L’ultra-trail, c’est dangereux pour la santé ? Quid des risques cardiovasculaires, musculo-squelettiques ou respiratoires ? Et de la santé mentale des coureurs, amateurs ou professionnels, qui ont pour habitude d’enchaîner les courses et d’accumuler les heures d’entraînement ? Dans le deuxième volet de notre grande enquête dédiée aux impacts de la pratique de l’ultra-trail sur le long terme, nous faisons le point avec Volker Scheer, fondateur de l'Ultra Sports Science Foundation et auteur de l’étude la plus récente sur le sujet, publiée en 2021. En complément, Eric Lacroix, enseignant chercheur à l'Université de La Réunion nous donne sa vision du terrain. En expert, pour avoir entraîné de grands noms de la course de montagne et du trail tels que Xavier Thévenard, Émilie Lecomte, Yoann Stuck ou encore Arthur Joyeux Bouillon. Enfin, des athlètes de haut niveau ont bien voulu se confier et aborder ce sujet complexe. A commencer par Dawa Sherpa, 1e vainqueur de l’UTMB, en 2023, de Ludovic Pommeret, 5e sur l’UTMB en 2023 ou encore de Caroline Chaverot, victorieuse sur la CCC en 2013. Des analyses éclairantes. Des témoignages précieux.
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Kilian Jornet court des ultras depuis l'âge de 16 ans. Son expérience en la matière est donc édifiante. Il en va de même des meilleurs athlètes internationaux. C'est pourquoi, quand nous avons commencé à nous interroger sur les conséquences de la pratique de l’ultra-trail sur le long terme, nous nous sommes tournés très naturellement vers eux. Mais malgré de nombreuses relances, les grands noms de la discipline, François D'Haene, Jim Walmsley en tête, ont préféré rester discrets sur le sujet. Faute de données objectives peut-être ? Ou bien peut-être parce que nous avons mis le doigt sur un sujet délicat, voire tabou, encore très peu étudié par les chercheurs ? D'autres en revanche, se sont montrés plus ouverts sur le sujet. Présents sur la scène du trail depuis parfois des décennies, et ce au plus haut niveau, leurs témoignages n'ont pas de valeur statistique. Mais ils sont tout de même éclairants, car tous parlent d'expérience.

Dawa Sherpa : une motivation intacte
Prenons l'exemple du Népalais Dawa Sherpa, figure majeure de l’ultra-trail mondial qui compte plus de 100 victoires à son actif, et notamment sur le 1er UTMB, en 2003. Lui ne « garde que du positif de sa pratique de la course à pied à haut niveau ».
Aujourd’hui âgé de 54 ans, l’ultra-traileur nous a affirmé ne pas subir de conséquences négatives de l’entraînement intensif. Le trail est pour lui un mode de vie puisqu'il court depuis l'enfance. Et après plus de trente ans de carrière, sa motivation est intacte. Ce qui est, selon lui, dû à plusieurs facteurs. « Je n’ai jamais fait beaucoup de 100 miles [160 kilomètres, ndlr] par an, deux grand maximum » nous a-t-il confié. « Je n’avais pas non plus un gros volume d’entraînement [environ 60 kilomètres par semaine, ndlr] – et ne faisais pas beaucoup d’entraînements spécifiques. Je cours principalement les week-ends, avec mon travail à temps plein [en tant que charpentier, ndlr], je n’ai pas le choix ».
Et pour l’ultra-traileur, « la course à pied a toujours été un loisir. Ça m’a toujours convenu ainsi. Chacun fait en fonction de son ressenti je pense ». Et fait non-négligeable pour lui : il recommande de toujours en garder sous le pied pendant les compétitions, « parce qu’elles durent seulement quelques heures. Et qu’après, la vie continue ».

Ludovic Pommeret : quelques blessures liées à la fatigue
Un état d’esprit également partagé par Ludovic Pommeret qui nous avait récemment accordé une longue interview sur le sujet. Le Français a signé en 2023 une très remarquée 5e place sur l’UTMB. « Pour mon âge [48 ans, ndlr], c’est être performant. Plein de gens me le disent. C’est une motivation supplémentaire ». Une durée sur le long terme qu’il doit, selon lui, à une « excellente constitution ». Sa carrière a tout de même été marquée par quelques blessures liées à la fatigue.
« J’ai eu deux blessures coup sur coup, des déchirures au mollet qui m’ont obligé à un mois d’arrêt. Et je les explique très bien. C’était une période où je continuais à m’entraîner tout en terminant la construction de notre maison du Bourget pendant les week-ends et les vacances, et en rénovant celle où l’on habite pour le travail, près de Genève » poursuit-il. « C’était une surcharge physique, une sorte de burn-out, le corps qui dit stop. Mais pas mentalement, plus physiquement. […] Sinon, j’ai eu, l’année dernière, une déchirure partielle du tendon d’Achille – j’ai quand-même couru, dans la souffrance, avec une rupture à 50%. […] La fissure est encore présente, mais moins qu’avant. Sur 20 ans, ce n’est pas grand-chose. Je touche du bois ».

Caroline Chaverot : usure psychologique et syndrome RED-S
Mais ce type de scénario ne s’applique pas toujours. « J’ai durablement accusé le coup » nous a confié Caroline Chavrot, 47 ans, ancienne membre de l'équipe suisse de slalom en canoë court depuis le début des années 2000. Vainqueure de la CCC en 2013, du Lavaredo Ultra Trail mais aussi de la Transgrancanaria, du Madeira Island Ultra Trail et de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc en 2016, elle accumulait les 100 miles (à raison d’un par mois) et les heures d’entraînement (entre 15 et 20 heures par semaine. Avant de connaître une énorme phase de fatigue. « Je récupérais toujours très bien, sauf à partir d’un certain moment où j’ai commencé à être très fatiguée » explique-t-elle. « Je pense que ça a impacté mon corps. […] J’ai développé des syndromes liés au déficit énergétique tels que le RED-S. J’ai alors diminué la cadence. Mais c’était trop tard je pense ». Usée psychologiquement, la traileuse ne court quasiment plus.
Enseignante dans un collège et maman de deux enfants, elle pense que « tout dépend de la vie que l’on mène à côté. Car la question n’est pas la même si on a une vie professionnelle, si on est parents. Car si l’on peut bien récupérer, faire une sortie de trois heures par jour, ce n’est pas grand-chose. A contrario, ça peut tout de suite être beaucoup plus impactant ».


Les ultra-traileurs, des athlètes plus enclins à l’arythmie
De leur côté, les chercheurs insistent sur un point crucial : l’impact à long terme de la pratique de l’ultra-endurance est un sujet complexe. Et très difficile à généraliser. « Tout est une question de dosage » souligne Eric Lacroix, enseignant chercheur à l'Université de la Réunion et entraîneur qui a suivi, de 2006 à 2020, des grands noms de la course de montagne et du trail comme Xavier Thévenard, Émilie Lecomte, Yoann Stuck ou encore Arthur Joyeux Bouillon. « À mon avis, le comportement de la personne est un élément central. Son identité aussi. Comment elle va-t-elle se comporter dans la vie ? Dans ses pratiques ? Certains vont plutôt avoir tendance à créer une dépendance à l’activité. Tandis que d’autres vont pratiquer avec un certain détachement. Difficile de donner un modèle, de dire que tous les ultras-traileurs vont agir de telle ou telle manière ».
Ce qu’approuve Volker Scheer, fondateur de l'Ultra Sports Science Foundation et auteur de l’étude la plus récente sur le sujet, datant de 2021. « Il n'existe pas beaucoup d'études sur les effets à long terme de l'ultra running » souligne-t-il. « Car quelques experts qui parlent des problèmes potentiels à long terme ne signifie pas que l’on a une connaissance générale du sujet. […]. Exemples de complications liées à la pratique de l'ultra-trail : des lésions rénales aiguës (dues à la déshydratation, même si elles sont généralement mineures), des lésions musculo-squelettiques (principalement dues à la surutilisation des tissus), des lésions musculaires graves (pouvant entraîner une rhabdomyolyse - dégradation du tissu musculaire), ou encore des prédilections à des troubles respiratoires (asthme à l’effort, hyperactivité des voies respiratoires).
« Toute forme d'exercice physique est bonne, c'est très important de le rappeler. Quand je parle d'impacts négatifs, il ne s'agit que d'un petit pourcentage » insiste tout de même notre expert.
Parmi les gros points d’interrogation : l’impact de la pratique de l’ultra trail sur le système cardiovasculaire, en particulier sur le cœur. « Nous savons qu'il existe une adaptation des tissus en conséquence à l'entraînement » explique le chercheur. « Parce que c'est un muscle. En soi, ce n'est pas un problème. C'est une réaction normale. Mais lorsque le muscle cardiaque grossit, cela peut également entraîner un changement de fluide au sein de sa structure et potentiellement causer des problèmes. De quoi entraîner des arythmies [anomalies du rythme cardiaque, ndlr]. Nous savons aujourd’hui que certains coureurs spécialisés en longue distance sont plus enclins à en souffrir ».
Des versants génétiques à prendre en compte
Mais « il faut également prendre en compte le passé de la personne » souligne Eric Lacroix. « Comment elle a vécu plus jeune. Prenez Kilian Jornet : il est né dans un refuge, a pratiqué l’alpinisme très jeune. Il ne va absolument pas avoir la même pratique aujourd’hui, à plus de 30 ans, que quelqu’un qui s’est mis au sport après 40 ans. On n’est pas sur le même dosage. Ni sur la même pratique ».
Ainsi, pour un même volume d’entraînement, de 20 heures par semaine par exemple, l’impact va être différent entre une personne qui aura beaucoup d’années de pratique, qui aura très tôt commencé la discipline, et une autre, qui n’aura pas les possibilités corporelles de pouvoir encaisser ces charges-là ».
« Il y a tout de même quelques versants génétiques à prendre en compte » concède l’enseignant chercheur. « On ne peut pas le négliger. Mais je préfère tout de même parler de versants épigénétiques. La manière dont la personne a vécu, dans quel milieu, dans quel contexte elle vit. L’alimentation, le mode de vie, la pollution. Et la façon dont elle gère sa pratique et le métier qu’elle a peuvent générer une sorte de stress qui ne va pas lui permettre d’assimiler les charges d’entraînement ».
Des moments charnières où les athlètes, professionnels ou non, peuvent tomber dans des déficits multiples, tels que le RED-S, un déficit énergétique ayant des répercussions aussi bien sur les articulations, les muscles que sur le système cardiovasculaire. Sans parler de fatigue chronique, ni des aspects psychologiques et cognitifs. « Et pas qu’alimentaires » précise Eric Lacroix. « Le manque de sommeil, le manque de soin, le manque de repos, notamment ».
Environ 8% des ultra-traileurs auraient des pensées suicidaires
Autre sujet qui n’est pas assez mis en avant selon Eric Lacroix : la santé mentale des coureurs. « Ça commence à émerger dans tous les sports de haut-niveau » souligne-t-il. « On est dans une société de performance. Et les réseaux sociaux invitent à une forme de surenchère. Finalement, les gens s’épuisent à l’entraînement ».
Certains ultra-traileurs vont aller jusqu'à créer « des comportements de dépendance dans la pratique du trail et de l’ultra trail. Parce qu'ils vont aller chercher une certaine dose. Du plaisir. C’est ce que disent la majorité des coureurs » poursuit le chercheur. « Mais une nouvelle fois, cette notion de plaisir va être totalement différente d’un individu à un autre. Des gens vont chercher un dosage très haut. D’autres vont juste pratiquer et vont avoir, à côté, d’autres possibilités d’aller chercher des plaisirs qui ne vont pas être exclusifs ».
« Nous sommes en train de réaliser une étude sur l'impact de la santé mentale sur les coureurs d'ultra distance » nous a expliqué de son côté Volker Scheer. « Nous n'avons pas encore publié ces recherches, mais les premiers résultats sont déjà parlants : environ un tiers des coureurs d'ultra souffrent d'un certain degré de dépression. Et environ 8 % d'entre eux avaient des pensées suicidaires. Ce qui est un chiffre assez élevé ». Une question reste tout de même en suspens : les traileurs développent-ils des troubles dépressifs en raison de leur pratique ? Ou bien se sont-ils dirigés vers cette pratique dans l’espoir de guérir ? On le sait, la course à pied a d'importantes implications positives sur la santé mentale en particulier pour la dépression et l'anxiété. De nombreuses études ont d'ailleurs été réalisées sur le sujet.
Un risque d'aller vers de fausses généralisations
Mais une interrogation taraude encore les chercheurs. Il s’agit de savoir où est la norme. À partir de quand peut-on dire qu’un athlète a développé un comportement addictif ? Et à quoi faut-il se référer ? Au volume d’entraînement ? Ou au ressenti ? « L’être humain est fait pour bouger » rappelle Eric Lacroix. « Courir en ultra, c’est quelque chose qui s’apprend. Et c’est traumatisant. Notamment en montagne avec le facteur impact de la descente. Mais notre corps est exceptionnel, capable, par petites doses, de s’adapter à de grosses charges. […] Or pour l’instant, plein de choses nous échappent. Il y a un véritable enjeu à faire une recherche longitudinale. Prendre les champions actuels d’ultra. Et voir dans 10, 15 et 20 ans, comment leur pratique les a impactés. Parce que scientifiquement, on n’a pas d’arguments pour dire : ‘C’est bon’ ou ‘C’est mauvais’ ».
Le risque d’un tel manque de données ? Les pratiquants risquent de tomber dans le biais de "confirmation" (un mécanisme cognitif qui consiste à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues ou ses hypothèses, ou à accorder moins de poids aux hypothèses et informations jouant en défaveur de ses conceptions). Ainsi, si l'on voit dans notre entourage, un coureur qui va faire un RED-S, avoir une pratique un peu compulsive et addictive ou se blesser, on va généraliser. Dire que la pratique de la course à pied conduit au syndrome RED-S et l'addiction à l'activité physique. Mais la réalité est, on l’aura compris, bien plus complexe. « Et puis, quand je regarde le panel d’athlètes que j’ai pu entraîner, c’est disparate » souligne Eric Lacroix. « Depuis dix ans, je suis hyper étonné de voir les volumes d'entraînement de ces personnes. Et qui s’en sortent très bien, qui sont en super santé, qui se sentent super bien ».
Quels sont les impacts à long terme de la pratique de l’ultra-trail ? : les cinq infos clés à retenir
- Un sujet en plein balbutiements dans la littérature scientifique
- Dawa Sherpa, Ludovic Pommeret, Caroline Chaverot... des élites aux expériences contrastées
- De potentiels problèmes à long terme (lésions rénales, musculo-squelettiques, prédilections à des troubles respiratoires, changements au sein de la structure cardiaque, etc.)
- L'épigénétique, un paramètre non-négligeable
- La santé mentale des traileurs à l'étude (dépendance à l'exercice, pensées suicidaires...)
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