C’est un accident rare, et un dénouement tout aussi inattendu qu’a vécu un base-jumper aux Etats-Unis. Seule l’intervention d’une grimpeuse lui a valu la vie sauve.
Samedi 26 novembre, le BASE Turkey Boogie 2022 bat son plein. Pour ce festival annuel américain, organisé dans le Kane Creek Canyon de Moab, dans l’Utah, on est venu des quatre coins du monde. Parmi les jumpers, un Australien dont le nom n'a pas encore été révélé se trouvait à environ 70 mètres du sol lorsqu'il a tiré son parachute. Comme prévu, une fleur de tissu écarlate a jailli dans le ciel, ralentissant sa chute libre. Mais au lieu de s'éloigner de la falaise, il s'est mis à s’en rapprocher dangereusement.
"Lorsque vous sautez, votre parachute est censé s'ouvrir directement et vous vous envolez. Mais il arrive qu’il s'ouvre dans une autre direction", explique Justin Beitler, un BASE-jumper basé à Las Vegas, présent sur le site le jour de l'accident. Dans ce cas précis, le parachute de la victime s'est ouvert à environ 160 degrés dans la direction opposée à celle dans laquelle il était censé s'ouvrir. En cause ? Peut-être la position de son corps, ou une asymétrie dans son sac, on ne sait pas trop encore. Mais lorsque le jumper a réalisé ce qu’il se passait, il ne pouvait plus rien faire. "Son corps était en train de vriller et le jumper n'a pas eu le temps de se rétablir", explique Justin Beitler. Au lieu de soulever la victime pour l'éloigner de la falaise, le parachute l'a plaqué contre la roche et l’a fait glisser le long de la paroi.

Il se trouve qu’à ce moment-là River Barry, 30 ans, grimpeuse trad aguerrie, est au pied de la falaise avec deux amies. Penchée sur son vélo, elle est en train de regonfler les pneus de son VTT. Très concentrée, elle ne voit pas la victime tomber. C’est son amie qui s’en aperçoit et l’alerte : "un BASE jumper vient de s'écraser", crie-t-elle. Horrifiée, River constate que l’homme n’est pas encore tombé au sol, son parachute est accroché à la falaise, dans un équilibre précaire, ne tenant qu’au contrepoids du BASE-jumper. La victime est suspendue à 25 mètres de hauteur. River est sidérée.
"Terrorisés, nous avions les yeux rivés sur la falaise", se souvient-elle. "C'est alors qu’un type est arrivé en courant vers nous". Le type en question (qui s'est avéré être Justin Beitler) était un ami de la victime et il avait suivi l’accident depuis le début. Voyant son camarade chuter il s’était alors précipité vers le parking, situé au pied de la falaise, laissant le soin à deux autres BASE-jumpers de garder un œil sur la victime, inconsciente. Arrivé à portée de voix, Justin Beitler a commencé à crier, demandant si quelqu'un avait du matériel de trad. "J'ai un double rack, deux harnais et une corde dans mon van", lui répond River. "Donne-moi vite tout ce que tu as", lui dit-il. River lui tendit un sac plein de coinceurs et prépara en parallèle un sac avec de la nourriture, de l'eau et de quoi assurer les premiers soins.
"Mon cœur battait très fort dans ma poitrine, mais j'étais en mode "go", raconte River. "Dans ces moments-là, tu ne penses pas, tu y vas, c’est tout ». Justin essaye alors de lui expliquer sa stratégie. Son idée est d’escalader une fissure située à trois mètres à gauche du BASE-jumper, puis de traverser pour atteindre son ami. "Non, ça ne va pas marcher", lui explique alors la grimpeuse. La traversée est impossible. « La seule façon d'atteindre la victime est d'escalader la ligne juste en dessous de lui - une large fissure de niveau 6a, je pense ». C'est alors que Beitler lui avoue qu'il n'a jamais fait que deux voies en trad.

River en a le souffle coupé. "J'ai alors réalisé que sur ce sauvetage, j’étais totalement seule, tout reposait sur moi", raconte-t-elle. Levant les yeux, elle pouvait voir que la roche était éclaboussée de sang et que la victime était inconsciente. Elle n’était même pas sûre que l’homme était encore vivant, mais elle savait que plus elle tardait, plus il y avait de chance que le vent se lève et perturbe l’équilibre précaire du corps.
La voie semblait peu sure, mais River savait qu'elle était capable de la gravir. C’est alors que sa formation de secouriste en milieu sauvage (WFR) est entrée en jeu. La grimpeuse a commencé à tout organiser. Elle a demandé à quelqu'un de tenir la corde, et a placé Justin Beitler à l'assurage. Ensemble, ils ont mis au point un plan. "Nous savions tous deux qu'il y avait de fortes chances que la victime tombe", explique Justin. Nous avions décidé que si je criais "Rock", c'est que la victime était en train de descendre, explique-t-il. « River a analysé la situation et s'est dit qu'elle allait grimper en se glissant dans la fissure, en espérant que tout se passe bien. Et puis elle est montée pour sauver un type qu’elle ne connaissait même pas", commente Beitler, très impressionné.
"J'avais apporté tout le matériel que j’avais", raconte la grimpeuse. "La largeur de la fissure variait tellement qu’à un moment, je n’avais même plus de quoi m’assurer en toute sécurité. Malgré tout, elle n’a pas faibli, et a poursuivi son ascension vers la victime. Le long de la paroi, le sang du jumper continuait de couler, éclaboussant le grès poreux. Pendant la première moitié de l'escalade, River n'était même pas sûr que la victime était encore vivante. Ce n'est que lorsqu'elle est arrivée à une douzaine de mètres de lui qu’elle a vu que le jumper respirait encore. Mais il était loin d’être sorti d’affaire. "Les prises se détachaient de toutes parts. C'était tellement poreux », raconte River.
La victime a alors rapidement commencé à se réveiller et à se balancer. Lentement d'abord, puis plus violemment. Lorsque River est arrivée à sa hauteur il a commencé à gémir : "s'il te plaît, enlève l’horrible poids que j’ai sur la jambe", a-t-il supplié. "S'il te plaît, aide-moi". Il a commencé à bouger, à se débattre pour soulager sa douleur. Barry pouvait voir le parachute commencer à glisser et l’homme s’abandonner au désespoir. "Il ne cessait de me supplier. Il souffrait tellement", se souvient-elle. "J’ai dû me parler à haute voix pour le stopper et l'empêcher de parler. 'Prends ton temps. Place tes coinceurs. Prends ton temps. Place tes coinceurs comme il faut'. Pendant toute cette escalade, je me suis dit ça et je lui criais : 'Mec, tu es un putain de dur à cuire. Tu vas y arriver. On va te sortir de là".
River est finalement parvenue à atteindre la victime. Elle a fixer un relai sur trois coinceurs et s'est penchée sur lui. En retenant son souffle, elle a attrapé le harnais du jumper et l'a accroché à son harnais. De quoi la rassurer un peu, mais elle était loin d’en avoir fini.
La grimpeuse est montée quelques mètres de plus, a placé un autre coinceur, s’y est clippée et à l’aide du couteau d'urgence trouvé dans le harnais de la victime, elle a coupé, un par un, les cordes du parachute, la gorge nouée. Une fois la dernière coupée, elle a senti tout le poids de la victime passer du parachute vers son harnais. Lentement et prudemment, elle a commencé la descente.
« Je crois bien que je n’ai vraiment réalisé l'importance de cette opération que lorsque j’ai touché le sol et que tout le monde m’a dit 'merci', raconte River. Justin s'est approché de moi, il m'a serré dans ses bras en me disant : 'Merci d'avoir sauvé mon ami'. C'est là que j’ai compris ce que je venais de faire", dit-elle. Sur ce, les services de recherches et de sauvetage (GCSAR) du comté de Grant sont arrivés, ils ont pu installer la victime sur une civière et l'emmener par avion à l'hôpital. Ce week-end là, c’était le troisième accident de base-jump dans la région de Moab. Sans l'intervention rapide de la grimpeuse, le GCSAR aurait dû descendre en rappel sur plus de 90 mètres depuis le sommet de la falaise pour atteindre la victime, une opération qui aurait pu prendre des heures - des heures dont la victime n'aurait peut-être pas disposées. A l’heure où nous bouclons cet article le jumper est toujours hospitalisé mais commence à se rétablir. Justin Beitler et River Barry sont en contact régulier avec lui, et tous trois sont devenus amis.
"Je suis super impressionné par River", avoue Justin. "Elle est restée super calme tout le temps. On aurait dit qu’elle faisait une escalade normale, comme si de rien n’était. Elle lui parlait et tentait de le calmer. Elle a tout simplement assuré !"
De son côté River est devenue une star dans la région et on ne cesse de lui demander comment elle compte baptiser la voie de 24 mètres qu’elle a ouverte suite à l’accident. Plus sérieusement, la grimpeuse a décidé de se perfectionner en sauvetage. Sa récente expérience l’ayant fait réfléchir. "Cette journée m'a fait prendre conscience de la fragilité de la vie humaine mais aussi de la capacité de l'être humain à agir", dit-elle. "L'esprit, le corps et l'âme de l'être humain ont une telle capacité à se mobiliser dans l’urgence de sauver un autre être humain", dit-elle. "Je suis extrêmement reconnaissante d'avoir pu être là à ce moment-là et d’avoir pu faire quelque chose", conclut-elle.
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