Qui peut encore aller skier en France aujourd’hui ? Visiblement encore pas mal de gens, si l’on en juge par les tendances de réservations annoncées cet automne, boostées par l’arrivée de la neige en station ces derniers jours. Reste qu’au sommet des pistes, ce sont les skieurs les plus fortunés qui année, après année, continuent de gagner du terrain. Car pour goûter au plaisir de la glisse, tant que cela est encore possible, il faut plus que jamais avoir un porte feuilles bien garni, notamment pour s’offrir des forfaits de remontées mécaniques dont les tarifs continuent inexorablement de grimper. Une envolée qui n’est pas prête de s’arrêter, s’inquiètent les experts.
« Le ski, c’est cher, et ça a toujours été le cas », explique Guillaume Desmurs, auteur de « Une histoire des stations de sports d’hiver » paru chez Glénat en 2022. « En fait, c’est structurel. Construire à 2000 ou 3000 mètres d'altitude, forcément, ça a un coût. Mais ce qui sûr, c’est que le ski est bien plus cher aujourd’hui qu’il y a vingt ans », dit-il.

« Autrefois, le ski était accessible à une population plus large, via les classes des neiges par exemple, de moins en moins nombreuses, ou les comités d'entreprise qui, eux aussi, perdent du terrain. Aujourd’hui, le seul moyen d'accéder à de beaux domaines reste de passer par les clubs. Comme à Chambéry par exemple, où c’est encore possible pour quelque 25 euros la journée ».
Une exception, malheureusement, qui semble confirmer la tendance forte amorcée depuis deux décennies, si l’on en juge par les données fournies par Domaines Skiables de France (DSF) représentant 250 stations françaises. Dans son état des lieux 2024, l’organisation fournit un graphique avec le prix moyen des forfaits depuis 2000, en euros courants et en euros constants. Soit en euro du moment, et en euros tenant compte de plusieurs variables, notamment l’inflation.

« Pour calculer ce total », apprend-on, « DSF se base sur le prix de la journée-skieur, c’est-à-dire l’ensemble des chiffres d’affaires des domaines skiables, divisés par le nombre de clients, ce qui donne un prix moyen (confondant adultes, enfants, pleins tarifs ou prix remisés). En France, sur l’hiver 2021-2022, ce prix moyen de la journée-skieur constaté était de 30 €. Evidemment, ce prix est plus élevé pour une journée sur l’immense domaine des 3 Vallées (75 €) que dans des plus petites stations, où on peut parfois skier à moins de 20€ par jour. », précise l’organisation.
Reste que quel que soit le mode de calcul adopté dans ce graphique, on constate que l’augmentation est constante depuis plus de deux décennies (entre 2000 et 2024). Elle atteint des sommets en euros courants : + 126,80%. Et tout de même + 51.53 % en euros constants. Vertigineux. D'autant que ces chiffres ne sont que le fruit d'une moyenne regroupant 250 stations allant des plus petits domaines dans les Vosges ou le Jura aux plus grands en Tarentaise ou Haute Tarentaise.
L'irrésistible montée en gamme
Un lissage peu parlant et qui exigeait quelques précisions. Domaine Skiables de France fournissant également dans son dossier de presse la part de marché en journée skieurs en moyenne sur les petites stations (7 %), moyennes (12 %), grandes (40 %) et très grandes stations (42 %), nous leur avons donc demandé quelle était l’évolution des tarifs sur chacune de ces quatre grandes catégories. « Nous ne disposons pas de ces données », nous a-t-on répondu. Une réponse pour le moins surprenante venant de la part d'une organisation professionnelle s’enorgueillissant de peser « 10 milliards d’euros de dépenses réalisées par 10 millions de touristes, dont 35 % d’étrangers ». De quoi en faire le plus grand domaine skiable d'Europe (51,9 millions de journées de ski pour l’hiver 2023/24), et le numéro deux mondial, derrière les États-Unis (60,5 M) et devant l’Autriche (50,3 M), en progression de 2 % de surcroît.

« Etre incapable de justifier ses propres chiffres ! C’est affligeant », s’insurge Guillaume Desmurs qui étudie l’industrie du ski depuis cinq ans. « En clair, c’est dire : ‘ circulez, y’a rien à voir ! ‘. Or la vente des forfaits des remontées mécaniques représente 1,2 à 1,3 milliard par an ! ». Ne fournir qu’une moyenne globale ne ferait que masquer une montée en gamme, et en tarifs, plus flagrante encore dans les grands domaines skiables. Augmentation « inévitable » aujourd’hui, selon l’expert.
« Depuis 2018, on voit la fréquentation des domaines skiables s’effriter, alors que le chiffre d'affaires des exploitants des remontées mécaniques augmente », poursuit-il. « Il faut savoir que, dans ce secteur, une poignée de stations concentrées en Tarentaise et en Haute-Tarentaise - Val d'Isère, Tignes, Les Arcs, La Plagne, Courchevel, Méribel, Val-Thorens et Les Ménuires - pèsent à elles seules autant que toutes les autres stations françaises réunies. Elles font partie de la vingtaine de stations qui, en France, dégagent du bénéfice au niveau des remontées mécaniques. La plupart des autres ne tiennent que grâce aux subventions de l’Etat, comme l’a déjà mis en évidence le rapport de la Cour des comptes en février dernier.

+ 6% d'augmentation des tarifs des remontées cet hiver
Or, les grands domaines doivent, comme toutes les stations, faire face à l’impact du réchauffement climatique et à une contraction de la saison : « Nous basculons dans un monde où le plus fort de l’hiver se limite désormais aux onze premières semaines. Cela pose question », concluait Denis Maurer, Dr du cabinet G2A Consulting lors de sa présentation des tendances pour l’hiver 2024-2025. « Leur seule issue, c’est la montée en gamme. Et des tarifs », conclut Guillaume Desmurs. Comme on peut encore l’observer cette année. Pour la saison 2024-25, Anne Marty, la nouvelle présidente de Domaines Skiables de France évoquait dans les colonnes du Figaro des augmentations moyennes de +2 % à + 4 %. En réalité, l’augmentation sur les grands domaines dépasserait les 6 % cette saison, notamment à Paradiski. Voire + 8 % sur Tignes-Val d'Isère par exemple, où le forfait journée atteint 61 euros. Des stations telles que les Trois Vallées n’affichent qu’une augmentation de 5 % certes, mais il faut dire qu’elle partait de très haut (75 euros/ jour en 2023-24 ; et 79 euros cette saison).
Le coût du logement (29 % du budget des skieurs ) n’est pas en reste non plus, son augmentation serait cette année de 5 %, mais l’évolution des tarifs des forfaits (qui pèse à hauteur de 16 % du budget des skieurs ) est « le reflet de cette montée en gamme que l’on observe dans les stations », explique Guillaume Desmurs. « C’est leur seule stratégie pour s’en sortir.

Pour aller aussi vite, il faut pédaler plus fort ! Dans le modèle économique actuel, hérité du plan neige, il n’y a qu’une seule façon de fonctionner : vendre de plus en plus cher (les logements, les forfaits) et attirer une clientèle de plus en plus fortunée. Quitte à se retrouver, comme aujourd’hui avec 50 % de lits occupés moins de quatre semaines par an.
Mais est-ce durable ? Est-ce souhaitable pour l’avenir ? C’est une fuite en avant, pas vraiment une stratégie, une sorte de sauve-qui-peut ! Car, et c’est ça qui est réellement inquiétant, il n’y a pas de projet de territoire. A l’exception de quelques stations, Bourg-Saint-Maurice, Les Arcs, Tignes et Métabief qui ont commencé à travailler sur l’habitabilité de leur territoire », regrette-t-il.
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