de plus », rappelle-t-il. C'est déjà une petite victoire de ne plus passer incognito et d'avoir une reconnaissance sur une course comme celle-ci. Il y a quelques années, on ne parlait pas du tout de nous comme des élites. Petit à petit, on se sent de plus ne plus légitimes, même si on ne se sent pas encore tout à fait à notre place. Leur bonne humeur fera leur réputation sur les sentiers et puis on verra à La Redoute ce qui va se passer. »

Aujourd’hui, quand on arrive sur une course internationale et qu’on voit les élites devant nous, on se dit qu’on est là, nous aussi, qu’on fait partie du plateau, qu’on peut nous appeler sur le podium.

Haja se place 2e de la Mascareignes 2025, à seulement 3min 21s du premier.

Au-delà de leurs résultats, c’est surtout leur détermination qui a convaincu Yann Mayette de miser sur eux. « Tu les vois, ils vont donner tout, et plus que tout encore. Sur les courses, ils ne lâchent jamais. Même quand ils sont dans un mauvais jour, ils trouvent le moyen d’aller au bout. C’est cette résilience qui m’a convaincu que j’avais fait le bon choix en décidant de leur donner un coup de main. Ils me le rendent bien, en mouillant le maillot à chaque course. Aujourd’hui, quand on arrive sur une course internationale et qu’on voit les élites devant nous, on se dit qu’on est là, nous aussi, qu’on fait partie du plateau, qu’on peut nous appeler sur le podium. Alors autant se faire plaisir. »

Le club face à la professionalisation du trail

Créé en 1997 par l’Australien Geoff Gorrie, installé à Antsirabe, le Crown Athletics Club est né d’une course de pousse-pousse organisée pour les conducteurs de la ville. Les premiers participants sont ensuite devenus les premiers athlètes du club. Après son départ, le groupe a continué à se retrouver et à s'entraîner, mais sans moyens financiers significatifs. Jusqu’à ce que Yann Mayette, arrivé à Madagascar en 2017 avec sa compagne, chercheuse au CIRAD, en reprenne la direction l’année suivante. Il comprend rapidement que leur principal frein n’est pas leur potentiel sportif, mais le manque de matériel, de moyens pour se déplacer et d’occasions de participer à des compétitions. Aujourd’hui, une trentaine de coureurs en font partie, dont une dizaine conduisent encore un cyclo-pousse. « J’avais un peu le syndrome de l’imposteur à devoir aller chercher des partenaires », confie Yann, qui hésitait à mettre en avant la précarité des coureurs pour obtenir des financements, préférant insister sur leur niveau sportif. « Tant qu’on n’avait pas prouvé de résultats, c’était compliqué à expliquer. Mais quand les partenaires ont commencé à rencontrer les gars, ils se sont dit : “Mais ils sont super, et en plus, ils ont un niveau de fou.” »

Depuis 2024, le club bénéficie notamment du soutien d’Halona Sport Distribution, à La Réunion. En 2026, la Fondation Salomon a rejoint le projet pour son volet social, tandis que Rudy Project accompagne les coureurs sur le circuit UTMB. Des soutiens qui permettent d’envisager de nouvelles échéances internationales : après sa victoire en Afrique du Sud, Alvine a décroché son accès à l’UTMB en 2027, Haja vise désormais l’OCC. Et si les dossards sont en passe d'être assurés grâce à Rudy Sport, il reste à financer le voyage et le logement.

Pour Haja, cette reconnaissance a déjà des effets concrets. Selon Yann, ses revenus annuels sont passés d’environ 350 euros en 2025 à près de 2 500 euros en 2026, grâce au sponsoring, aux primes et au développement de petits projets commerciaux, dont l'achat de vingt vaches destinées à la vente de lait, qui lui permettent de moins dépendre de son travail de conducteur de cyclo-pousse. « J'ai l'impression d'être professionnel », explique Haja, qui mesure le chemin parcouru depuis sa deuxième place sur la Mascareignes. Pour Alvine, pouvoir vivre de la course changerait également beaucoup de choses : « Je n'aurais plus besoin de chercher de l'argent. Ça changerait beaucoup. »

Mais cette progression reste fragile, anticipe Yann. « Vu l’accélération des moyens dans le trail mondial et dans l’élite, je ne sais pas combien de temps on va pouvoir essayer de tenir la cadence », reconnaît le président du club « Il y a des élites qui ont des conditions extraordinaires pour s’entraîner, avec des coachs, des diététiciens, des kinés. Mais il y en a qui essaient d’accrocher ce wagon de l’élite sans avoir du tout les mêmes conditions. On va voir comment eux se débrouillent et quels résultats ils arrivent à avoir malgré le manque de moyens. » 

Yann cherche désormais comment permettre aux athlètes de construire une activité durable autour du sport. Il essaie notamment de faire reconnaître à Madagascar un statut proche de celui d’accompagnateur en moyenne montagne, en lien avec le ministère du Tourisme. Certaines agences  de voyage font déjà appel à des athlètes du club, dont Alvine, pour baliser des itinéraires et encadrer des sorties. Cette activité pourrait leur procurer des revenus plus réguliers que le transport en cyclo-pousse, mais son développement dépendra aussi de la demande touristique, limitée à 250 000 touristes par an. « Est-ce qu’on n’essaie pas d’ouvrir un nouveau métier ? », s’interroge Yann. « Mais c’est risqué aussi. Si je les oriente sur autre chose et que ça ne marche pas, je me sentirai responsable. » Reste enfin à préparer l’avenir du club lui-même. Installé à Madagascar depuis 2017, Yann sait qu’il pourrait repartir d’ici deux ans. Structurer le fonctionnement du club, transmettre davantage de responsabilités aux athlètes et consolider les partenariats sont autant de moyens de préparer la suite. 

Pour suivre leur course en direct sur le Grand Raid de La Réunion, retrouvez Alvine sur la Diagonale des Fous (dossard n° 1125) et Haja Nirina sur la Mascareignes (dossard n° 3227) via LiveTrail.

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