Nous sommes face à un choix de société : comment habiter en montagne demain ? Les interrogations qui en découlent sont nombreuses : l’or blanc est-il irremplaçable ? Faut-il sortir du « tout ski », voire du « tout tourisme » ? Le boom de l’immobilier va-t-il se poursuivre ? Quid des résidences secondaires ? De la surfréquentation ? Afin de dresser quelques perspectives d’avenir, Outside a donné la parole à trois personnalités qui font bouger les choses, des scientifiques ou hommes de terrain. Loïc Giaccone, chercheur associé à l’Institut de géographie et de durabilité à Sion (Université de Lausanne), Guillaume Desmurs, auteur d’« Une histoire des stations de sports d’hiver » paru chez Glénat, en 2022, et Pierre Leroy, président du Pays du Grand Briançonnais regroupant 36 communes alpines.
Les montagnes vivent la crise climatique de plein fouet. Sentinelles du climat, elles se réchauffent presque deux fois plus vite. Dans les Alpes et les Pyrénées françaises, la température a augmenté de +2°C au cours du 20ᵉsiècle, contre +1,4°C dans le reste de la France. Ce qui a pour conséquence le recul des glaciers, des effondrements glaciaires, des glissements de terrain dans les régions de moraine instables, des chutes de séracs, des formations de poches d’eau… ou encore la réduction de l’enneigement naturel, en particulier à basse et moyenne altitude. Les Alpes ont ainsi perdu près d’un mois d’enneigement ces 50 dernières années. Le manteau neigeux tend à s’y constituer plus tard en hiver, quelle que soit l’altitude. Même constat du côté des Pyrénées. De quoi menacer la viabilité de la saison hivernale des domaines skiables, d’autant que le réchauffement climatique limite les possibilités de produire de la neige de culture. C’est certain, l’économie, encore aujourd’hui principalement axée sur le modèle unique du « tout-ski », va être bouleversée. L’enjeu actuel va être de sortir de l’hyper-dépendance au ski, voire même du « tout tourisme ».
« On devrait se questionner, même sans changement climatique. Qu’est-ce que l’on veut faire de nos montagnes ? On s’est développé, mais était-ce une bonne manière le faire ? N’aurions-nous pas pu le faire autrement ? » interroge Loïc Giaccone, chercheur associé à l’Institut de géographie et de durabilité à Sion (Université de Lausanne). Pour lui, il ne faut pas agir en réaction aux impacts climatique mais plutôt se demander dans quelle société nous avons envie de vivre. « L’avenir n’est pas fixé à jamais, il dépend de ce que l’on veut continuer à en faire. On peut continuer à faire du business en montagne, à exploiter la montagne, à la voir comme un ‘terrain de jeu’, tout comme on peut vraiment mettre les choses à plat, faire autrement ».
Quelles sont les grands questionnements autour de l’avenir des montagnes ? Quid des initiatives en route ? Le point avec trois personnalités qui font bouger les choses. Pierre Leroy, président du Pays du Grand Briançonnais, un homme de terrain qui compte déjà à son actif des expériences locales passionnantes. Loïc Giaccone, chercheur associé à l’Institut de géographie et de durabilité à Sion dont le regard sur l'évolution climatique des zones de montagne est éclairant, et Guillaume Desmurs, auteur d’« Une histoire des stations de sports d’hiver », indispensable pour mettre en perspective la situation actuelle.

De la fuite en avant du "tout ski" à un nouveau modèle de société en montagne... tout est possible
Certes on parle de plus en plus en stations, et plus largement en montagne, de décarbonation et de transition énergétique, termes que personne n’utilisait il y a encore quatre ans, explique Guillaume Desmurs, auteur de [« L’épopée des stations de ski », ndlr], mais aussi étonnant que cela puisse paraître, la plupart des stations n’ont pas pris le paramètre du réchauffement climatique en considération dans leur stratégie. « Il y en a qui n’ont pas compris ce qui était en train de se passer, qui n’ont pas compris que le ski était condamné » détaille Guillaume Desmurs […] « La résistance au changement est profondément inscrite chez l’homme. Changer, c’est difficile. Ça fait peur, on ne sait pas comment faire, on se dit ‘ça a bien marché jusqu’à présent, pourquoi je ne continuerai pas ?’, ‘c’est bien gentil mais moi je gagne ma vie avec ça, tant que ça dure, je m’y accroche’. […] Pourtant, cela fait quinze ans que l’on sait ce qui va se passer. C’est écrit, c’est documenté. On a une extraordinaire connaissance de notre environnement. Et on fait quoi de cela ? Rien. […] C’est difficile parce que le modèle est encore rentable aujourd’hui (sur certains sites, ndlr). Et puis, le ski a construit une part de l’identité de la montagne, de son statut, de son histoire. Très souvent, les maires me disent que la station a sauvé leur vallée. Difficile de s’imaginer sortir de quelque chose qui a sauvé la vallée… ». Hélas, la réalité nous rattrape chaque hiver plus vite.
1. Le poids des chiffres
2. Vers une fermeture progressive des stations françaises
3. Les stations parviennent à se "réinventer" : pas si facile !
4. En haute altitude, on continue comme « avant »… pour l’instant
5. On multiplie les ascenseurs valléens… une bonne idée ?
6. En attendant le désastre, la spéculation sur l’immobilier continue
7. Dans un monde à + 2°C : la montagne devient le nouvel eldorado des résidences secondaires
8. On vire à fond vers un « autre tourisme », une fausse bonne idée ?
9. On sort du ‘tout tourisme’ ?
10. On vise avant tout à satisfaire les besoins primaires des populations locales ?
1. Le poids des chiffres : plus 1 degré de réchauffement égale moins 1 mois d’enneigement
Les scientifiques sont clairs : l’économie de l’or blanc est en péril, ce n'est plus un secret pour personne. La faute au déclin de l’enneigement lié au changement climatique. C’est ce que montraient déjà en 2021 Bernard Francou et Marie-Antoinette Mélières, auteurs de « Coup de chaud sur les montagnes », publié aux éditions Guérin. « Le réchauffement aura également un impact sur le manteau neigeux hivernal, qui se réduira de 75% dans les moyennes montagnes, de 25% dans les massifs les plus élevés des Pyrénées et des Alpes », expliquaient-ils. « Un déclin du manteau neigeux s’observe dans la durée. Déjà visible à 2100 mètres, davantage encore à plus à basse altitude (1500 m), sa diminution porte sur trois semaines environ et elle est manifeste surtout au printemps. Elle est également plus nette dans les Alpes du Sud que dans les Alpes du Nord […] Tandis qu’au-dessus de 2400 mètres deux avantages persistent : les précipitations en cours d’hiver tombent en grande majorité sous forme solide (neige) et le manteau reste suffisamment froid pour pouvoir s’échauffer lors des redoux sans toutefois atteindre la température critique de fusion qui n’arrive qu’au printemps. Autrement dit, les redoux tassent la neige et augmentent sa densité, mais ne la font pas disparaître ».

Graphique représentant les prévisions d’enneigement en fonction des trois scénarios du GIEC. Réalisées par le centre d’étude de la neige au col de la Porte, dans les Préalpes de la Chartreuse, ces simulations ont été faites entre 1300 et 1500 mètres, une altitude où existent de nombreuses stations de ski. En gris : les valeurs dérivées des mesures de terrain. En couleur : les projections, par périodes de trente ans, selon les trois scénarios d’émission de gaz à effet de serre du GIEC : « sobre » (RCP2.6, un réchauffement limité à 2°C d’ici 2100) en bleu, « intermédiaire » (RCP4.5, environ 3°C de réchauffement) en orange, « du laisser-faire » (RCP8.5, environ 5° de réchauffement) en rouge. Quel que soit le scenario envisagé, on peut d’ores et déjà en déduire que la pratique du ski deviendra, dans les décennies à venir, de plus en plus aléatoire dans les stations d’altitude équivalente.
Dépendante de la variabilité de l’enneigement, l’industrie du ski, va donc devoir nécessairement s’adapter, quitte à se réinventer. Répondant ainsi à cette problématique majeure, indispensable pour leur rendement, et donc de leur survie, les stations mettent en place, souvent avec l’appui des pouvoirs publics, des solutions cour termistes dans le but d’assurer la viabilité des domaines skiables dès le début de l’hiver, notamment la production de neige artificielle, dite « de culture », qui puise dans les réserves d’eau et consomme beaucoup d’énergie. Un modèle, mis à mal par la hausse du prix de l’électricité, qui interroge. Si bien que certaines stations ont arrêté d’investir dans le « tout ski ». C’est notamment le cas de La Plagne qui avait déjà décidé l'hiver dernier de rétrécir son domaine skiable et de démonter ses remontées mécaniques pour les installer 200 mètres plus bas, car la fonte du permafrost engendrait des mouvements de terrain impactant le télésiège du glacier.
« En termes de durée d’enneigement, dans les Alpes on a perdu un mois depuis 1960, en basse et moyenne altitude - en dessous de 1 500 à 2 000 mètres - » estime Samuel Morin, directeur du centre national de recherche météorologiques. « On s’attend à perdre un mois d’enneigement supplémentaire par degré de réchauffement planétaire. Si l’augmentation de la température atteint 2°C, nos hivers perdront un mois d’enneigement encore en plus ». À terme, toutes les stations vont devoir se poser la question de la transition. Certaines se tournent vers un modèle quatre-saisons. L’idée ? Abandonner le « tout ski » et évoluer vers un modèle plus diversifié, moins exigeant sur la présence et la qualité du manteau neigeux tout au long de l’hiver : un beau défi à relever pour les stations qui ont jusqu’à présent entièrement misé sur cet « or blanc ».
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2. Vers une fermeture progressive des stations françaises
Si l’on se plonge dans la récente étude de Nature Climate Change, publiée lundi 28 août, on apprend qu’avec trois degrés de plus par rapport à l’ère préindustriel causé par les activités humaines (scénario RCP4.5 du rapport du GIEC, dit « intermédiaire »), la quasi-totalité des stations de ski européennes est hautement menacée par la raréfaction de la neige due au changement climatique. La France serait particulièrement touchée (93% des stations de ski des Alpes et 98% de celles dans les Pyrénées en péril). À savoir qu’en 2022, l’Europe se situait à environ 2,3 degrés au-dessus de la moyenne préindustrielle.
L’auteur principal de l’étude, le chercheur grenoblois Hugues François, estime que « la production de neige peut accompagner l’adaptation des stations de sport d’hiver et avoir un effet direct sur la capacité d’exploitation des domaines skiables », mais elle n’est pas la solution miracle « qu’on va pouvoir appliquer partout de manière systématique». « Avec la fermeture de la Sambuy, c’est le début. D’autres vont continuer de fermer. Mais ça ne va pas être brutal » estime Guillaume Desmurs. « On va fermer les remontées mécaniques, diminuer la taille des domaines. […] Et tout doucement, la rente du ski va s’effriter. C’est inévitable. À quelle vitesse, à quelle échéance, je ne sais pas. Et c’est sans compter sur un choc brutal qui pourrait survenir. Par exemple, deux années chaudes sans neige, ce qui interdirait la fabrication de neige de culture [les canons à neige fonctionnent lorsque les températures sont suffisamment faibles. Dès que l’air ambiant se rapproche de 0°C, les rendements baissent fortement. Au vu de la hausse des températures de ces dernières décennies, notamment en novembre-décembre quand les besoins de neige de culture sont les plus importants, les créneaux de temps favorables se sont donc drastiquement réduits, ndlr]. Et si les banques viennent à fermer le robinet du financement, là ça va faire un choc », ajoute-t-il.
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3. Les stations parviennent à se "réinventer" : pas si facile !
Ce modèle ne convient pas à toutes les stations. À titre d’exemple, le 10 septembre, les retombées mécaniques de la Sambuy, située à 1100 mètres d’altitude dans le massif des Bauges, ont définitivement fermé. Une décision difficile à comprendre pour les professionnels qui travaillent dans cette station qui bat ses propres records de fréquentation chaque été. « Depuis 2016, on réalise plus de chiffre d’affaires l’été que l’hiver, on atteint 70% contre 30% », confirme Lionel Muraz, le directeur de la station. « On est très peu à avoir cette configuration en France, c’est pour cela que j’aime appeler la Sambuy une station de montagne plutôt qu’une station de ski, car on permet l’accès à la montagne ».
Au cœur du problème : l’argent public. Pour le maire de Faverges-Seythenex, Jacques Dalex, la station représente un déficit annuel de plus de 400 000 euros. « Pour une petite commune comme la nôtre, car nous n’avons que 8 000 habitants, c’est une charge déraisonnable », avance l’élu, qui acté la fermeture de la Sambuy par un vote au conseil municipal, le 14 juin dernier. « On s’est posés la question, et au départ, j’y étais assez favorable, de maintenir la station ouverte l’été, et de la fermer l’hiver. Mais cela ne réglait pas le problème du déficit et posait de gros problèmes d’entretien du matériel, qui s’abîme s’il n’est pas utilisé ».
Or pour les membres de l’association « Tous ensemble pour la Sambuy », d’autres pistes auraient pu être explorées. Pour Grégoire Chavanel, l’ancien directeur de la station, il fallait justement continuer à innover et investir dans les activités estivales. « Toutes les stations qui ont cette taille-là en France sont déficitaires dans une plus ou moins grande mesure », explique-t-il. « C’est structurel, mais à côté de cela elles assurent un service public à la population, c’est donc normal qu’il y ait un minimum de provision de la part de la commune […] C’est très dommage, parce qu’on est dans une rupture franche et nette, alors qu’on avait vraiment une longueur d’avance sur la transition. Et là, cela a eu une résonance folle dans le milieu de la montagne, parce que tout le monde se dit, la transition, ça ne marche pas, on laisse tomber. La preuve, Faverges laisse tomber ».
4. En haute altitude, on continue comme « avant »… pour l’instant
Il est toutefois impossible de généraliser cette situation à toutes les stations, notamment parce que les domaines de haute altitude seront, à court terme, moins impactés par un déficit d’enneigement. « Le ski ne sera pas mort demain, contrairement à ce que certains écolos ont tendance à un peu exagérer dans leur communication », nous explique Loïc Giaccone. « La situation à Val Thorens n’a rien à voir avec celle de Métabief, dans le Jura. D’un côté, on a une station peut offrir du ski jusqu’à la fin du siècle pour peu que l’on limite un peu le réchauffement. De l’autre, un domaine qui doit remettre son modèle en question tout de suite. […] Les questionnements des stations comme Val Thorens ne tournent pas du tout autour de l’enneigement mais plutôt de savoir si le modèle d’exploitation touristique, tel qu’il est actuellement nous convient. Est-ce que l’on veut continuer ? Tout faire pour le prolonger le plus longtemps possible ? N’y a-t-il pas d’autres pistes importantes à prendre en compte sur l’évolution sociétales et économiques ? Quoiqu’il en soit, là-haut, la neige, ce n’est, pour l’instant pas un problème ».
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5. On multiplie les ascenseurs valléens… une bonne idée ?
Bon an, mal an, en montagne, on continue de bâtir. Et certaines innovations interrogent. C’est notamment le cas des ascenseurs valléens (des téléphériques ou funiculaires permettant de relier les fonds de vallées avec les stations d’altitude) très souvent présentés comme étant l’avenir de la mobilité en montagne. L’idée ? Limiter le trafic routier, tout en offrant une alternative rapide et confortable à la voiture. Un moyen de connecter plus facilement stations de ski et vallées. Notons que le poids du transport dans le secteur touristique, qu’il se situe en montagne ou ailleurs sur le territoire et qui représentait, en 2018, 77% du bilan des émissions de gaz à effet de serre du tourisme français, selon une étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), rattaché au ministère de la Transition écologique.
Les ascenseurs valléens sont donc présentés comme un moyen de décarboner le bilan des territoires de montagne à la géographie complexe et difficile d’accès. Plusieurs projets sont actuellement en cours de développement, dans la vallée de Chamonix, avec un projet permettant de relier Saint-Gervais avec Le Fayet, dans la vallée, mais également celui imaginé entre Bozel et Courchevel et, dans la vallée de l’Arve, entre le village de Magland et Flaine, située à 1600 m.
« Un ascenseur valléen fonctionne s’il est inscrit dans une stratégie de développement territoriale de long terme. Ce qui n’est le cas d’aucune commune de station de ski [à l’exception de Métabief, ndlr]. Donc sans stratégie de développement, faire un ascenseur valléen, comme si vous faire une remontée mécanique » explique Guillaume Desmurs. « Aujourd’hui, ces types de projets ne sont pas ou très peu reliés à des projets d’intermobilité. […] Quel que soit le projet d’ascenseur valléen, si l’on gratte un petit peu, on voit qu’autour de la gare de départ et de la gare d’arrivée la taille des parkings n’est pas adaptée. Autre question : le coût. Par exemple, l’ascenseur valléen à Avoriaz vous évite les 15 kilomètres de virages pour monter. Mais les horaires ne sont pas adaptés, le parking est payant, la remontée est payante… Donc il est facile de se dire : ‘Je vais monter en bagnole’. D’autant plus que à-haut, ils ont construit un immense parking sous-terrain ».
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6. En attendant le désastre, la spéculation sur l’immobilier continue
Si d’un côté, de plus en plus d’acteurs remettent en question le modèle ‘tout ski’, s’appuyant sur de nombreuses études, la spéculation immobilière continue en montagne. Par exemple, on apprenait récemment la candidature de l’ex-star du basket reconvertie dans les affaires, Tony Parker, pour l’exploitation du domaine skiable des Gets via sa société Infinity Nine Mountain. Et l’ancien sportif professionnel n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il s’est notamment fait remarquer en reprenant la gestion des remontées mécaniques de Villard-de-Lans et Corrençon, en Isère en 2019, avant de se lancer dans un projet immobilier de grande envergure. Aux pieds des pistes, une résidence hôtelière quatre-étoiles, d’une capacité de 900 lits. Commerces, piscines, salles de séminaires, un programme à 98 millions d’euros. Une perspective qui inquiète les locaux. De tels investissements, parmi d’autres projets d’ampleur qui semblent étonnants quand on sait que l’industrie du ski est en péril…
« Leur souci [des investisseurs, ndlr], ce n’est pas le développement du territoire, ce n’est pas de quoi vivrons les habitants de territoire de montagne demain […] mais de créer des investissements rentables. D’investir du pognon, le leur et celui de leurs partenaires, pour qu’il y ait de la rentabilité. À très court terme. Le reste, ils s’en foutent » estime Guillaume Desmurs. « Et les grands acteurs du terrain, Tony Parker mais aussi les promoteurs immobiliers qui ont un rôle important, le Club Meb par exemple, sont des acteurs qui investissent de façon structurante dans le territoire. Quand vous coulez du béton pour faire une résidence touristique, c’est structurant. Ces gens-là n’en ont rien à faire du développement du territoire sur le long terme, ce n’est pas leur problème. […] Ils savent que justement parce que l’on va atteindre la fin du modèle. C’est pour ça qu’ils se dépêchent d’investir pour gagner les derniers sous qu’il y a à gagner ».
« Et ça, on le voit très clairement, une accélération de la construction immobilière dans toutes les stations de ski, même les plus petites » poursuit-il. « Même une station comme La Grave qui n’est pas une station de ski à proprement parler [c’est une station où l’on pratique le ski hors-pistes, ndlr] est en train de devenir une station de ski avec la construction de résidence touristiques immobilières. On est en 2023 ! S’il y a bien un moment où il ne faut pas investir dans l’immobilier, c’est maintenant. Mais non, on continue parce que c’est du très court terme. Et avec l’assentiment des banques. […] Il y a une sorte de fébrilité à saisir les dernières opportunités, les derniers bouts de terrain. C’est la foire, avec des prix qui montent, qui explosent. Parce que l’on s’approche de la fin. […] Et puis il y a des lois qui arrivent, la loi zéro artificialisation nette des sols, un contexte réglementaire qui se resserre, qui devient plus exigeant. Ils savent que ça va être bien terminé, donc ils se dépêchent ».
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7. Dans un monde à + 2°C : la montagne devient le nouvel eldorado des résidences secondaires
La pression de l’immobilier, on ressent déjà, nous explique Pierre Leroy. La faute, entre autres, au changement climatique, faisant des montagnes de véritables îlots de fraîcheur. « Il y a 20/30 ans, les Briançonnais avaient, une fois la retraite venue, tendance à quitter le territoire. Parce que l’hiver était rude, il y avait du déneigement à faire, etc. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout la même situation » explique l’élu. « Mais ce qui pose particulièrement problème, c’est la pression des résidences secondaires. C’est une catastrophe sur les territoires. Et malheureusement, la France est totalement en retard sur ses sujets-là. Nos voisins [les Suisses et les Autrichiens, ndlr] ont pris des décisions assez radicales. Avec des quotas sur le nombre de résidences secondaires, qui d’ailleurs sont complètement décorrélées du tourisme. Souvent, on résume la situation en disant : ‘Vous êtes contre les résidences secondaires donc vous êtes contre le tourisme. Mais c’est beaucoup plus compliqué que cela. Par exemple, il y a, en Autriche, des stations de ski où il y a des hôtels, des résidences de tourisme et des gîtes. Mais pas de résidences secondaires. Et en plus, avec la loi sur l’artificialisation des sols [qui demande aux territoires, communes, départements, régions de réduire de 50 % le rythme d’artificialisation et de la consommation des espaces naturels, agricoles et forestiers d’ici 2030 par rapport à la consommation mesurée entre 2011 et 2020, ndlr], la pression va s’accélérer partout. Il va y avoir de moins en moins de terrains constructibles. Il va falloir habiter autrement ».
« Quand vous êtes à plus de 80% de résidences secondaires, il n’y a plus de vie, plus de village » déplore Pierre Leroy. « Ça veut dire que des communes sont en train de mourir parce qu’il n’y a plus d’école, plus de commerces. Et là, évidemment, c’est catastrophique ». Hélas en effet, les élus locaux ont très peu de pouvoir par rapport à cela : ils ne peuvent pas empêcher une résidence secondaire de s’installer, ne peuvent pas interdire à quelqu’un à vendre son terrain à quelqu’un qui va en faire une résidence secondaire. « C’est pour ça que l’on attend, au niveau national, des décisions courageuses, telles que nos voisins l’ont fait. Pour que l’on puisse réguler petit à petit. Que les gens puissent décemment se loger sur leurs territoires ».
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8. On vire à fond vers un « autre tourisme », une fausse bonne idée ?
« Le modèle du tout tourisme est aussi en péril, autant que le modèle du tout ski. C’est le discours de Philippe Bourdeau [professeur à l’Institut de Géographie Alpine de l’Université Grenoble-Alpes, ndlr] » détaille Loïc Giaccone. « Quand on est très dépendant du tourisme, on est dépendant de ce qui va arriver au tourisme. Or, on ne sait pas ce que le tourisme va devenir dans les prochaines décennies, cela va dépendre de l’évolution de l’économie, des évolutions climatiques à échelle locale, à échelle mondiale, des politiques qui sont mises en place, de la façon dont les gens évoluent dans leur consommation… ».
Les discours qui évoquent la sortie du tout ski remontent au début des années 2000. L’idée étant de proposer davantage de diversification. Est ensuite venue l’idée de sortir tout neige, de faire du tourisme quatre saisons, en faisant par exemple fonctionner les remontées mécaniques l’été pour les VTT. « Avec l’équipe des Passeurs [projet éditorial et créatif 100% indépendant qui vise à sensibiliser, inspirer et imaginer la vie en montagne demain, ndlr], on se demande comment les territoires de montagne vont pouvoir continuer de vivre lors des prochaines décennies » poursuit le chercheur. « Ça demande de sortir de l’esprit touristique, il y a l’agriculture, l’artisanat, la sylviculture, l’industrie dans certains endroits, à certaines échelles. L’avenir, il faudrait que cela soit une palette d’activités. Même sans changement climatique, il faudrait réfléchir à l’avenir de l’agriculture en France. Parce que l’on va dans une direction assez inquiétante. Avec des grandes exploitations, des agriculteurs qui se suicident, des disparitions de petites exploitations. Et en montagne, je pense que l’on a quelque chose à faire avec le terroir et le patrimoine ».
Mais ce qui inquiète Loïc Giaccone quand on parle de diversification et de quatre saisons, c'est que « on a tendance à se dire qu’il faut augmenter la fréquentation vu ces pratiques touristiques qui sont rapportent moins que le ski. Mais là, on revient à des problèmes environnementaux de base. On l’a vu pendant et après le Covid. Lorsque la fréquentation a fortement augmenté en montagne, on peut vite avoir des problèmes aussi [on parle alors de surfréquentation, lire ici notre article sur le sujet, ndlr]. C’est pour ça que je trouve que l’exemple de Métabief, sur le plan de la transition est intéressant. Ils avaient anticipé ». La station jurassienne a notamment fait le choix de ne pas augmenter le nombre de pistes de VTT pour limiter les impacts sur l’environnement. Selon le chercheur, « ils ne veulent pas aller vers un autre modèle non durable et tout aussi problématique pour l’environnement, tout en étant conscients que ça va avoir pour conséquence une décroissance du PIB touristique. Il faut l’accepter ». Dans tous les cas, les stratégies d’adaptation se feront au cas par cas, la situation dans la Tarentais n’ayant rien à voir celle des Hautes-Alpes. Et au sein des Hautes-Alpes, Serre-Chevalier n’a rien à voir avec le bassin du Queyras. « Chacun dont trouver ce qu’il peut faire » selon Loïc Giaccone.
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9. On sort du ‘tout tourisme’ ?
À plus ou moins long terme, on doit tout de même s’attendre, dans toutes les stations, quelle que soit leur altitude à une baisse du chiffre d’affaires, « c’est inévitable » souligne Guillaume Desmurs, auteur d’« Une histoire des stations de sports d’hiver ». « Quand on dit ‘or blanc’, on parle d’un modèle économique qui est basé sur l’immobilier, sur le ski alpin, sur la présence de domaine skiables enneigés artificiellement, en partie, et sur un modèle économique de tourisme de masse. Et qui dit tourisme de masse, dit voiture, avion, tourisme long courrier. Aujourd’hui, rien ne peut remplacer, en termes de rentabilité et de volume de chiffre d’affaires ce mode d’organisation qui a été créé dans les années 60, pendant la reconstruction de la France et des pays occidentaux. […] Et c’est tout le problème. Alors c’est à nous de nous mettre au travail pour imaginer d’autres modèles économiques afin de faire vivre les territoires. Soyons créatifs, il y a plein d’idées ! Je ne suis pas pessimiste sur la situation, je dis juste qu’il va falloir se préparer à renoncer. Mais toutes les stations ne sont pas arrivées au bout du modèle. Cet hiver, les grandes stations ont le sourire aux lèvres. Tout le monde a bien bossé. L’or blanc est encore rentable. Mais il va falloir inventer autre chose […] Peut-être que demain il y aura peu ou pas de tourisme », poursuit-il. « On parle de ‘tout ski’. Là, on en doit en sortir. Et je crois que l’on doit aussi sortir du ‘tout tourisme’, un modèle économique qui phagocyte l’intégralité du territoire ».
Ce que confirme Pierre Leroy, président du Pays du Grand Briançonnais (regroupant 36 communes) et maire de Puy-Saint-André, commune de Serre-Chevalier pendant 12 ans (de 2008 à 2020). « On est confrontés à une situation exceptionnelle, dans le sens où il n’est pas question de passer d’un modèle à l’autre. Aujourd’hui, il faut une redirection, du changement en profondeur. On ne va pas, en un claquement de doigt, remplacer l’or blanc et trouver l’or violet, orange ou je ne sais quoi. On ne va pas pouvoir switcher d’un modèle à l’autre. […] Il va y avoir de sacrés changements sur les territoires. Très clairement, l’or blanc porte bien son nom. Imaginer comme ça, changer de modèle et avoir les mêmes avantages que l’or blanc, avec un autre modèle, c’est absurde. Ce ne sera pas le cas. Parce que l’or blanc était pourvoyeur d’énormément de finances, au détriment d’un environnement. Donc si vous voulez avoir la même quantité d’argent qui transite par cette économie touristique, vous aurez les mêmes résultats de destruction. […] On travaille sur des solutions. Mais elles ne seront évidemment pas équivalentes, en termes de croissance ».
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10. On vise avant tout à satisfaire les besoins primaires des populations locales ?
« Si on veut résoudre le problème de la crise climatique, de la crise de biodiversité, de la crise sociale, de la crise de l’énergie, c’est un regard totalement différent que l’on doit avoir sur le monde. » explique en un homme de terrain, Pierre Leroy. « Et à titre personnel, je pense que l’entrée par la porte de la santé publique et de la communauté est pertinente. […] Travailler sur les besoins des populations permet d’envisager une nouvelle forme de tourisme, certes. Mais par un prisme qui correspond plus à une adaptation territoriale qui, pour le coup, résout ces problèmes de crises. À titre d’exemple, certains territoires en France, dont les territoires de montagne, ont une autonomie alimentaire entre 2 et 5 jours. Ça veut dire que pendant 360 jours par an, toute votre bouffe vient en camion. Comment est-ce possible ? Un pays développé ne peut pas être dans ce type de situation. Quand vous voyez que même boire n’est pas garanti. Encore aujourd’hui, des centaines de communes n’ont pas d’eau potable, en France. Et donc l’eau potable transite par des camions. Comment est-ce possible ? Et que dire de l’autonomie énergétique territoriale ? Elle n’est nullement garantie. […] Donc, le tourisme, il est là. À travers l’alimentation, l’énergie, l’eau, le logement, la mobilité. Un autre tourisme va émerger, avec d’autres façons de se déplacer, de se loger, de s’alimenter, etc. » Autre point essentiel pour l’élu : se retourner sur le passé. « Les territoires ont également intérêt à comprendre d’où ils viennent, ce qui les définit, quelle est leur histoire, leur identité. Et en faisant ce travail de compréhension, on voit émerger des particularismes. Le tourisme peut, évidemment, bénéficier de ce travail. Chez nous [dans le Briançonnais, ndlr], des Japonais viennent voir nos canaux d’arrosage qui ont 1500 ans ». Ce que confirme Guillaume Desmurs, qui voit le modèle du tout tourisme comme une « parenthèse extrêmement lucrative » dans l’histoire des montagnes. « Si on regarde l’histoire, le tourisme en station de ski est très récent » explique-t-il. « Ce modèle a été extrêmement rentable, il a permis de faire vivre des gens, d’enrichir des populations. Mais aujourd’hui, on arrive au bout. Il faut reconnaître que l’on arrive au bout de cette parenthèse dorée, basée sur l’immobilier, le pétrole, etc. »
Pierre Leroy souligne toutefois que les citoyens et les territoires ont des solutions qui restent parcellaires. « 70% des solutions dépendent de décisions gouvernementales, et de décisions de l’Europe » précise l’élu. Que ce soit au sujet de l’alimentation ou de l’agriculture, les politiques agricoles de l’Europe dictent très clairement ce qu’il est possible de faire. « Dans la réalité, localement, disons qu'on arrive à bricoler et à installer des agriculteurs avec beaucoup de difficulté. On parle beaucoup de foncier. Mais c’est plus compliqué que cela » explique-t-il. « Tout en ayant le foncier, ce n’est pas pour autant que vous pouvez installer des agriculteurs. Tout est régulé par la politique agricole commune (PAC) qui octroie des subventions à la surface et non pas à la production ». En résumé : les agriculteurs, pour pouvoir accéder à plus de subventions, ont intérêt à avoir des surfaces de plus en plus importantes, sans nécessairement produire plus. Pour le maire, ce fonctionnement « va à l’encontre des politiques locales pouvant être menées dans le but d’installer des agriculteurs pour répondre à l’autonomie alimentaire des territoires. […] On est quand-même en difficulté. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut rien faire. On arrive à quand-même travailler sur ces sujets d’autonomie alimentaire. Mais on est vite bloqués ».
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