Après une année exceptionnelle au Yosemite puis 17 765 mètres d’escalade avalés en 43 jours dans les grandes voies de Provence, Laura Pineau voulait changer de registre : ne plus seulement répéter ou enchaîner des itinéraires existants, mais imaginer ses propres aventures. La Française de 25 ans vient de passer à l’acte au Brésil. Avec quatre grimpeuses qu’elle n’avait encore jamais réunies dans une même cordée, elle a ouvert Sintonia, une nouvelle voie de 800 mètres sur la Pedra Baiana, dans le Minas Gerais. Une ouverture présentée comme la première réalisée sur un big wall brésilien par une équipe 100 % féminine. Elle nous livre ici son récit.
« Imaginer mes propres projets, peut-être aller grimper des parois qui n’ont jamais été faites… » Lorsque nous avions interrogé Laura Pineau en avril dernier, au lendemain d’un projet qui l’avait vue avaler les 100 plus belles grandes voies de Provence en seulement 43 jours, la Française nous avait clairement annoncé la suite. « Ce qui m’a plu dans cette aventure, c’est de faire quelque chose d’inédit, que personne n’avait fait avant. C’est sûr que j’ai envie de continuer à explorer ça. ». Quatre mois plus tard, la grimpeuse de 25 ans est passée à l’action et a changé de continent. Direction le Brésil et la Pedra Baiana, un immense monolithe de granite situé près de Nova Belém, dans l’est du Minas Gerais, où Laura vient d’ouvrir Sintonia, une nouvelle voie de big wall de 800 mètres, avec quatre autres femmes : les Brésiliennes Gisely Ferraz, Danielle Pinto et Júlia Trojan, et l’Américaine Miya Tsudome. L’équipe présente cette réalisation comme la première ouverture d’une voie de big wall au Brésil par une équipe exclusivement féminine.
Pour Laura Pineau, Sintonia marque une nouvelle étape. Arrivée au Yosemite à 22 ans alors qu’elle débutait encore en trad, elle y a connu en deux ans une progression spectaculaire : Freerider sur El Capitan, Greenspit, puis, avec Kate Kelleghan, la première Yosemite Triple Crown féminine, avant de réaliser fin 2025 la première ascension féminine de Wet Lycra Nightmare, sur Leaning Tower. Revenue en France, elle avait ensuite changé radicalement d’échelle avec Elsa Ponzo : 100 grandes voies de Provence, 17 765 mètres et 691 longueurs, bouclées en 43 jours. Une expérience qu’elle rapprochait de l’ultra-trail et de sa fameuse « pain cave », poussant cette fois l’endurance physique et mentale sur plus d’un mois. Mais pas question d’enchaîner indéfiniment ce genre de marathon vertical, nous expliquait-elle alors. « Les sentiers battus ne m’intéressent pas », nous disait-elle. Ce qu’elle voulait, c’était concevoir elle-même le projet, partir vers l’inconnu et ouvrir. Avec Sintonia, elle est donc passée de l’enchaînement de voies à leur création. Et avec une expérience étonnamment limitée en la matière : avant de partir au Brésil, elle n’avait, dit-elle, ouvert que deux longueurs. Voici son récit.

Atteindre le sommet demandait bien plus que de la force et de la résistance
« Je rêvais depuis des années de venir au Brésil, d’apprendre la langue et de découvrir la culture. Après une année à grimper et voyager au Yosemite, je savais que j’étais prête pour un tout nouveau défi. J’y ai donc passé trois mois, de juin à septembre. J’ai donc décidé de rêver grand et de planifier l’ouverture d’une nouvelle voie sur Pedra Baiana. Cet immense monolithe est situé près de Nova Belém, dans l’est de l’État du Minas Gerais, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Pedra Riscada, autre haut lieu du big wall brésilien. Peut-être un peu ambitieux pour quelqu’un qui n’avait jusqu’alors ouvert que deux longueurs depuis le haut, soit 30 mètres de niveau 6b proche de Brignoles, en France. Mais les gros défis, un peu effrayants, ont toujours eu tendance à m’attirer. En Provence, je voulais notamment explorer ma « pain cave », cette fois-ci, je cherchais aussi une aventure culturelle et une immersion totale dans un nouveau pays. Pour moi, c’est une autre manière de me dépasser : sauter dans l’inconnu, sortir de ma zone de confort et accepter de ne pas toujours avoir de plan. Je pense aussi qu’apprendre le portugais m’a énormément aidée à découvrir pleinement ce pays magnifique et surtout ses habitants. J’ai fait des rencontres incroyables et rencontré des Brésiliens qui, pour certains, n’avaient jamais croisé d’étrangère auparavant. Pouvoir échanger avec eux, partager nos histoires et découvrir leur quotidien a été une expérience vraiment magnifique.

Cinq femmes qui n’avaient jamais grimpé ensemble
La première étape était de constituer l’équipe. J’ai contacté Gisely Ferraz, une grimpeuse professionnelle brésilienne badass, avec énormément d’expérience en big wall et en alpinisme. Je savais qu’elle serait parfaite pour cette mission. Brésilienne installée depuis une vingtaine d’années aux États-Unis, elle grimpe depuis plus de 25 ans. Elle est spécialiste des fissures, des offwidths et des big walls, et a notamment grimpé sur El Capitan, Half Dome et le Fitz Roy. Quelques semaines seulement avant Sintonia, elle avait bouclé les 31 longueurs de The Nose sur El Capitan en 22 h 10, devenant selon la première Brésilienne à réussir la NIAD, « Nose in a Day ».
Puis il y a eu Miya Tsudome. Nous avions travaillé ensemble sur Wet Lycra Nightmare au Yosemite, et j’avais été impressionnée par son efficacité sur la paroi, par son niveau d’escalade et surtout par le sentiment de sécurité que j’avais avec elle sur le mur. Je savais qu’elle capturerait magnifiquement cette aventure, mais surtout qu’elle ferait pleinement partie de l’équipe, en ouvrant elle aussi des longueurs à nos côtés. Installée à Bishop, en Californie, elle est à la fois grimpeuse, photographe et réalisatrice, spécialisée dans les prises de vue en haute montagne et sur big walls. Habituée du Yosemite, elle a notamment documenté des ascensions sur El Capitan. J’ai également invité l’une des grimpeuses les plus fortes du Brésil, Jordana Agapito. Originaire de Goiânia, elle s’est d’abord fait connaître en bloc, devenant notamment la première femme d’Amérique latine à enchaîner un V12 avec Kalunga en 2015. Elle s’est ensuite tournée vers une escalade plus variée, entre bloc, falaise et grandes voies, avec notamment Bonito por Natureza (V12), Gigante pela Natureza (8b+) et Dreadbull (8b+). Aujourd’hui, c’est une figure importante de l’escalade féminine au Brésil, et elle s’engage activement pour donner davantage de visibilité et d’opportunités aux grimpeuses brésiliennes. Mais malheureusement, elle s’est blessée seulement un mois avant le départ. Il nous fallait plus de femmes.
C’est à ce moment-là que Danielle Pinto nous a rejointes. Monitrice d’escalade et professeure de yoga, elle rêvait depuis des années de faire un big wall avec une équipe 100 % féminine. Danielle a déjà une longue expérience des grandes voies. Elle a notamment gravi à deux reprises le Pico Maior, une paroi granitique de 700 mètres dans l’État de Rio de Janeiro, en cordée féminine avec Mônica Filipini. En 2017, elles avaient également été les premières à boucler ensemble le défi Big Mil à São Bento do Sapucaí : 1 000 mètres d’escalade en 12 h 40. Puis Júlia Trojan est arrivée. Ingénieure mécanique en année sabbatique, elle avait grimpé partout dans le monde et possédait déjà de l’expérience dans le rééquipement de voies, notamment à Kalymnos. Elle était immédiatement à fond. Le niveau d’escalade de chacune n’était finalement pas le plus important. Une seule chose comptait vraiment : la motivation. Et de la motivation, on en avait à revendre. Aucune de nous n’avait jamais grimpé avec les autres auparavant. Alors, naturellement, nous avons décidé d’apprendre à fonctionner en équipe tout en ouvrant un big wall de 800 mètres. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

800 mètres de granite à déchiffrer
Lorsque nous avons vu Pedra Baiana pour la première fois, nous étions franchement intimidées. Pedra Baiana est un immense monolithe de granite d’environ 800 mètres de haut, situé dans la région de Nova Belém, dans le Minas Gerais. La voie que nous avons ouverte se trouve sur la face Ouest de la paroi. À partir de la neuvième longueur, le caractère du rocher change complètement : nous avons rencontré un mur très vertical, parcouru de cristaux dont certains étaient loin d’être solides, rendant l’escalade et la pose des protections particulièrement délicates. La face est également exposée au soleil de 6 h du matin à 15 h, ce qui n’a pas facilité l’ouverture, avec des températures pouvant atteindre 33°C certains jours. Mais nous étions déterminées. Après deux jours à chercher une ligne, nous avons commencé à grimper sur un côté du mur. Deux longueurs plus tard, nous sommes arrivées devant une face complètement vierge. Cette ligne n’allait pas passer. Nous avons donc rappelé jusqu’en bas et avons recommencé à chercher. Grâce à notre drone, nous avons exploré plus loin sur la droite et repéré un pilier incroyable, qui semblait accessible par des fissures dans le bas du mur. Au-dessus, un énorme headwall se dressait devant nous. Nous avions trouvé notre ligne.
Nous avons commencé à équiper la voie le 2 août 2026. Danielle a ouvert la première longueur, suivie de Gisely, qui en a ouvert deux autres, dont un offwidth inversé vraiment badass. Chaque jour apportait son lot de nouveaux terrains et de nouveaux défis. Nous essayions de suivre la ligne la plus naturelle possible, en passant par des fissures, des piliers, des dalles et des sections raides sur le headwall. Au sommet de la huitième longueur, nous avons atteint une immense vire qui allait devenir notre bivouac. C’est à ce moment-là que nous avons vraiment pris conscience de l’ampleur du projet. Au total, nous allions passer 18 jours plongées dans cette aventure avant d’atteindre le sommet. Sintonia compte 22 longueurs, dont 7 que nous n’avons pas réussi à enchaîner. Nous estimons leur difficulté entre 7c+ et 8b. Nous avons essayé de grimper la plupart d’entre elles, mais après trois semaines de travail intense, le temps et l’énergie ont fini par nous manquer pour les libérer complètement.

La chute la plus effrayante de ma vie
Pour équiper la voie, nous avons utilisé ce qu’on appelle localement des Negocinhos, ou « crochets brésiliens ». Ils tiennent lorsqu’ils sont chargés vers le bas, mais peuvent sortir s’ils sont tirés vers l’extérieur du mur. Le cinquième jour, j’étais en hauteur sur le headwall avec Julia. Je venais de terminer la longueur de Danielle commencée la veille et j’attaquais la suivante. J’ai rapidement compris que cette longueur allait être difficile et complexe. J’ai donc pris mon temps pour placer les points de manière aussi sûre et logique que possible. Cinq heures plus tard, j’étais épuisée et déshydratée, encore loin de mon dernier point et suspendue à un seul Negocinho. Je me suis penchée en arrière pour regarder au-dessus d’un surplomb. Et soudain, je volais. La tête en bas. Je suis partie avec ma perceuse, mon marteau et tout mon matériel d’équipement. Par chance, je n’ai rien perdu. Pendant quelques secondes, je n’arrivais plus à respirer. C’était la chute la plus effrayante de ma vie. En bas, Miya et Júlia pensaient qu’elles allaient devoir commencer une opération de secours. Après quelques minutes, j’ai enfin réussi à leur dire que j’allais bien et que j’avais simplement besoin de quelques instants pour reprendre mes esprits. C’était le moment où nous étions passées le plus près de l’accident sur toute la voie.

Une dernière poussée vers le sommet
Le 20 août, nous nous sommes réveillées à 4 heures du matin pour la poussée finale vers le sommet. Au fil de l’expédition, les données enregistrées par nos montres indiquaient que nous dépensions en moyenne entre 4 000 et 6 000 calories par jour. Danielle et Júlia sont parties devant pour ouvrir de nouvelles longueurs, tandis que Gisely, Miya et moi travaillions sur la longueur 9. Quelques heures plus tard, nous nous sommes retrouvées et avons continué à monter toutes ensemble. Sur les dalles supérieures, nous ne savions plus précisément où nous étions ni combien de terrain il restait avant le sommet. Pedro Paulo, notre vidéaste, avait conservé une dernière batterie pour filmer notre arrivée. Il a envoyé son drone reconnaître la partie supérieure de la paroi. Verdict : il ne restait plus que deux longueurs. Gisely a ouvert les deux dernières, contournant d’énormes blocs instables avec l’expérience et l’efficacité qui avaient fait d’elle une pièce essentielle de l’équipe. Et puis, soudain, nous y étions. À 16 h 30, le 20 août 2026, cinq femmes se tenaient au sommet de Pedra Baiana. Nous venions d’ouvrir un big wall de 800 mètres. Ensemble.




Nous avons nommé la voie Sintonia, qui signifie « harmonie » en portugais. Parce qu’atteindre le sommet demandait bien plus que de la force et de la résistance. Nous devions trouver notre harmonie les unes avec les autres, nous faire confiance et apprendre à évoluer en synchronisation avec le rocher, le mur et les conditions qui changeaient constamment. Pour nous, Sintonia résume parfaitement cette aventure. Maintenant, la voie est là pour la prochaine équipe. Nous espérons que chaque grimpeur et chaque grimpeuse qui viendra à Pedra Baiana pour grimper Sintonia trouvera à son tour sa propre harmonie. Plus largement, ce projet et cette expérience sont très différents de mon projet d’Ultra Climbing. Je pense que cette aventure m’a apporté quelque chose de beaucoup plus essentiel : l’envie de créer, de prendre des initiatives et surtout de montrer que les femmes ont toute leur place dans l’ouverture de voies. En discutant avec les filles, on s’est rendu compte qu’il nous était facile de citer des dizaines d’hommes qui ouvrent des voies, mais que nous avions beaucoup plus de mal à citer des femmes. C’est assez révélateur. J’espère sincèrement que notre projet donnera envie à d’autres femmes d’oser ouvrir leur propre voie, que ce soit sur une paroi ou dans leur vie. Peut-être que je passe finalement de l’Ultra Climbing à quelque chose de plus difficile à mesurer : créer des opportunités, prendre ma place et donner envie à d’autres femmes de faire de même. »

