À 22 ans, Kamryn Renae s’est lancée sur les 4 200 kilomètres du Pacific Crest Trail sans grande expérience des grandes randonnées. Depuis ses premières vidéos publiées sur Instagram, on la voit avancer sur les sentiers californiens en mini-short rose, vernis assorti et image parfaitement maîtrisée. Sur les réseaux, elle plaît autant qu’elle agace, mais ne laisse personne indifférent. Et surtout, elle se fout des critiques.
Kamryn Renae venait de prendre des champignons, quelque part au Brésil, lorsque l’idée de se lancer sur le PCT l’a traversée. Le carnaval touchait à sa fin et elle allait bientôt fêter ses 22 ans. Depuis des mois, elle vivait dans sa Subaru Forester, remontant et descendant les États-Unis au gré de la météo, entre la Floride et l’État de Washington. Diagnostiquée à 12 ans de la maladie de Hashimoto, une pathologie auto-immune qui peut provoquer une hypothyroïdie et une forte intolérance au froid, elle cherchait en permanence le bon climat. Un endroit assez chaud pour dormir à l’arrière de sa voiture, mais pas étouffant non plus. Une aire de repos, un bord de route, parfois le parking d’un magasin de bricolage.
Suivre son instinct
Lors d'une pause dans une auberge de jeunesse, elle repense à "Wild", le film tiré du livre de Cheryl Strayed, qui a largement contribué à faire entrer le Pacific Crest Trail dans l’imaginaire américain. Le PCT, c’est ce sentier de plus de 4 200 kilomètres qui relie la frontière mexicaine au Canada en traversant la Californie, l’Oregon et l’État de Washington. Elle cherche quelques informations en ligne, découvre que beaucoup mettent cinq mois à le boucler, puis décide que ce sera sa prochaine aventure. Parmi les rares permis encore disponibles, l’un propose un départ le 26 mars. Le jour de ses 22 ans.
« Je marche à l’intuition. Pour beaucoup de décisions dans ma vie, j’écoute ce que je ressens. Je savais que je devais y aller », affirme-t-elle. « C’était l’année où je devais le faire. »
Elle rentre rapidement dans l’Ohio et demande à sa mère, ancienne institutrice, de la conduire jusqu’au sud de la Californie, au départ du PCT. Personne, dans son entourage, ne s’en étonne vraiment. Depuis qu’elle a quitté sa famille quatre ans plus tôt, Kamryn Renae vit entre voyages en Thaïlande, séjours au Brésil et traversées improvisées des États-Unis.
Pourtant, le PCT ce sont trois États à traverser, des déserts, des serpents à sonnette, des pumas, des cols enneigés, des chaînes de montagnes dont elle ignorait parfois jusqu’à l’existence. Elle avait déjà fait quelques randonnées à la journée, mais jamais de longue itinérance. Elle avait déjà campé dans l’Ohio, mais seulement une nuit. Son matériel, elle l’a peu étudié. Ses tenues, en revanche, ont été choisies avec soin. Brassières et mini-shorts roses ou noirs, pantalons et vestes assortis quand c’était possible, et une question que peu de thru-hikers se posent. Comment rester belle dans les bois ?
Après trois jours de route, sa mère la dépose le matin de son anniversaire. Assez vite, Kamryn se découvre plutôt bonne marcheuse. Elle enchaîne des journées de 40 kilomètres, avec peu de matériel, sans même savoir que l’« ultralight » est une religion pour certains randonneurs. Lors de notre premier échange, elle a déjà avalé 910 kilomètres et s’accordait quelques jours de repos à Tehachapi, en Californie, le temps que la neige fonde un peu dans la Sierra Nevada.
La princesse du PCT
Sur les grands sentiers américains, à chaque saison, son petit lot de célébrités. Un record de vitesse, une famille en itinérance, un projet absurde, une vidéo devenue virale. En 2026, celle qui capte l’attention sur le PCT, c’est Kamryn Renae.
Le 5 avril, après ses 175 premiers kilomètres, elle publie une vidéo sur Instagram. On la voit vernir ses orteils en rose, parler de la magie des sentiers, expliquer sa routine maquillage et esquisser quelques pas de danse. Ses vêtements semblent davantage sortis d’un magasin de mode que d’une enseigne outdoor.
Sur les deux dernières semaines d’avril, elle gagne 33 000 abonnés Instagram. À ce rythme, elle pourrait en compter près de 600 000 en arrivant au Canada. Interview Magazine la surnomme « la princesse du PCT ». Ses vidéos sont drôles, inattendues, sexy, assumées. Elles bousculent l’image la randonneuse traditionnelle, voire elles dérangent.
Certains commentaires - des hommes pour la plupart – ne la prennent pas au sérieux. D’autres utilisent son compte OnlyFans comme argument pour la discréditer. Sa traversée devient, malgré elle, le terrain d’expression des idées les plus conservatrices, voire misogynes. « Ça montre surtout que beaucoup d’hommes n’acceptent pas qu’une femme puisse à la fois assumer être belle, féminine, attirante et accomplir des exploits » dénonce-t-elle.
Quitter l’Ohio
Quatre ans plus tôt, à peine majeure, elle savait déjà qu’elle ne ferait pas sa vie à Granville, petite ville de l’Ohio où elle étouffait. Aînée de quatre enfants, elle a grandi de déménagement en déménagement, d’une ville à l’autre du même État. Le sport lui offrait une échappatoire. L’école, elle, lui pesait. Les notes, les dossiers universitaires, cette idée que son avenir pouvait se jouer très tôt, presque entièrement, sur sa capacité à entrer dans le bon moule, pas trop pour elle.
Elle termine le lycée en avance, cherche un endroit plus doux où vivre et finit par atterrir dans l’État de Washington. Elle s’installe chez un inconnu, trouve un emploi dans un fast-food, mais la maladie de Hashimoto rend la climatisation des restaurants insupportable. Elle enchaîne alors les petits boulots. L’université ne la retient pas davantage. Elle s’y inscrit, mais passe plus de temps à errer sur le campus qu’à suivre les cours. Même une formation en coiffure et esthétique, pourtant plus proche de son goût pour l’image et la transformation de soi, finit par lui sembler trop étroite pour elle.
Elle lance alors une chaîne YouTube, d’abord comme on tiendrait un journal. Elle y parle de son corps, de ses règles, de ses envies, de ses vêtements, de ses expériences. L’intime devient matière à récit, puis à audience. Très vite, elle comprend aussi qui la regarde. « Le public que j’attirais, c’était beaucoup d’hommes d’âge moyen », dit-elle. « Alors pourquoi ne pas ouvrir un profil OnlyFans, à la fois comme espace d’expression et comme source de revenus ? »
Un choix qu’elle assume. Une provocation aussi. Elle refuse d’être réduite à un seul rôle. « J’ai un profil multipotentiel. » On peut jouer avec son image, monétiser le désir, aimer se mettre en scène et revendiquer autre chose qu’une place décorative.
Seule dans la nature
Sur le PCT s’enchaînent les journées hors réseau, le désert, les forêts, les cols, la fatigue, le silence. La solitude s’installe, mais le regard des autres est toujours là. Interrogée sur le terme de pink-blazing. Elle éclate de rire. « Pink quoi ? Non, c’est quoi ? Ça a l’air intéressant. »
Dans le vocabulaire des grands sentiers américains, l’expression désigne ces hommes qui modifient leur rythme ou leur itinéraire pour suivre une femme rencontrée en chemin. Cela peut finir en histoire d’amour. Cela peut aussi devenir beaucoup plus lourd. Kamryn dit ne pas l’avoir vraiment vécu, à une exception près. Un trail angel, comme on appelle ces bénévoles qui aident les randonneurs, lui a proposé de la conduire en ville et lui a paru un peu trop insistant. Elle n’en fait pas une affaire. Elle dit même s’être souvent sentie plus en sécurité sur le PCT que dans bien d’autres endroits. « Seule dans la nature, je me sens plus tranquille. Il y a moins de monde, donc moins de risques de croiser quelqu’un qui voudrait me faire du mal. »
Elle sait pourtant que les grands sentiers ne font pas exception. Les agressions y sont rares, mais elles existent. Dans une vidéo, elle présente le petit couteau qu’elle emporte avec elle. Ce n’est sans doute pas une stratégie de défense très élaborée, mais le détail suffit à rappeler qu’elle n’est pas naïve pour autant. « Si quelqu’un essaie de s’en prendre à moi, il devra faire face à mon très grand désir de vivre », affirme-t-elle.
Depuis quatre ans, Kamryn suit surtout son instinct. Les voyages, les petits boulots, les rencontres, les départs. Elle ne verrouille pas tout à l’avance. À quelques jours d’entrer dans la Sierra Nevada, elle reconnaît même ne pas s’être vraiment renseignée sur cette traversée du massif, pourtant l’un des passages les plus délicats du PCT. De l’inconscience, diront certains. Pour elle, c’est plutôt une manière de ne pas laisser la peur décider à sa place, ni la préparation devenir une excuse pour renoncer. « À force de tout préparer, on peut vraiment se perdre. Il faut suivre sa boussole. »
Marcher à sa façon
À Tehachapi, pendant sa pause, Kamryn en profite pourtant pour faire ce qu’elle n’avait pas vraiment anticipé avant son départ. Elle améliore son équipement. La Sierra Nevada approche. Le désert californien va laisser place au froid, à l’altitude et à des sentiers plus techniques. Elle achète un sac de couchage recommandé par un ami. Parce qu’il est censé tenir chaud. Aussi parce qu’il est violet.
Un détail, presque anodin mais révélateur de sa manière d’aborder la randonnée. Chez elle, l’apparence n’est jamais très loin des questions de performance. La couleur, l’image, le plaisir de se mettre en scène comptent autant que les grammages, les membranes et les indices de confort.
C’est précisément ce qui agace une partie du public. Beaucoup ne supportent pas qu’une jeune femme puisse marcher des dizaines de kilomètres par jour en mini-short, parler d’OnlyFans, se maquiller, publier des vidéos suggestives et rester malgré tout une randonneuse. Alors ils remettent en cause son engagement. Ils l’accusent de tricher, d’être suivie par une équipe, de ne pas vraiment porter son sac, de mettre en scène une aventure dont elle ne serait que le visage.
Kamryn assure que son compte Instagram ne convertit que très peu d’abonnés vers OnlyFans. Elle publie pourtant à chaque passage en ville, parce que c’est aussi de cela qu’elle vit. Là encore, elle assume. « Il y a cette idée, surtout pour les femmes, que la sexualité est précieuse. Elle l’est. Mais on considère aussi qu’à partir du moment où tu as des relations sexuelles, tu vaux moins », dit-elle. « Moi, j’aime mon travail. Il m’a permis de ne plus travailler dans un fast-food. »
Une liberté qui dérange
D’autres randonneurs estiment que ses tenues et ses vidéos pourraient rendre les sentiers moins sûrs pour les femmes qui viendront après elle, comme si elle importait dans la nature une sexualisation dont celle-ci serait jusque-là préservée. Certains croient deviner, derrière sa voix légère et ses poses face caméra, une blessure intime, un traumatisme, quelque chose qui expliquerait tout.
Peut-être. Peut-être pas. On accepte volontiers qu’un homme parte marcher des mois pour fuir une rupture, un deuil, un burn-out, une vie trop étroite. On en fait même souvent un beau récit de reconstruction. Lorsqu’une jeune femme sexualisée, connectée, économiquement autonome et parfaitement consciente de son image emprunte le même sentier, le récit devient plus difficile à avaler.
Kamryn Renae appartient pourtant pleinement à cette tradition. Elle aussi cherche une autre manière de vivre. Elle aussi avance pour tester ses limites. Simplement, elle le fait avec les moyens de son époque. Un téléphone, une audience, des plateformes, une esthétique très travaillée, une économie personnelle qui passe aussi par le regard des autres. Le PCT n’a jamais été un espace neutre. Chaque génération y projette ses obsessions.
Interrogée sur cette voix presque enfantine qu’elle prend parfois dans ses vidéos, Kamryn Renae n'y voit pas de contradiction avec son choix de randonner sur le PCT. Au fil des échanges, elle paraît pourtant plus posée, plus lucide, plus déterminée que le personnage léger et aguicheur qu’elle met en scène. « Quand je parle de mes petites tenues ou de choses comme ça, ma voix a tendance à monter. J’aime garder ces vidéos légères, parce que beaucoup de journées le sont aussi. Mais je peux aussi être comme ça », dit-elle en baissant la voix, comme pour marquer son sérieux. Puis elle rit. « Je laisse simplement différentes parties de moi exister. Les deux sont vraies. »
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