Si la première ascension féminine de Bibliographie par Janja Garnbret, le 6 juin, a bénéficié d’une importante couverture médiatique, celle de Laura Rogora, le 14 août, est largement passée sous les radars. Pourtant, il s’agit bien du deuxième enchaînement féminin de la voie, du troisième 9b+ féminin de l’histoire et, sans doute, de l’enchaînement le plus rapide jamais réalisé à ce niveau. Une performance discrète, à l’image de l’Italienne, qui évolue pourtant au plus haut niveau depuis plus d’une décennie. Portrait d’une grimpeuse timide loin des murs, déterminée sur le rocher, passionnée d’escalade autant que de mathématiques.
Avec ses 35 mètres de calcaire déversant et ses 80 mouvements, Bibliographie a longtemps résisté aux meilleurs grimpeurs de la planète. Équipée par Ethan Pringle en 2009, puis libérée par Alexander Megos en 2020, la voie avait d’abord été cotée 9c par l’Allemand, avant d’être ramenée à 9b+ par Stefano Ghisolfi, une cotation confirmée depuis par Sean Bailey, Sébastien Bouin et Jorge Díaz-Rullo. Pas de surprise, donc, à voir les grimpeurs s’y casser les dents. Six journées dans la voie auront pourtant suffi à Laura Rogora pour en venir à bout. Impressionnés, Adam Ondra et Sébastien Bouin ont rapidement souligné le caractère exceptionnel d’une telle rapidité. Une performance moins surprenante lorsqu’on sait que la jeune Italienne de 25 ans grimpe depuis l’âge de quatre ans et aime résoudre les problèmes.
Une enfance à Rome dans une famille de mathématiciens
Laura grandit à Casal Bernocchi, dans la périphérie de Rome, près d’Ostie. Son père, Enrico Rogora, originaire de Legnano, dans le nord de l’Italie, s’y est installé pour son travail mais la montagne et l’escalade ne le quitte pas pour autant. La première fois qu’il emmène Laura grimper, la fillette a à peine quatre ou cinq ans. « J’ai eu peur, raconte-t-elle des années plus tard. Une fois arrivée au sol, pourtant, j’ai tout de suite voulu recommencer parce que je m’étais énormément amusée. »
Lorsqu’une salle ouvre près de chez les Rogora, ce qui n’était alors qu’un simple passe-temps devient une véritable passion. Laura abandonne la gymnastique artistique, qu’elle pratiquait depuis quelque temps et jugeait trop structurée et réglementée, pour l’escalade en salle, qu’elle trouve plus créative. À six ans et demi, elle commence à s’entraîner sous la direction d’Alessandro Marrocchi, qui restera son entraîneur pendant environ douze ans.
Arrivent ensuite les compétitions. Lors de sa première épreuve, à L’Aquila, Laura est encore si petite qu’elle ne parvient même pas à terminer un bloc. « Je ne me suis absolument pas découragée. Au contraire, cela m’a donné envie de progresser et de m’entraîner davantage », raconte-t-elle à Petzl. D’une séance par semaine, elle passe à trois, puis à cinq séances de deux heures : deux entraînements de bloc, un consacré à la vitesse et, le week-end, des sorties en falaise.
À 13 ans, elle enchaîne deux 8a à vue à Margalef, en Catalogne. À 14 ans, elle réalise Grandi Gesti, à Sperlonga, et devient la première Italienne à atteindre le 9a, après avoir déjà décroché, la même année, le titre de championne d’Italie de difficulté. Une précocité qui ne l’empêche pas pour autant de rester une adolescente studieuse. Car l’école, chez Laura, n’est jamais vraiment passée au second plan. Les devoirs trouvent leur place après les entraînements et les compétitions. À 18 ans, alors qu’elle prépare sa qualification pour les Jeux olympiques de Tokyo, elle rattrape ses cours tard le soir dans les transports en commun. Cela ne l’empêche en rien de décrocher la note de 100/100 au baccalauréat scientifique. « L’examen s’est bien passé, explique-t-elle. Disons que je m’en suis toujours sortie facilement, d’une part parce que j’aime étudier, d’autre part parce que les compétitions d’escalade m’ont appris à gérer l’anxiété et à donner le meilleur de moi-même. »
En grimpe ou en maths, l’art de résoudre des problèmes
Sa matière préférée reste de loin les mathématiques. C’est d’abord une affaire de famille. Son père est professeur de mathématiques à l’université La Sapienza de Rome, tandis que sa mère enseigne également cette discipline au lycée. Sa sœur Chiara, qui a elle aussi pratiqué l’escalade à haut niveau, a notamment été championne d’Italie de vitesse en 2012 et sélectionnée en équipe nationale chez les jeunes dans les trois disciplines — vitesse, difficulté et bloc. Elle a pourtant choisi de poursuivre une carrière scientifique et est devenue docteure en physique.
Bac en poche, Laura part étudier les maths à Trente, une ville qui lui permet à la fois de poursuivre ses études et de se rapprocher des falaises d’Arco, centre historique de l’escalade italienne. Elle rejoint également les Fiamme Oro, le groupe sportif de la police italienne, et bénéficie du programme de double carrière TOPSport, conçu pour permettre aux sportifs de haut niveau de concilier études et compétition.
Si elle décrit les maths comme une manière de « décrocher » de l’escalade et de faire fonctionner son cerveau autrement, pas question pour autant de choisir entre les deux. « Ce que je fais de mieux, c’est raisonner. J’aime résoudre des problèmes de mathématiques, trouver des solutions, appliquer une certaine logique. Je m’amuse à trouver le bon chemin qui me conduira au résultat. En escalade, c’est exactement la même chose : on choisit une voie très difficile, on l’observe, on l’étudie, on l’essaie et on cherche la solution pour atteindre le sommet. La méthode que je trouve est souvent très personnelle : elle correspond à ma manière d’être et s’appuie sur mes points forts. Parce que chacun, en mathématiques, en escalade comme dans la vie, doit trouver sa propre façon d’atteindre le sommet », explique-t-elle dans une interview accordée à Repubblica. Une logique qui l’aidera à venir à bout de Bibliographie en seulement six journées dans la voie.
L’ascension de Bibliographie, le 9b+ le plus rapide de tous les temps
Quand Laura Rogora débarque à Céüse, le 1er août, elle possède déjà une solide expérience dans le 9b, avec Ali Hulk Extension Total Sit Start à Rodellar, en 2020, à seulement 19 ans, puis Erebor à Arco, en 2021. Elle vient également de franchir le cap des 50 voies dans le neuvième degré et a réalisé plusieurs 8c+ à vue, un niveau que seuls Adam Ondra et Alex Megos dépassent en termes de cotation. Pour autant, la puissance brute et l’explosivité ne sont pas ses principaux atouts. Du haut de ses 1,52 mètre pour 43 kilos, elle s’appuie davantage sur sa maîtrise technique et sa grande mobilité pour se bâtir ce CV musclé.
À son arrivée à Céüse, Bibliographie n’est d’ailleurs pas au programme. Laura compte simplement observer la voie et en comprendre les mouvements avant de poursuivre son voyage en France. Mais sa première séance est plus encourageante qu’elle ne l’imaginait et la convainc de rester. Il lui faut alors emprunter une tente, un matelas, des vêtements secs et même un oreiller pour prolonger son séjour. La Romaine répartit finalement ses essais sur six journées dans la voie, entrecoupées d’une séance de musculation et de plusieurs jours de repos pour laisser cicatriser une plaie au doigt. Dans chacun des deux passages clés, elle trouve sa propre beta, plutôt que de reproduire exactement celle des autres grimpeurs. Au total, environ seize essais lui suffisent pour venir à bout des 35 mètres et des quelque 80 mouvements de Bibliographie, là où Alex Megos avait consacré environ 60 jours à la voie lors de sa première ascension, contre plus de 25 séances pour Stefano Ghisolfi, 24 pour Sean Bailey et autour de 60 pour Jorge Díaz-Rullo. Janja Garnbret, qui avait réalisé en juin la première ascension féminine, avait travaillé Bibliographie pendant 21 séances réparties sur cinq séjours. De quoi signer l’ascension la plus rapide jamais réalisée à ce niveau.
Photo d'en-tête : Jan Novak