C’est bien connu, une fine couche de graisse aide les nageurs en eaux libres à lutter contre le froid, plus efficacement qu'une combinaison pour les poids plumes. Mais quand est-il une fois de retour à terre ? Des chercheurs français se sont longuement penchés sur le sujet et leurs conclusions sont étonnantes.
Un certain nombre d’étapes est à cocher afin que votre traversée de la Manche à la nage soit officiellement enregistrée par la Channel Swimming Association. Et ce, avant même de rentrer dans l’eau. Notamment : passer un examen médical, choisir une date avec des marées appropriées, réserver un pilote de bateau pour vous accompagner… sachant que les pilotes figurant sur la liste officielle n'acceptent actuellement des réservations que pour dans trois ans. Autre point non négligeable : vous devez également être capable de nager environ 30 kilomètres pendant six heures dans une eau dont la température ne dépasse pas 15 degrés. Température recommandée pour les bains glacés censés favoriser la récupération. L'affaire n'est donc pas un jeu d'enfant. Aussi toute mesure susceptible de stabiliser la température corporelle des nageurs est-elle étudiée avec beaucoup d'intérêt. C'est le cas des recherches menées récemment par une équipe de scientifiques français.
Plus la baisse de la température corporelle est rapide, plus l'abandon est précoce
Dans une récente publication de l'International Journal of Sports Physiology and Performance, des chercheurs français ont testé des nageurs lors d'un Channel Swim Camp en Bretagne, où les participants tentaient de venir à bout de six heures de nage. Malheureusement pour eux, la température de l'eau avoisinait les 12 degrés. Au total, 14 athlètes ont accepté d'avaler des thermomètres comestibles visant à mesurer leur température corporelle pendant et après la nage, afin d’avoir une idée plus précise de ce qui se passe pendant - et, surtout, après - une longue période de nage en eau froide.
Le groupe comprenait 11 hommes et 3 femmes, âgés en moyenne de 38 ans. Leur poids moyen était de 90 kg, ce qui correspond à un IMC de 26,1 et à un pourcentage de graisse corporelle de 19,2 (nous reviendrons par la suite sur l'importance de ces chiffres clés). De plus, tous les participants étaient des nageurs expérimentés ayant l’habitude de s'entraîner régulièrement en eau libre, mais seuls huit d'entre eux ont déclaré s'être exposés au froid de manière hebdomadaire, sous forme de douches froides, d'immersion en eau froide ou de nage en eau froide.
Alors, comment se sont déroulées les séances de natation ? Rien de tel qu’un graphique pour comprendre la situation. Le schéma suivant montre la température corporelle, en degrés Celsius, de chacun des participants pendant la nage. Quelques repères sont tout de même essentiels : la température corporelle normale est d'environ 37 degrés – et on considère généralement que l'hypothermie s'installe en dessous de 35 degrés.

Première chose à noter : seules trois lignes ( et donc trois nageurs) atteignent l'objectif fixé à 360 minutes - les autres ayant abandonné prématurément l’épreuve. Ce qui donne une durée moyenne de 194 minutes. Des résultats qui s'expliquent facilement. C’est bien simple, plus la baisse de la température corporelle est rapide, plus l'abandon est précoce. Le facteur limitant étant clairement l'hypothermie : pendant le test, sept des participants sont descendus en dessous de 35 degrés.
À titre de comparaison, dans une étude similaire réalisée en 2016, les neuf nageurs ont terminé avec succès les six heures de natation dans une eau à 15 degrés. Un seul d'entre eux a souffert d'hypothermie. C'est pourquoi World Aquatics, organisme régissant ce sport, impose une température minimale de 16 degrés pour les épreuves de marathon en eau libre, et le port d'une combinaison est obligatoire en dessous de 18 degrés.
Justement, quid des combinaisons ? Seuls six des nageurs ayant participé à la nouvelle étude en portaient une. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, cet équipement n'a pas été déterminant : les trois nageurs ayant réussi le défi ont tous nagé avec des maillots de bain ordinaires. Attention, conclure que les combinaisons sont totalement inutiles serait une erreur, sachant que les nageurs qui en portaient étaient, pour la plupart, plus minces que les autres. Qu’en retenir ? Le succès de l’adaptation au froid réside dans la couche de graisse utilisée comme isolant.
Autre point étonnant : si vous regardez attentivement le graphique, vous verrez qu'une ligne se détache du reste. Ce nageur a commencé avec une température corporelle d'environ 38 degrés et, après six heures, il avait une température parfaitement normale d'environ 37 degrés. Il se trouve que ce participant avait également le pourcentage de graisse corporelle le plus élevé, soit 26,9 %. Mais ce n'est pas tout ! Comme il faisait partie des nageurs d'ultra-distance en eau froide les plus expérimentés du groupe, sa température de départ élevée peut s'expliquer par un effort léger avant la nage, ce qui est une pratique courante chez les athlètes les plus aguerris. De plus, plusieurs rapports (le plus célèbre étant celui du nageur polaire Lewis Pugh) indiquent que les adeptes de la nage en eau froide développent une réponse pavlovienne conditionnée : la perspective d'une nage en eau froide fait augmenter leur température corporelle avant même qu'ils ne se jettent à l'eau.
Quid de la période de refroidissement post-effort ?
Mais l’étude ne s’arrête pas là ! En fait, son but principal était de découvrir comment réagissait le corps une fois sorti de l’eau froide. Or, on a constaté que la température corporelle continuait de baisser pendant un certain temps. Ce qui peut être dangereux, car des nageurs (ou des victimes d'accidents secourues) semblant être en bonne santé peuvent se retrouver en hypothermie alors qu'ils sont apparemment en sécurité sur la terre ferme. Plusieurs mécanismes différents contribuent à ce refroidissement prolongé. Tout d'abord, lorsque vous cessez de nager, vous ne produisez plus de chaleur sur le plan métabolique. Dès que vous commencez à vous réchauffer, le sang retourne vers vos extrémités froides, se refroidit, puis recircule vers votre cœur. Dans ce cas, l’épaisse couche de graisse si utile pour vous garder au chaud pendant la natation, peut devenir un sacré inconvénient une fois sorti de l’eau, car elle puise davantage de chaleur dans le cœur au fur et à mesure que le corps se réchauffe.
Et c’est ce que l’on remarque sur le terrain, la température corporelle des nageurs a continué à baisser pendant 25 minutes en moyenne après leur sortie de l'eau, passant de 35 à 34,5 degrés, franchissant ainsi le seuil de l'hypothermie. Et ce sont les personnes dont l'IMC et le pourcentage de graisse corporelle étaient les plus élevés qui se sont le plus refroidies. L’athlète ayant eu la période de refroidissement la plus élevée après la nage (66 minutes) est le nageur qui a eu la température corporelle la plus élevée pendant toute la durée du défi.
Que retenir de cette étude ? Avant tout que les combinaisons n'ont pas permis aux nageurs les plus minces de résister à l'eau froide; ce qui est décevant. Surtout quand on sait que rester au chaud pendant les longues séances de natation en eau libre est un réel défi. Et que, comme le rappelle d'ailleurs la Channel Swimming Association, l’un des aspects les plus difficiles pour les athlètes désirant traverser la Manche est de développer cette fine couche de graisse protectrice qui fait réellement la différence. « Vous allez donc devoir faire des essais pour parvenir à l'enveloppe la plus performante pour vous. En sachant qu'il n'y a pas de recette miracle ! » souligne-t-elle.
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