C’est un peu la mort dans l’âme que Laura Pineau, aka « Mademoiselle fissure », vient de quitter The Valley. Elle vient pourtant de boucler un chapitre américain exceptionnel. Six mois seulement après avoir réalisé avec Kate Kelleghan la première "Yosemite Triple Crown" féminine, l’étoile montante de l’escalade française, 25 ans, a réussi la première ascension féminine de "Wet Lycra Nightmare" (V9, 5.13d A0), la paroi la plus déversante du Yosemite. De quoi aiguiser son appétit pour El Capitan, où on a de fortes chances de la revoir, plus motivée que jamais… mais pas tout de suite. Car au volant de son van, elle met actuellement le cap sur le Canada, direction l’Europe, et le Verdon, nous raconte-t-elle, la tête encore pleine de son aventure américaine. Une étape clé de sa carrière… qui n’aurait peut-être pas eu lieu sans son échec à Ninja Warrior.
Laura Pineau est une spécialiste de trad aguerrie, audacieuse dans tous les styles, et dotée d'un optimisme inépuisable. En deux ans, elle a enchaîné Freerider (5.12d/13a, 900 m) sur El Capitan et un 5.13d/5.14a en fissure (Greenspit). Elle a grimpé avec Babsi Zangerl dans le Yosemite, fait du deep-water solo en France avec Sasha DiGiulian, et s’est liée d’amitié avec son héroïne absolue, Lynn Hill.
Début 2025, elle sait qu’après la Triple Crown, elle reviendra au Yosemite l’hiver suivant pour tenter Wet Lycra Nightmare. L’envie lui est venue du film sur cette voie, présenté à l’Arc’teryx Academy. « Je me suis dit : wow, quelle aventure sur Leaning Tower. C’était super déversant, ça avait l’air si dur, et le bloc clé avait l’air génial. »
Désormais elle s’en sent l’étoffe. Rien à voir avec la grimpeuse de 22 ans arrivée deux ans plus tôt dans le Yosemite. À l’époque, elle rêve encore d’intégrer Ninja Warrior France. Mais, après des mois d’entraînement, le casting de la saison 8 la refuse. « Dur psychologiquement », nous raconte-t-elle. Mais elle rebondit en prenant un aller simple pour la "Mecque" de la grimpe américaine. Là, elle est débutante en trad et se dit complètement dépassée. Elle reprendra vite le dessus.
Ceux qui, ces dernières années, ont suivi sa progression fulgurante en trad ne s’étonnent pas de la voir s’attaquer le 28 septembre à Wet Lycra Nightmare, l’occasion pour la grimpeuse d’égaler son niveau max en falaise (5.13d) et de dépasser son niveau max en bloc (V8). « Pour grimper cette voie, il faut toute la palette Yosemite : grimpe en fissure, en opposition, offwidth, cheminée, bloc… Il faut savoir grimper le granite dans tous les styles. », dit-elle. Elle en viendra à bout le 26 novembre dernier. Son visa américain s’achevait, il était temps de reprendre la route, explique-t-elle depuis Chicago, où elle fait une courte étape avant de filer vers la France, au volant du van dans lequel elle a vécu cette année. Une vanlife à laquelle elle a pris goût.

L’aventure américaine : « télétravail, grimpe et vanlife »
Après trois ans d'école de commerce aux États-Unis – coupés par une parenthèse Covid et un diplôme d'encadrante professionnelle d'escalade en salle –, Laura en sort avec un Bachelor. De quoi décrocher un visa de travail et un job de commerciale pour une start-up de San Francisco. « Du coup, j'ai acheté un van, et j’y ai vécu pendant un an en voyageant à travers le pays, m'arrêtant dans les plus grands lieux d'escalade. J’ai adoré. », raconte-t-elle. « Je suis quelqu'un qui a soif de liberté. C'était la vie parfaite pour moi : avoir un job qui me donne autant de liberté et où on me faisait confiance. J’y étais très efficace, ça ne me prenait que quelques heures par jour et me donnait beaucoup de temps pour aller grimper, tout en étant indépendante financièrement.
Du Wyoming au Kentucky, j'ai rencontré de super communautés de grimpeurs. Je voyageais seule, à 22 ans, dans mon van, mais je ne me suis jamais sentie seule. J'ai rencontré des personnes incroyables et je me suis toujours sentie hyper incluse dans les groupes. On grimpait tous ensemble, hyper motivés. Bon, je l’étais aussi pas mal. Parfois, je les faisais lever à 4 heures pour aller grimper à 5 heures quand le soleil arrivait. Ils n'étaient pas toujours très contents ! [elle rit]. J'ai toujours aimé grimper dur, avoir des projets et rencontrer des gens sympas, parce que grimper avec des gens qui font la gueule, pas ouverts et qui sont trop sérieux… L'escalade, ça reste un sport pas sérieux. On grimpe du rocher, quoi. Quand tu y penses, c'est quand même assez dérisoire. Il faut prendre un peu de distance. Moi, je veux grimper avec des personnes qui ont cette vision-là et qui savent avoir du fun. Et même s'il y a un moment où on est focus, où on essaie d'enchaîner son projet parce qu'on a un objectif et qu'on a envie de l'atteindre, on va quand même en rigoler. Si on ne réussit pas, il n'y a pas mort d'homme, ce n'est pas grave.»

Une vie dans le Yosemite à la hauteur du mythe construit dans les années 60
« La Valley, c’est un endroit qui émerveille toujours autant tous les grimpeurs du monde entier. Au Camp 4, le camping référence, on croise des Européens, des Argentins, des Brésiliens, des Canadiens, et aussi beaucoup de Japonais et de Coréens passionnés de fissures qui viennent pour grimper El Capitan. Qu'on soit grimpeur professionnel, amateur ou juste passionné de marche, on est tous émerveillés par la même chose. On adore tous cet endroit de la même manière. C'est vraiment un lieu spécial. Le Yosemite, c'est là où nos héros deviennent nos amis et nos amis deviennent nos héros, m'a dit quelqu'un que j'ai rencontré en bas d'El Capitan. Et c'est tellement vrai ! Moi, par exemple, j'ai rencontré là Babzi. Une légende en escalade à mes yeux. Je suis allée grimper avec elle et si on est devenues super copines, c’est sûrement grâce au Yosemite. Après, j'ai rencontré d'autres grimpeurs qui vivent là-bas, sont sûrement parmi les meilleurs au monde, mais que personne ne connaît alors qu’ils font des trucs juste incroyables. Ils ne font pas de presse, ils ne veulent rien avoir à faire avec tout ça. Ils veulent juste grimper tous les jours. Ceux-là deviennent aussi nos héros.
En général, les grimpeurs sont quand même hyper humbles. Ils sont passionnés, aiment être en pleine nature et partager des moments entre amis. Ils n'ont pas besoin de lumière. Après, à un moment, tu es forcément obligé de le montrer d'une manière ou d'une autre si tu veux en vivre ou si tu veux inspirer d'autres personnes. C'est ça qui m'attire aussi en escalade, c'est pourquoi cette année, je m'y suis lancée à temps plein. Pour toutes les petites filles que je rencontre dans des salles d'escalade qui viennent parfois me voir et me disent : ‘Laura, ce que tu fais, c'est incroyable, et moi, j'ai envie de faire la même chose, d'aller grimper en falaise, comme ça. Dormir sur la paroi, c'est génial, ça a l'air fou.’ Si tu veux inspirer d'autres gens, il faut bien trouver un moyen de le partager. Donc je pense qu'il y a deux approches, toutes les deux respectables.»

Au pied d'El Capitan, on échappe encore à la surfréquentation
« En salle, c’est vrai, c’est un peu la frénésie. Mais c’est surtout l'escalade intérieure qui a explosé. C'est tellement facile : on fait une séance de 2-3 heures, on s'est défoulés, c’est génial. Alors que la falaise ou le bloc extérieur sont hyper chronophages. Et du coup, tout le monde n'a pas ce temps-là. Les gens qui viennent au Yosemite ont déjà fait énormément de grandes voies, ils se préparent pour ça depuis des années ou depuis des mois, ils ont fait de la fissure, ils connaissent le granite, ils savent ce que ça va demander, ou pas. D'ailleurs, un petit peu d'inconscience, ça aide forcément, parce que si on était conscient de ce qui nous attend là-haut, on n'aurait pas de force. Un petit peu d'inconscience, surtout la première fois, il en faut, il faut rêver, il faut y croire, c'est sûr ! »
« J’aurais pu faire ma vie aux Etats-Unis »
« Si j'avais la citoyenneté américaine ou si j’avais épousé un Américain, je serais restée vivre plusieurs années au Yosemite, ça oui ! J'aurais pu y faire ma vie, à plein de niveaux. Mais c’est très compliqué, le Yosemite est un parc national, il y a très peu de travail intéressant là-bas. Au pire, tu peux être guide d'escalade, mais bon, tu es tout le temps au même endroit, tu enseignes l'escalade, t'as des gens qui n'en ont jamais fait, ce n’est donc pas le plus intéressant. Je retournerai au Yosemite. Mais j'ai quand même clôturé un beau chapitre de ma vie. J'aimerais en commencer un autre, en Europe, plus proche de ma famille et de mes amis. Donc, direction le Verdon, en janvier ! J’ai aussi la sortie de mon film sur la Triple Couronne à préparer. Réalisé par Thibaut Marot – un super réalisateur et une super belle personne –, il passera à Montagne en Scène en avril 2026. Du coup, d'avril à mai je ferai le tour des cinémas en France, en Espagne, en Italie. Ce qui va me permettre de voyager, de découvrir de nouvelles falaises, et en même temps de partager cette expérience vécue au Yosemite, unique et magnifique et d'aller à la rencontre des grimpeurs. Mon objectif, ce serait lors d'une séance de cinéma à Briançon par exemple, de dire : est-ce que quelqu'un est motivé demain pour aller grimper dans une falaise locale avec moi ?
Je ne te cache pas que j’ai versé des larmes en partant du Yosemite, mais je suis heureuse à l’idée de ce qui m'attend, j'ai un beau programme. Je suis très contente de retourner en Europe, on y a des falaises magnifiques, du calcaire à couper le souffle que les Américains n'ont pas ! C'est pour ça qu'ils viennent en France grimper à Céüse et dans le Verdon. Ou à Chamonix, pour notre granite. »
« Revenir au Yosemite ? Oui, pour El Capitan ! »
« Pour l’instant, je n’ai enchaîné qu'une seule voie sur El Capitan : Freerider. Mais il y en a encore beaucoup d'autres que j'aimerais faire sur cette belle paroi qui m'attire : Golden Gate, El Corazon, El Niño. Parce qu’El Capitan, ça reste la plus belle falaise du monde, de loin, c'est sûr ! »
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