A 48 ans, le Savoyard du team Hoka reste un habitué des podiums : victoire sur la TDS (145 km ; 9100 D+) l’année dernière, sur la Diagonale des Fous (165 km ; 10 000 D+) en 2021, ou encore sur l’UTMB en 2016 (170 km ; 10 000 D+). Les années passent mais ses performances continuent d'impressionner au point qu'il est aujourd'hui une source d’inspiration pour plus d’un quadra ou d'un quinqua, voire de traileurs plus jeunes encore. Comment s’entraine-t-il et récupère-t-il ? Quel regard porte-t-il sur le monde du trail dans lequel il baigne depuis plus de vingt ans ? Interview à quelques semaines du Grand Raid de La Réunion que Ludovic aborde sans objectif personnel : cette année il y accompagne sa femme, Céline. Une course plaisir donc, pour un traileur qui n’a pas oublié que c’est là que réside l’essence de la course à pied.
Sa 5e place sur l’UTMB cette année a été très commentée. Après une nuit très compliquée, l’ultra-traileur, alors loin dans le classement, était parvenu à effectuer une impressionnante remontée, arrivant à 1h30 du vainqueur, Jim Walmsley. Une gestion de course qu'il doit, en grande partie, à son expérience. Car Ludovic Pommeret, 48 ans, a connu le trail à ses balbutiements, notamment sur l’UTMB auquel il a participé en 2004, comme il nous l'explique au cours du long entretien qu'il nous accordé.
Tu es ingénieur informatique de profession, comment en es-tu venu à pratiquer le trail ?
Ça remonte aux débuts des années 2000, avec la « Fortiche », un 106 kilomètres dans la vallée de la Maurienne. J’ai entendu parler de cette course parce qu’elle partait de mon village, Valloire. Ce qui me motivait, c’était le défi. Mais je ne suis pas allé au bout. J’ai arrêté après 60 kilomètres, parce que je n’étais pas prêt, c’est sûr. Je n’avais pas l’expérience, aucune vraie préparation – je ne viens pas du monde de la course à pied. Je ne m’entraînais pas du tout, mis à part quelques petites sorties avec mes beaux-frères qui faisaient de l’athlé’, des montées sèches pour aller dans des refuges par exemple.
Je suis ensuite revenu sur cette course les années suivantes. Et lorsqu’elle a disparu, j’ai voulu repartir sur une autre épreuve du même style, l’UTMB. L’objectif ? Essayer de venir au bout du parcours. Je m’y suis inscrit en 2004 et en 2005. Des échecs à chaque fois. C’est comme ça que je suis repassé sur des courses un petit peu plus courtes, pour faire un peu de préparation. Et puis, quand ça a commencé à marcher sur ces épreuves, je suis revenu à l’ultra.
À quel moment as-tu commencé à te fixer des objectifs de performances ?
Je donnais le maximum sur chaque course de préparation. Et plus j’en faisais, plus que je montais dans le classement. Si j'en venais à refaire une course que j’avais déjà terminée, l’idée était de faire mieux que l’année d’avant. Quand on commence à voir de la progression, on a toujours envie d’aller un peu plus loin. Par exemple, lors de ma première participation au Tour des Glaciers de la Vanoise, je voulais juste terminer. Ensuite j’ai voulu faire mieux que l’année d’avant. Jusqu’à souhaiter, plus tard, faire un top 10 [il remportera cette épreuve cinq fois par la suite, ndlr]. Mais à la base, je ne misais pas vraiment sur la performance. Bien que boucler le tour en soit déjà une. Par la suite, j’ai eu des propositions pour avoir un petit partenariat, ça m’a fait plaisir. C’est comme ça que, peu à peu, tu rentres un peu plus dans le jeu de la performance. […] C’est un peu un engrenage.
Comment a évolué ton approche de l’entraînement en 20 ans de pratique ?
Je n’ai pas eu d’entraînement structuré jusqu’en 2014/2015. Je faisais plutôt des sorties en montagne. Par contre, je participais très souvent à des courses. Pratiquement toutes les deux semaines. Des fois ça marchait, des fois ça ne marchait pas. Mais à cette époque, je n’avais pas envie de m’imposer un entraînement spécifique et structuré. Le trail, c’était plus un loisir pour moi qui suis avant tout contrôleur aérien, tout récemment passé à 60%.
La première fois que l’on m’a proposé de suivre un entraînement, c’était en 2009, sur les championnats du monde à Serre-Chevalier. […] Une course open où j’avais terminé 2e… sans être en équipe de France. Le sélectionneur m’avait alors proposé de m’entraîner et de faire partie de l’équipe. Mais à l’époque, ça ne me motivait pas plus que ça. J’ai continué sans trop de structures jusqu’en 2014. […] Cette année-là, j’ai terminé 3e des championnats de France. Par ce biais, j’ai été sélectionné en équipe de France et aux mondiaux. Un mois avant la compétition, j’ai demandé à Philippe Propage de commencer à m’entraîner. C’est comme ça, que ça a commencé. Et depuis, je suis toujours avec Philippe. On fixe ensemble les objectifs. Enfin, c’est moi qui les fixe. Lui, il peut me donner son avis. Au début, il me freinait un peu. […] Ensuite, il m'a fait une trame, que je suivais beaucoup. Maintenant, c’est un peu plus souple, je me connais aussi un petit peu mieux. Mais en principe, je suis ce qu’il me prépare. C’est un petit peu old school, il m’envoie ça, semaine par semaine, sur une Google Sheet que l’on partage. D’ailleurs, j’ai deux heures de vélo à faire aujourd’hui ! Après, si je dois faire des variations, des stages ou autres, je l’en informe. De là, il va adapter le reste du plan.
Comment gardes-tu la motivation année après année ?
Il y a toujours des courses que j’ai envie de faire. […] L’année dernière, j’ai découvert la Western [States, 161 km, 5500 D+, ndlr], j’y suis retourné cette année. J’aimerais bien aussi courir la Hardrock aux US – j’ai fait pacer cette année pour Aurélien [Dunand-Pallaz, ndlr] mais j’aimerais bien la faire avec un dossard. Mais au-delà de ça, j’aime bien l’ambiance des courses. […] Il y a aussi ces émotions... surtout pendant les ultras. Ce qui me fait dire que quand j’aurai arrêté, c’est quelque chose qui va manquer. Et puis, maintenant, puisque l’on en parle de plus en plus, c’est aussi la motivation de continuer à essayer d’être à peu près performant le plus longtemps possible, même si j’avance dans l’âge. Pour moi, la 5e place sur l’UTMB, pour mon âge, c’est être performant. Plein de gens me le disent. C’est une motivation supplémentaire. Il y a pas mal de quadras ou de quinquas qui me disent que ça les motive. […] Même des jeunes, qui lorsque j’ai commencé le trail ne devaient pas être nés, sont venus me féliciter, pour la remontée, pour la gestion de courses. Ça fait plaisir de voir qu'ils me prennent aussi un peu en modèle.

On dit souvent qu’avec l’âge, la récupération est plus longue...
Je sais que l’on récupère un peu moins vite. Mais pour l’instant, je ne le ressens pas forcément. Je ne vois pas de différence par rapport à avant. L’année dernière, j’avais couru [et gagné, ndlr] la TDS et la semaine d’après j’étais sur un 15 kilomètres. Ça s’était assez bien passé. La récupération, ça va. Ce qui me fait le plus peur, ce sont les blessures. Tant que je reste en activité, ça va. Mais, c’est vrai que si je devais faire face à de longues périodes sans entraînement, il me serait, je crois, plus difficile de revenir. Mais je suis relativement épargné par les blessures pour l’instant. Je suis d’assez bonne constitution – je remercie mes parents pour ça. En 2015, juste après les Mondiaux d’Annecy, j’ai eu deux blessures coup sur coup, des déchirures au mollet qui m’ont obligé à un mois d’arrêt. Et ça, je les explique très bien. C'était une période où je continuais à m’entraîner tout en terminant la construction de notre maison du Bourget pendant les week-ends et les vacances, et en rénovant celle où l’on habite pour le travail, près de Genève. C’était une surcharge physique, une sorte de burn-out, le corps qui dit stop. Mais pas mentalement, plus physiquement. […] Sinon, j’ai eu, l’année dernière, une déchirure partielle du tendon d’Achille – j’ai quand-même couru, dans la souffrance, avec une rupture à 50%. […] La fissure est encore présente, mais moins qu’avant. Sur 20 ans, ce n’est pas grand-chose. Je touche du bois.
Actuellement, je n’ai pas vraiment de méthode de récupération. Je cours beaucoup moins en compétition qu’avant, car avec mon entraineur, on cible beaucoup plus les objectifs. […] Après l’UTMB, j’ai dû prendre une semaine de repos total. Et après, j’ai repris le vélo et suis progressivement retourné à la course à pied. Euh progressivement… Pas tant que ça. J’ai quand-même commencé par 17 bornes sur la première sortie de reprise !
Et mentalement, tu récupères comment ?
J’essaie d’avoir d’autres occupations. […] C’est vrai que couper, penser à autre chose que la course à pied, permet de se régénérer aussi. Mais j’ai quand-même besoin de me fixer rapidement des objectifs, pour continuer à aller m’entraîner. Sinon, je suis feignant et je n’y vais pas. […] Mon prochain, c’est la Diagonale, fin octobre. Je la fais avec ma femme, puisque l’année dernière on s’était arrêtés après 130 kilomètres – elle avait deux tendinites du releveur. Mais ce n’est pas parce que je n’ai pas prévu de courir à mon niveau qu’il faut négliger la préparation. On peut se dire que ce ne sera pas la même vitesse, mais ce n’est pas pour ça que c’est plus facile parce que, contrairement à ce que je fais d’habitude, on va passer beaucoup plus de temps sur le terrain.
Vous avez l’habitude de vous entraîner ensemble donc. Vous gérez ça comment ?
C’est totalement différent. Déjà, je reste derrière parce que je ne veux pas donner un rythme. C’est elle qui doit le faire. Bon après, je peux donner mon avis sur le rythme qu’elle a, mais je ne veux rien imposer. Le but, c’est vraiment de terminer. En prépa, on a fait pas mal d’entraînements ensemble. Même avant l’UTMB, je faisais des sorties assez longues avec elle. Ce qui me permettait de faire des sorties cool – ça fait aussi partie de l’entraînement de ne pas toujours être à fond, de faire des séances où l’on reste dans un certain confort. C’est vrai pour moi, un petit peu moins pour elle. Parce qu’à chaque fois, elle se met un peu la pression. Et quand elle vient avec moi, elle fait rarement une sortie d’endurance tranquille.

Tu as connu le trail à ses débuts. Quelle est ta vision sur l’évolution de ce sport en plein boom ?
Comme tous les sports, maintenant que c’est un petit peu plus médiatique, qu’il y a un peu plus d’argent, on voit apparaître des courses plus orientées business. À l’UTMB par exemple, ils sont là pour gagner de l’argent, il faut le dire. Mais après ce sont de belles courses, qui sont bien organisées. Avant, ce monde "course business" était moins présent. C’était des gens passionnés qui voulaient faire découvrir un secteur, un massif, une boucle. Après, je ne dis pas qu’à l’UTMB ce ne sont pas des gens passionnés, mais ça reste leur métier. […] Ce qui a surtout changé, c’est le système de qualification. Là aussi, c’est une orientation business – avoir leurs courses qualificatives pour pouvoir participer à leur finale... […] Mais sinon en ce qui concerne l’ambiance en course, c’est différent pour moi. Parce que lorsque j’ai commencé, j’étais dans le peloton. Maintenant, je suis plus en tête. Disons que ça s’est un peu clairsemé. Ce qui n’empêche pas que l’ambiance soit bonne, même entre les coureurs élites. Pour avoir vécu le peloton l’année dernière, sur la Diag', avec ma femme, je trouve que l’ambiance est toujours bonne. Je ne vois pas vraiment de grosses différences.
Tu penses que le côté business risque de venir dénaturer la discipline ?
Oui, c’est possible. Parce que des gens vont venir pour les primes de la course. […] Quand il commence à avoir de l’argent dans un sport, c’est certain que ça fait changer les choses. Bien que je ne pense pas que ça va impacter le gros du peloton. Et si un jour le trail devenait olympique, je n’aimerais pas que ça parte dans des courses qui perdent de leur intérêt au profit du spectaculaire. C’est un peu ce que l’on voit sur certaines disciplines. Notamment en VTT, où se sont des boucles, où l’on tourne en rond. J’espère que ça n’arrivera pas dans le trail, que l’on gardera un objectif. Sur l'UTMB, l’objectif c’est de faire un Tour du Mont-Blanc, et pas dix fois une même boucle.
Comment gères-tu les sollicitations médiatiques lors de la semaine UTMB ?
C’est sûr que l’on a pas mal de sollicitations. Cette année, le mardi et le mercredi, entre 8h et 18h, c’était plein. Mais ça fait partie de l’UTMB, on le sait. Tout le monde ne va pas le faire. On se dit toujours que l’on dépense un petit peu de jus avant la course. […] Mais si les partenaires nous soutiennent, c’est aussi pour être présents dans ces moments-là. Avoir un stand sur l’UTMB, c’est incontournable pour eux. Alors oui, c’est de la pression, c’est du temps, c’est de l’énergie. Mais ça fait partie de « job », même si je ne me considère pas pro. […] Après, avec du recul, je ne sais pas si on dépense autant d’énergie que ça. À titre personnel, je n’ai pas envie de rester la semaine avant la course tout seul dans une chambre, à ne rien partager. À la rigueur, mieux vaut travailler pour s’occuper l’esprit. La pression vient surtout quand on nous demande ce que l’on va faire, quelle stratégie de course on va adopter… Mais pour moi, ce n’est pas insurmontable. […] Et puis, je pense que si le coureur est dérangé par l’événement UTMB, il y a plein d’autres courses qui n’ont pas les mêmes retombées médiatiques, qui seront aussi moins business. J’entends pas mal de coureurs qui bavent sur l’UTMB, mais c’est quand-même cracher dans la soupe. Ce n’est pas un événement incontournable. Par contre, ça le devient si l’on veut aussi, en tant que coureur, faire un business dessus et avoir des retombées.
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