Le 3 mai, Aleksandra Taistra a enchaîné sans corde ni protection les 200 mètres d’Alfredo Alfredo, une grande voie de six longueurs cotée jusqu’à 7a, sur les falaises de Monte Oddeu, en Sardaigne. Moins de cinq heures ont suffi à la Polonaise de 43 ans pour signer l’un des free solos les plus engagés jamais réalisés par une femme. L’aboutissement de vingt-six années d’escalade et d’une préparation ne laissant aucune place au hasard.
C'est à 17 ans qu'Aleksandra Taistra découvre l’escalade, en 2000, lors d’un stage du Club alpin polonais. Le coup de foudre est immédiat. Après le lycée, elle prend une année sabbatique entièrement consacrée à la grimpe : « S’entraîner, grimper, dormir, recommencer », résume-t-elle. Seule compte alors la performance. Elle progresse rapidement en escalade sportive, jusqu’à enchaîner du 8c à Rodellar. Un premier voyage en Sardaigne, en 2018, change sa manière de grimper. Elle y découvre la grande voie, qui prend rapidement le pas sur la recherche de performance. « Je me suis complètement laissée happer par la grande voie », raconte-t-elle à Climbing.
Elle s’oriente alors vers des itinéraires de 500 à 700 mètres. Ces grandes voies restent entièrement équipées, mais l’espacement des points les rend particulièrement engagées. « Ce n’est pas de l’alpinisme. Pour moi, cela reste de l’escalade sportive », précise-t-elle. En Sardaigne, cet engagement est évalué sur une échelle allant de S1 à S5. En S1, les points sont rapprochés ; en S5, une chute peut être mortelle. Aleksandra se tourne surtout vers les voies classées S3 et S4. « Je parvenais à grimper avec fluidité, mais cette aisance masquait énormément de stress. »
Le solo intégral pour apprivoiser le stress
« Le solo intégral m’a aidée à progresser dans les grandes voies où les protections sont rares. Au début, c’était un exercice pour mieux appréhender la peur de tomber lorsque la distance entre les points est importante. Puis c’est devenu un projet à part entière. » Son premier solo remonte aux Tatras polonaises. Lors d’une randonnée avec une amie, elle repère une falaise et décide d’y retourner le lendemain. Elle grimpe d’abord la voie en moulinette, puis la reprend sans corde. L’itinéraire est court et facile, loin des difficultés qu’elle affrontera quelques années plus tard. « La sensation était vraiment particulière. On n’a pas le droit d’avoir peur. Ce premier solo intégral compte énormément pour moi parce qu’il m’a ouvert les yeux et m’a profondément changée », raconte-t-elle.
« Pendant longtemps, je n’arrivais pas à grimper sereinement. Mon esprit partait dans tous les sens et j’avais peur de tomber. En solo intégral, tout disparaît. Il ne reste ni stress ni peur, seulement le plaisir d’être là et de se concentrer sur le mouvement suivant. C’est une sensation très forte, celle d’être pleinement dans l’instant. Je ne l’avais jamais connue en escalade sportive. » Aleksandra a depuis parcouru sans corde une douzaine de grandes voies en Sardaigne, parmi lesquelles Atlantide (400 mètres, 6b), Happiness (320 mètres, 6c), Happy End (290 mètres, 6c) et La Nostra Svizzera (240 mètres, 6c), avant de franchir un nouveau cap avec Alfredo Alfredo (200 mètres, 7a).
« Je me suis préparée pendant 26 ans »
Les six longueurs d’Alfredo Alfredo, cotées de 6a à 7a, enchaînent fissures, dièdres techniques et courts passages déversants, un style que Aleksandra n’avait encore jamais affronté en solo intégral. Elle décide de s’y attaquer malgré les mises en garde d’un partenaire, convaincu que la voie est impossible à parcourir sans corde. Elle commence à travailler la voie en avril. Elle la répète à plusieurs reprises en moulinette et travaille, en salle comme sur le rocher, les mouvements imposés par les fissures et les dièdres. En parallèle, elle continue de parcourir des voies bien plus faciles, avec ou sans corde, pour éviter qu’Alfredo Alfredo ne devienne une obsession. Au fil des répétitions, elle acquiert également une connaissance précise de l’ensoleillement de la paroi. Elle sait à quelle heure le soleil quitte le mur et quelles prises conserveront encore sa chaleur.
Le 3 mai, elle se sent prête. Elle part avec un peu d’eau, un gel énergétique et une batterie externe pour écouter de la musique pendant l’ascension. « Chaque fois que je repousse mon niveau ou que je fais face à un défi particulièrement intense, je ne panique pas. Au contraire, ma concentration devient absolue. Plus rien n’existe en dehors du mouvement suivant. Dans Alfredo Alfredo, j’ai retrouvé exactement cet état. Je savais que la voie était plus difficile et plus engagée que tout ce que j’avais grimpé jusque-là, mais une fois lancée, je n’ai plus pensé qu’à grimper et j’ai pris énormément de plaisir. »
Un solo parmi les plus durs de l’histoire
Avec Alfredo Alfredo, dont la longueur la plus difficile est cotée 7a, Aleksandra Taistra rejoint le cercle très restreint des femmes ayant réalisé un free solo de ce niveau. Les rares précédents restent difficiles à comparer, tant la difficulté, la longueur et l’engagement diffèrent. En 2017, l’Américaine Brette Harrington avait parcouru les 760 mètres de Chiaro di Luna (6c), sur l’Aguja Saint-Exupéry, en Patagonie. Steph Davis avait auparavant gravi sans corde Pervertical Sanctuary (environ 230 mètres, 6c), sur le Diamond du Longs Peak, dans le Colorado, ainsi que deux fissures beaucoup plus courtes à Indian Creek, Coyne Crack (21 mètres, 7a) et Scarface (21 mètres, 6c). Dès 1987, Catherine Destivelle avait elle aussi gravi sans corde une voie au Mali lors du tournage de Séo!. La traversée sous le toit atteignait le 7b, mais ne se trouvait qu’à une dizaine de mètres du sol.
Aleksandra refuse cependant d’établir de comparer ces ascensions. « Chaque solo intégral est extrêmement exigeant. Je ne pense pas qu’il soit pertinent d’en faire une compétition ou d’établir un classement. » Elle reconnaît néanmoins s’être renseignée sur les précédents féminins afin de situer Alfredo Alfredo dans l’histoire de la discipline.
« Laissez-moi faire ce que j’aime »
« Dans une escalade aussi engagée — je préfère ce mot à “dangereuse” — il reste toujours une part que l’on ne maîtrise pas. Il faut donc se préparer du mieux possible. Mais si l’on ne sort jamais de sa zone de confort, comment peut-on vraiment évoluer ? Prendre des risques et repousser mes limites me donne le sentiment d’être pleinement vivante. Cela ne veut pas dire que je suis folle. Je n’aime pas ce mot. Être folle, ce serait me lancer sans préparation. Il faut au contraire être prête à affronter les situations stressantes et pouvoir s’appuyer sur un travail solide. Ce n’est pas pour tout le monde, et c’est parfaitement normal. Pour ma part, c’est ce qui me rend heureuse. »
« Certains de mes proches m’ont déjà demandé d’arrêter ou de changer de passion. Je leur demande simplement de ne pas projeter leur stress sur moi. Je peux entendre leurs doutes lorsqu’ils me conseillent d’attendre un jour plus favorable ou de mieux me préparer. Mais je n’accepte pas qu’ils me demandent de renoncer. Laissez-moi faire ce que j’aime. » Elle mesure aussi ce que ses solos imposent à ceux qui y assistent. « Depuis le pied de la paroi, on ne peut ni intervenir ni aider. On ne peut qu’attendre. Je ne veux pas imposer cela à n’importe qui. Je grimpe donc seule ou avec mes amis les plus proches et les personnes qui me filment ou me photographient, mais seulement si je sais qu’ils sont à l’aise. Être observée pendant un solo intégral relève pour moi de l’intime. » Lorsqu’on lui demande ce qu’elle conseillerait à ceux qui seraient tentés de l’imiter, sa réponse est sans appel. « Ne le faites pas. Vraiment, ne le faites pas. »
La suite ?
Aleksandra Taistra travaille déjà deux autres grandes voies en Sardaigne qu’elle aimerait un jour parcourir sans corde. Elle garde également en tête un itinéraire en Pologne auquel elle a consacré quatre mois l’été dernier. La voie compte 500 mètres d’escalade, prolongés par 200 mètres de terrain rocheux plus facile. Les conditions y sont toutefois bien moins prévisibles que dans Alfredo Alfredo, entre fissures humides et risques de chutes de pierres.
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