Les puristes le clament haut et fort : la Hardrock 100 n’est pas une course. C’est un événement. Et en plus de trente ans d’existence, rien n’a changé. L’épreuve de 160 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif, qui va se dérouler du 12 au 14 juillet, reste intimiste. Sur les sentiers du moins. Car les coureurs sont désormais scrutés par l’ensemble de la planète ultra, qui ne cesse d’être fascinée par une course qui semble avoir trouvé l’équilibre parfait entre maintien de ses valeurs originelles et évolution. Un exercice pas si facile...
Automne 1991. Une publicité au dos du magazine américain « Ultrarunning », annonce la naissance d'une nouvelle course. Un 100 miles à travers les montagnes de San Juan, dans le sud-ouest du Colorado. L'homme à l'origine de cette annonce est Gordon Hardman, un local qui connaît toutefois assez peu les sentiers de la région. Pour l’aider, il fait appel à John Cappis, un habitant de Telluride. L’idée ? Mettre au point un itinéraire reliant les quatre principales villes minières de Silverton, Telluride, Ouray et Lake City. Le tout en empruntant principalement des chemins historiques. Le parcours verra le jour en janvier 1992. Peu de temps après, Charlie Thorn rejoint le duo.
Six mois plus tard, en juin 1992, les trois hommes ainsi que deux de leurs amis, Rick Trujillo et Dale Garland, commencent à explorer l'itinéraire et à en peaufiner les détails. Enthousiasmés par ce projet passion, ils n'ont toutefois aucune idée de l’ampleur qu’il va prendre. « Nous n'avons jamais eu l'intention d'organiser un événement aussi populaire », explique Dale Garland, aujourd’hui directeur de l'événement. « D’autant plus que ça n’a pas du tout été le cas pendant les premières années ».
« On n’avait pas prévu la mise en place d’une loterie »
La première édition de la Hardrock a réuni 18 participants seulement. Un nombre qui a lentement augmenté les années suivantes (30, puis 40 coureurs, etc). Et cette année, ce sont 140 chanceux qui parcourront cette épreuve mythique. Tous ont été sélectionnés via une loterie ayant réuni plus de 2414 inscriptions.
La course commence et s’achève à Silverton, une ville minière historique située en plein cœur du Colorado. Elle traverse certains des terrains les plus accidentés et vertigineux de l'État. De quoi lui créer, au fil des éditions, une sacrée réputation. Si bien que la Hardrock est aujourd’hui un événement d'envergure internationale qui invite ses coureurs à parcourir une boucle de 160 kilomètres avec plus de 10 000 mètres de dénivelé positif. Le tout à une altitude moyenne de plus de 3000 mètres.
« On n’avait pas prévu la mise en place d’une loterie », explique Dale Garland. Pour lui, l’attrait de la Hardrock est lié à l'importance historique des villes qu'il relie. Mais surtout à sa communauté. « Nous avons réussi à créer un événement qui est perçu par beaucoup comme un moment qui rassemble » poursuit-il. « De nombreuses personnes sont impliquées, des coureurs aux bénévoles. Ce succès est en quelque sorte une arme à double tranchant. Car finalement de plus en plus de gens sont séduits par la beauté de montagne San Juan. Les gens ont envie de venir les explorer ».

Pourquoi la Hardrock n'est pas une « course » ?
Si vous dites que la Hardrock est une course, vous serez gentiment corrigé par la communauté qui entoure l'événement. Car cette épreuve désormais mythique est présentée comme non compétitive. Ce qui est loin d’être un frein pour les athlètes. Nombreux sont d’ailleurs les traileurs et traileuses élites à s’y aligner chaque année. On pense notamment à Kilian Jornet ou encore Courtney Dauwalter.
« La Hardrock est un événement spécial à mes yeux. Il y a d’abord les montagnes, immenses et sauvages. Puis la communauté qui fait que l’on a l’impression d’être en famille. S’ajoute à cela un parcours exigeant qui vient pimenter l’aventure », souligne Courtney Dauwalter, détentrice du record du parcours féminin, qui s'apprête à s’élancer sur le parcours pour la quatrième fois. « Peu importe à quelle place vous terminez la course, l'essentiel est de partager des jolis moments avec les autres coureurs, les bénévoles et l'ensemble de la communauté ».
« Je pense que les coureurs rapides de notre sport, du moins ceux qui sont attirés par un événement comme celui-ci, le sont pour les mêmes raisons que les personnes qui terminent après eux : l'histoire, la communauté, la difficulté – à la fois du parcours et probablement de l'accès – et bien d'autres choses encore » analyse Meghan Hicks, quatre fois finisheuse de la Hardrock.
« Une grande partie du parcours de l’épreuve se déroule sur des sentiers créés par les mineurs »
Pour mieux comprendre ce qui pousse tant de coureurs, certains parmi les meilleurs au monde, à s'essayer à la Hardrock, il faut revenir à l'histoire de Silverton.
« L'histoire de l'exploitation minière dans la région est fascinante. L'événement est un hommage à ceux qui ont cherché fortune dans les montagnes » explique Dylan Bowman, deuxième de la Hardrock en 2021. « Une grande partie du parcours de l’épreuve se déroule sur des sentiers créés par les mineurs au début des années 1900. Une énergie que l’on ressent tout au long du parcours ».
Après la ruée vers l'or de la Californie en 1849, de nombreux trappeurs ont évolué dans les vallées fluviales luxuriantes et les pics escarpés des montagne de San Juan. Tous espéraient apercevoir une lueur d'argent ou d'or scintillant dans les eaux peu profondes. Ou encore voir le soleil se refléter dans une bande de minerai sur une roche exposée.
Des opportunités minières qui ont drastiquement diminué dans les années 1950. À savoir qu’à son apogée, la population de Silverton était de 1375 habitants, avant de chuter à 890 en 1957 après la fermeture des mines. Les hautes terres du Colorado se sont ensuite peu à peu tournées vers le tourisme, qui a connu un véritable essor au début des années 60. Nombreux furent alors les esprits aventureux à rêver devant les montagnes de San Juan.
« Je ne suis jamais en compétition avec les autres sur la Hardrock. Mais plutôt avec moi-même »
Avec leurs sommets déchiquetés striés de neige et leurs prairies alpines luxuriantes parsemées de fleurs de toutes les couleurs, les montagnes de San Juan sont absolument uniques. C’est d’ailleurs ce qu'ont voulu mettre en avant les organisateurs de la Hardrock en demandant aux athlètes d'embrasser à l'issue de leur course un gros morceau de roche extrait des montagnes environnantes et orné de la devise officielle de l'événement, « Wild and Tough » (« Sauvage et difficile »).
« Celles et ceux qui n'ont jamais participé à la course ou qui ne sont jamais allés dans les San Juans doivent savoir que le parcours lui-même est réellement sauvage », explique Yassine Diboun, coureur professionnel américain. « Ajoutez à cela les ascensions des hauts sommets, et vous obtenez un cocktail explosif ». Et selon Kimino Miyazaki, entraîneuse japonaise, le terrain accidenté développe un sens de collaboration entre les coureurs, plutôt que de compétition. « Je ne suis jamais en compétition avec les autres sur la Hardrock. Mais plutôt avec moi-même », dit-elle.
« La dimension de la compétition n'est jamais comparable à celle de la Western States ou de l'UTMB, mais elle reste un objectif majeur pour la plupart des coureurs de trail professionnels » complète Dylan Bownman. « Et l'ambiance particulière qui règne au sein de la communauté et la richesse de son histoire rendent la course encore plus attrayante. C'est un privilège de participer à cet événement ».
L'altitude, la technicité, l'éloignement, les montées et les descentes soutenues font de la Hardrock un défi unique. «Je vois ces grandes courses et les projets que j'entreprends comme un Rubik's Cube. Il faut le tourner de différentes façons pour le terminer. Et chaque course, chaque aventure, est différente », explique Yassine Diboun. « Si bien que les participants doivent non seulement entraîner leur corps et leur mental, mais aussi gérer les réactions physiologiques à l'altitude et faire face à des conditions météorologiques très spécifiques ».
Une épreuve mythique qui a inspiré les plus grands
Bien que la Hardrock reste un événement intimiste, la course a su faire sa place dans le milieu du trail. « Ca a été l'une des premières courses à m’avoir inspiré lorsque j'ai commencé le trail, en 2008 » raconte Dylan Bownman. « J’ai eu l'occasion de la courir, ce qui a été l'un des plus beaux jours de ma vie et de ma carrière ».
Même son de cloche chez Courtney Dauwalter. La traileuse a abord été intriguée par le défi proposé par l’épreuve avant d'en tomber définitivement amoureuse. « C’est l'une des courses sur lesquelles je me souviens avoir lu le plus d’articles lorsque j'ai commencé à pratiquer le trail » se souvient-elle. « C'était il y a plus de dix ans ! J'ai vu des photos des vues incroyables du parcours. J’ai vite su que j'aimerais le faire un jour. Mais j'ai aussi vu le profil du parcours et lu des histoires sur les souffrances qu'il fallait endurer pour terminer la boucle. Je me suis vraiment demandée à l'époque si je serais un jour capable de terminer un parcours aussi difficile ».
Une politique de féminisation novatrice
La croissance involontaire de la Hardrock s'est accompagnée d'une remise en question en ce qui concerne l'équité. Car si les femmes ont toujours été présentes sur l’événement, et ce, dès la première édition, la participation féminine est restée faible. Des changements ont donc été apportés à la loterie en 2021, afin de garantir que le nombre de femmes sur la ligne de départ corresponde au pourcentage de femmes qui se sont inscrites au tirage au sort. À savoir que ce dernier, privilégiant les coureurs ayant terminé plusieurs fois, donnait un avantage aux hommes, davantage susceptibles d'obtenir le statut de « vétéran ».
« Chacun a sa propre interprétation de ce qui est équitable ou juste... en tenir compte a été un peu laborieux » se souvient Gina Lucrezi, membre du conseil d'administration de Hardrock et fondatrice de Trail Sisters, une association qui cherche à augmenter la représentation féminine dans le trail. « Dans l'ensemble, tous les membres du conseil d'administration ont approuvé la politique d'équité, car nous avons pu de produire une politique susceptible de répondre aux préoccupations de chacun, tout en étant transparente et traçable vis-à-vis des membres de la communauté ».
Encouragés par le succès de cette politique, Gina Lucrezi souhaiterait désormais que des mesures supplémentaires soient prises pour accroître la participation et l'intérêt de groupes sociaux historiquement sous-représentés sur la Hardrock.
« Nous voulons être sauvages, nous voulons être libres »
Alors que l'ultrarunning est en plein essor, suscitant aussi bien l'intérêt de coureurs que de spectateurs, cet événement historique reste largement inchangé, fidèle à ses racines « sauvages et difficiles ». Sans pour autant oublier d’évoluer afin de répondre aux besoins et aux défis de la communauté que la Hardrock a rassemblée en plus de 30 ans d’existence.
Les premières tentatives pour faire entrer l'événement dans l'ère numérique n'ont par exemple pas toujours été bien accueillies, rappelle Dale Garland. Quantité de gens se sont opposés à l'intégration de dispositifs de suivi en direct : cela allait à l'encontre de l'éthique de l'événement, selon eux. Sauf que la technologie permettant de suivre les coureurs contribue aujourd’hui énormément au rayonnement international de l’événement.
Selon le directeur de la course, la Hardrock, tout comme l’ultra en général, se trouve actuellement à un point crucial. Envisager sa croissance en connaissance de cause ne peut qu’aider à garder les rennes d'un événement qui suscite autant de passion, dit-il. « Si l'on considère les choses dans un sens plus large, à mesure que le sport progresse, c'est une bonne chose que nous ayons plus en plus de gens sur les sentiers » explique-t-il. « Car nous exposons davantage de personnes à la nature ».
« La Hardrock met en évidence que le succès peut avoir plusieurs facettes dans le trail. Certains essaient de nous enfermer dans des parcours standardisés hypermédiatisés et de les reproduire ad nauseam », analyse Meghan Hicks. « Or la Hardrock, c'est l'excentricité. Une entité vivante qui ne peut pas être mise dans une boîte, c'est ça que veulent les traileurs. Nous voulons être sauvages, nous voulons être libres ! ».
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