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Allie Ostrander
  • Santé

Troubles du comportement alimentaire : les traileurs aussi en souffrent

  • 5 avril 2023
  • 8 minutes

La rédaction Outside.fr Emma Zimmerman

On connaissait le problème chez les grimpeurs, notamment, mais l'anorexie, la boulimie ou l'hyperphagie sont plus fréquentes qu'on ne croit dans le monde du sport. Y compris chez certains coureurs de fond. En témoigne Allie Ostrander, athlète américaine sponsorisée par NNormal, marque créée par Kilian Jornet, qui ose enfin parler ouvertement sur les réseaux sociaux de son long chemin contre les troubles du comportement alimentaire. Sa transparence pourrait-elle faire évoluer ce sujet, encore tabou sur le bitume comme sur les sentiers ?

Juin 2021, Allie Ostrander s'adresse à ses followers sur Youtube. Les mots sont difficiles, la peur est palpable. Elle fait une pause, respire profondément et commence à raconter son histoire.

« Hier, j'ai commencé un traitement intensif de cinq semaines contre les troubles du comportement alimentaire [TCA, ndlr] », explique la coureuse de fond, championne américaine de saut de haies. Allie est alors en hospitalisation à temps partiel et n'a encore jamais parlé publiquement de ses TCA. Mais son silence est sur le point de prendre fin : la vidéo YouTube finira par être visionnée plus de 93 000 fois.

Près de deux ans plus tard, Allie Ostrander, 27 ans, continue de partager avec ses fans les hauts et les bas de sa guérison. Une honnêteté qui se répercute sur sa carrière professionnelle : elle vient récemment de signer un nouveau contrat de sponsoring avec NNormal, marque créée par Kilian Jornet, qui la soutient notamment pour son engagement en faveur de la santé mentale. De quoi s’interroger sur un point important : quel rôle joue la transparence dans le traitement et la prévention des TCA ?

Un taux de mortalité presque aussi élevé que l'addiction aux opioïdes aux US

Les troubles du comportement alimentaire sont fréquents dans les sports d'endurance. Des études suggèrent que jusqu'à 47 % des coureurs d'élite peuvent en souffrir. Loin d’être des « régimes à la mode » ou de simples « phases », les TCA sont des maladies mentales et physiques graves qui mettent la vie de celles et ceux qui en souffrent en danger.

Bien que la recherche évolue, il reste encore beaucoup de flou autour de ce sujet. Les données les plus complètes dont nous disposons actuellement montrent que les troubles du comportement alimentaire sont la conséquence d'une superposition complexe de facteurs sociaux et psychologiques. Mais ce que nous savons avec certitude, c'est qu’ils touchent des personnes de tous sexes, races, ethnies, âges, religions, orientations sexuelles, morphologies et poids. Autre point important : plus tôt un athlète (ou n'importe qui d'autre) cherche à se faire soigner, plus grandes sont ses chances de guérison. Capital quand on sait qu'aux Etats-Unis, les troubles du comportement alimentaire sont, après les dépendances aux opioïdes, le deuxième problème de santé mentale ayant le taux de mortalité le plus élevé.

Au fil des ans, divers coureurs professionnels – dont les Américaines Mary Cain, Molly Seidel et Amelia Boone - ont partagé leurs histoires et tenté de sensibiliser l'opinion publique à ce sujet. L'article de Mary Cain, championne du monde de 3000 mètres, publié en 2019 par le New York Times a lancé une sorte de mouvement #MeToo pour les athlètes qui ont fait le choix de parler de leurs expériences en matière de troubles du comportement alimentaire, mais aussi sur des entraîneurs et des programmes d’entraînement pouvant entretenir ces comportements malsains. Pourtant, dans un sport où ces troubles sont légion, la décision d'Allie Ostrander était unique, car elle a raconté son histoire alors qu'elle était au début seulement de sa guérison.

« Je me sentais assez seule », se souvient-elle. « J'avais entendu des histoires de gens qui s'étaient rétablis et en étaient sortis plus forts. Mais je ne savais rien des étapes intermédiaires, des moments difficiles, des difficultés rencontrées. Je ne voyais que le positif, une fois la guérison terminée ». Allie précise toutefois que le processus de rétablissement est individuel : elle ne blâmera donc jamais un athlète ne souhaitant pas partager son expérience complète.

"L'une des maladies mentales dont il est le plus difficile de se remettre"

« Le parcours de chacun dans les troubles du comportement alimentaire est personnel et unique », explique Kylee Van Horn, diététicienne nutritionniste agréée, spécialisée dans le sport, qui travaille avec des athlètes souffrant de TCA. « Certains peuvent juger que partager leur histoire peut-être un déclencheur de guérison ou au contraire, un moyen de se laisser prendre au piège de la comparaison », ce qui peut entraver le rétablissement. Dans l'ensemble, les athlètes doivent se poser la question suivante : est-ce que le fait de raconter mon expérience contribue à ma guérison ? Si la réponse est oui, le résultat est presque toujours positif - aussi bien pour l'athlète que pour ses followers.

Un avis partagé par Paula Quatromoni, professeur agrégé de nutrition à l'université de Boston. « Les individus publiant leur parcours face aux TCA disent souvent que cela les aide à rester motivés pour aller mieux », explique-t-elle. « Cette transparence sauve des vies en éduquant et en sensibilisant… Elle permet à certains de reconnaître que leurs propres comportements sont problématiques et peut les conduire à aller demander de l'aide ». Mais ce n'est que le début d'un long processus.

Pour les athlètes, la guérison des troubles du comportement alimentaire s’apparente à une course de longue distance – le départ et l'arrivée étant clairement définis. De quoi faire le parallèle avec un jeune athlète qui souffrirait de diverses blessures. Peut-être va-t-il s'éloigner de la compétition pendant un certain temps, des mois, voire des années. Lorsqu'il y revient, si c’est le cas, il va raconter qu'il a suivi un traitement contre les troubles du comportement alimentaire. Ce qui nous peut nous laisser penser que c'est fini. Or, en tant que coureurs, nous connaissons à l'avance la distance à parcourir et les points de ravitaillement. Nous prévoyons de nous habiller pour faire face à la pluie, la neige ou au soleil. Pourtant, la guérison des TCA n’a rien d’un parcours bien mesuré dont la ligne d'arrivée est bien définie.

« C'est très étrange », précise Allie. « Si quelqu'un suit un traitement, cela signifie qu'il va en ressortir guéri. Ou que si le corps d'une personne change, cela signifie qu'elle est guérie. Hélas, c'est l'une des maladies mentales dont il est le plus difficile de se remettre ».

Difficile, en effet, puisque seulement 60 % des personnes qui suivent un traitement professionnel contre les troubles du comportement alimentaire s’en débarrassent complètement. En d'autres termes, 40 % ne se rétablissent pas, ou pas entièrement. Une statistique qui ne tient pas compte des individus qui ne reçoivent jamais d'aide.

D'ailleurs, les professionnels des TCA ne sont pas d'accord sur le sens même du terme « rétablissement », ni même s'il est pertinent de l'utiliser. « On ne dit généralement pas ‘je suis guéri d'un trouble du comportement alimentaire’. Mais plutôt ‘je suis en rétablissement’ parce qu'il s'agit d'un état perpétuel dans lequel les gens entrent et sortent », souligne Paula Quatromoni. "Les individus qui en souffrent continuent à y faire face pratiquement toute leur vie, mais ils ont appris à gérer leurs pensées et leurs impulsions ».

Quel que soit le terme utilisé, il est possible d'atteindre un état de santé stable. Cela demande du travail. Et du temps. Mais pendant tous les hauts et les bas, c'est la personne que chaque athlète est censé être qui l'attend. Et à l’issue de ce processus, cette personne en vaut toujours la peine.

Un processus de guérison complexe

Notons par ailleurs que l'alternative à la guérison est bien trop dangereuse. Les troubles du comportement alimentaire se recoupent avec le déficit énergétique relatif dans le sport (symptôme RED-S), un état caractérisé par un apport énergétique insuffisant par rapport à la dépense énergétique, des menstruations absentes et des blessures osseuses récurrentes. Conséquences principales ? Ralentissement du métabolisme, fréquence cardiaque et pression artérielle dangereusement basses, lésions cardiaques à long terme, troubles gastro-intestinaux, faible immunité, détérioration de la santé mentale mais aussi risque accru de suicide. Pour réduire ces conséquences et encourager les coureurs à poursuivre leur rétablissement, nous devons définir des étapes claires concernant le processus de guérison. Et c'est là que des athlètes comme Allie Ostrander jouent un rôle majeur.

Au lieu de l'image de la course, elle propose une autre métaphore pour illustrer le processus de guérison : « On dit qu'il faut la moitié du temps d'une relation pour oublier la personne », explique-t-elle. « Un trouble du comportement alimentaire, c'est comme une relation très violente. Si vous êtes dans un trouble du comportement alimentaire pendant 12 ans, comme c'est le cas pour beaucoup de gens, comme je l'ai été, vous pouvez vous attendre à ce que la guérison complète prenne cinq ou six ans, voire plus ».

Aujourd'hui, sur les réseaux sociaux, la coureuse mélange le sujet de la santé mentale avec d’autres contenus plus légers. Elle peut aussi aussi bien parler des défis qu'elle s'est lancés en mangeant des aliments qu'elle craignait auparavant, comme de la glace, ou en participant aux sélections olympiques américaines en 2021 pendant les premiers jours de sa guérison, comme se montrer en train de danser ou de faire un bras de fer avec son compagnon. Un ton tonique et bien à elle qui fait son succès auprès de ses followers, avec, en toile de fond, son plaidoyer en faveur de la santé mentale.

Allie Ostrander 2
Photo : Nick M Danielson

Il est important de souligner que le processus de guérison d’Allie lui est propre. Pour traiter les troubles du comportement avec toute l'attention et la transparence qu'ils méritent, nous devons être clairs sur leur ampleur. Contrairement à l'idée reçue selon laquelle les TCA touchent uniquement les femmes, plutôt "petites et d'aspect fragile", ces maladies peuvent toucher n'importe qui. Et s'imaginer que tous ceux qui en souffrent ont la même apparence, ne fait que nuire à ceux qui ne correspondent pas au stéréotype.

Tous les athlètes sont confrontés à des obstacles dans le traitement des troubles du comportement alimentaire. Beaucoup d'entre eux ne les reconnaissent pas comme des troubles, mais plutôt comme la preuve qu'ils se "donnent à fond" dans leur sport. De plus, les maladies mentales sont souvent vécues comme une terrible honte, sans compter que de nombreux entraîneurs et programmes d’entraînement négligent, voire encouragent, ces troubles du comportement alimentaire. Un point qui pourrait changer si, comme le préconise la chercheuse Paula Quatromoni, le dépistage des troubles du comportement alimentaire - en toute équité et impartialité - devenait la norme dans les clubs. Mais à l'heure actuelle, peu de professionnels de la santé sont formés au traitement des TCA.

Quand NNormal soutient la santé mentale des coureurs

Prenez les statistiques sur la prévalence des troubles de l'alimentation chez les coureurs et les perspectives de guérison. Ajoutez-y les conséquences du syndrome RED-S et les obstacles à la détection et au traitement. Difficile de ne pas se sentir découragé par les chances de guérison des TCA chez les coureurs. Mais il ne faut pas désespérer complètement.

Notons que ces dernières années, les médias se sont beaucoup intéressés à ce sujet. L'essai "Good for a girl : a woman running in a man's world" de Lauren Fleshman, à la fois un mémoire et une réflexion sur les systèmes qui affectent les coureuses, s'est classé dans la liste des best-sellers du New York Times en début d'année. La recherche sur les troubles de l'alimentation et le syndrome RED-S s'est également développée ces dernières années. Exemple : le programme FASTR (Female Athlete Science and Translational Research) de l’université de Stanford, lancé en 2022, visant à combler le fossé entre les sexes dans la recherche en sciences du sport et donnant aux femmes les moyens d'apprendre à connaître leur corps et de rester des athlètes tout au long de leur vie.

Pour Allie, l’espoir a pris la forme d'un contrat et d'une collection stylée de vêtements de trail running. En février dernier, elle a signé avec son nouveau sponsor, NNormal. Lors de l'annonce de leur partenariat, la marque l'a présentée comme une « créatrice de contenu, militante en faveur de la santé mentale et une athlète de renommée mondiale ». Une vraie reconnaissance pour l'athlète : « J'ai passé les deux dernières années à me construire une identité qui ne soit pas centrée sur l'athlétisme », a-t-elle commenté. « Je voulais une marque qui me soutienne dans cette démarche ».

Bien au-delà d'une approche marketing, NNormal a prévu de soutenir le projet de santé mentale d’Allie - un accord intégré à son contrat de sponsoring. L'entreprise rejoint ainsi une liste de plus en plus longues de marques de chaussures et de vêtements outdoor qui accordent une grande importance à l'impact social et au bien-être personnel des athlètes, tout en remettant en question l'idée du « gagner à tout prix », de la performance pour la performance. Et qui entendent s'associer à des individus qui sont bien plus que de simples athlètes.

Créer un environnement sportif où les troubles du comportement alimentaire seraient rares et où la guérison serait possible peut sembler utopique. Mais c'est oublier combien nombreux sont ceux qui se sont engagés dans ce sens dans les domaines de la recherche, des médias, ou encore dans le monde associatif. Voir des athlètes partager leur histoire et militer pour une meilleure culture du sport est également très encourageant, bien que, on l'aura compris, ce ne soit pas toujours facile. « Je ne veux pas que la prochaine génération ressente ce que j'éprouve » conclut Allie Ostrander, les larmes aux yeux, à la fin de sa vidéo.


Sur le même thème, lire aussi :" Les grimpeurs français brisent le tabou des troubles du comportement alimentaire".

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