C’est un coup dur pour l’explorateur français : alors qu’il calait mardi les derniers détails de son « Odyssée du Pôle Nord » - ambitieux projet consistant dans sa phase 1 à devenir la personne la plus rapide au monde à atteindre le Pôle Nord, en solitaire et sans assistance – il a appris que la base polaire éphémère de Barneo, maillon clef de son expédition, qu’il devait rejoindre en fin de parcours, ne réouvrirait pas à cause du conflit russo-ukrainien. Suite à cette annonce, il a dû annuler son vol prévu ce vendredi 17 mars vers son point de départ. C’est plus de deux années de préparation qui s’effondrent. Ajoutés à la crise climatique, ces aléas politico-diplomatiques rendent désormais extrêmement complexe la mise en œuvre des expéditions polaires.
La semaine dernière nous avions convenu d’un entretien avec Vincent Colliard, l’explorateur que Borge Ousland - autorité absolue en matière d’exploration polaire - considère aujourd’hui comme son successeur. Ensemble, les deux hommes, respectivement 34 et 60 ans, que séparent près de trois générations, ont monté en 2014, le projet Icelegacy, une série d'expéditions à ski traversant les 20 plus grandes calottes glaciaires de la planète au cours des 10 à 15 prochaines années. Une aventure un peu folle montée afin d’évaluer ‘en prise directe ‘, l’état de santé de ces témoins d’exception dont l’étendue et la surface diminuent dramatiquement. Dans ce cadre, les deux explorateurs ont notamment traversé en septembre dernier la calotte glaciaire de l'île Devon dans le Haut-Arctique canadien.

Mais si le week-end dernier Vincent Colliard et sa compagne Caroline Coté - exploratrice et cinéaste québécoise, détentrice du record féminin sur la traversée du pôle Sud en solitaire et sans assistance - ont mis le cap sur le nord du Canada où nous nous sommes entretenus par téléphone mardi, c’est pour lancer le premier volet d’un projet personnel très ambitieux lui aussi : « L 'Odyssée du Pôle Nord », recouvrant deux expéditions majeures initialement prévues en 2022 et 2023 : acte 1 - devenir la personne la plus rapide au monde à atteindre le Pôle Nord, en solitaire et sans assistance ; acte 2 - devenir la première personne à traverser l'ensemble de l'Océan Arctique via le Pôle Nord, en solitaire et sans assistance. Un vrai défi pour lequel Vincent est parfaitement de taille selon Borge Ousland, son mentor norvégien, fier de le voir marcher sur traces : « Il en a toutes les qualités, la passion pour l’aventure, sans assistance, les valeurs morales, sans compter qu’il est doté d’une force physique incroyable », nous expliquait-il récemment.

« De la routine au jeu mental, de l'équipement à la nourriture, chaque détail doit être reconsidéré de manière innovante afin d'établir un nouveau record et une première mondiale. Il est temps de briser les règles et de définir une nouvelle approche de l'expédition polaire avant que la glace ne disparaisse. », expliquait Vincent Colliart sur son site. Mardi dernier tout était donc calé pour que ce vendredi 17 mars il puisse prendre l’avion vers l'île Ward Hunt - 83° 6′ N - le dernier bout de terre canadien au bord de l'océan Arctique. Devant ses skis, 770 km de glace flottante l’attendaient jusqu'au pôle Nord. Son point de sortie vers son retour au Svalbarde, en Norvège ? Barneo, une base flottante située aux alentours de 89 degrés nord. Construite chaque année pour quelques semaines d'opérations, elle est exploitée par la Russie et démantelée fin avril, quand les conditions le permettent. Car depuis quatre ans maintenant, elle est fermée. Déjà l’année dernière le Français avait dû renoncer à son expédition, le conflit russo-ukrainien rendant son implantation impossible, mais il avait bon espoir cette saison. Las, cette année encore, il devra y renoncer, a-t-il appris mardi dernier. « Deux ans de préparation, c’est déchirant, mais moins que si je me retrouvais tout seul et que Barneo ne se montait pas. C’est une grosse préparation financière, ça fait des semaines que j’attends confirmation », raconte-t-il. Or les enjeux, notamment financiers, sont conséquents. Le seul vol pour le point de départ de son expédition, l'île Ward Hunt, au nord de l'île d'Ellesmere, opéré par la compagnie Borek, coûte 60 000 dollars ! C’est donc la mort dans l’âme que Vincent Coté va donc laisser une partie de son matériel sur place dans l’espoir de pouvoir revenir tenter sa chance, l’année prochaine sans doute.

Une improbable base polaire flottante et éphémère
Mais Barnéo, l'ancienne base russe de la quasi-totalité des activités des expéditions au pôle Nord, réouvrira-t-elle un jour ? Depuis 2019, cette base temporaire mythique est devenue un mirage. Située à une centaine de kilomètres du pôle Nord, elle est restée fermée en raison du COVID et du conflit russo-ukrainien. Et si Barneo appartient désormais à la Suisse, suite à son rachat par le millardaire et philanthrope polaire suédois Frederick Paulsen, la plupart des opérateurs chargés de sa construction viennent de Russie. Cette base est en effet établie sur la glace flottante de l'océan Arctique. Aussi n’existe-t-elle qu’environ trois semaines par an pendant une fenêtre très courte. Lorsque la glace est encore assez solide pour soutenir l'ensemble de l'opération, mais que l'obscurité polaire de 24 heures et le froid glacial du mois de mars se sont dissipés. C’est toute une logistique qui est alors mise en œuvre. Du repérage par avion du site le plus fiable, jusqu’au largage via un avion-cargo militaire de 50 tonnes d'équipement, dont deux tracteurs-bulldozers hybrides. Le tout sur la glace en mouvement ! A charge ensuite pour une équipe d’une vingtaine de personnes de construire une piste d’atterrissage et un petit village de tente, cuisine comprise.

Jusqu’en 2018, l'Ice Camp Barneo, base éphémère créée en 2002 par Alexander Orlov, a appartenu à des Russes, jusqu'à son rachat par le fameux milliardaire pharmaceutique suédois, Frederik Paulsen. Pas de chance pour ce vrai passionné des zones polaires, les vols opérés par des pilotes ukrainiens n’ont pas pu être réalisés ou ont été interdits dès 2019. Le Covid, puis l’offensive russe en Uraine n’a bien sûr fait qu’agraver la situation. Barneo aura donc nourri tous les imaginaires pendant 18 courtes saisons seulement.

A 17 ans, c'est l'appel du grand Nord
Mais 2023 laissera sans doute un goût un peu amer à Vincent Colliart. « C’est dur à digérer, ça crée un grand vide, mais tout n’est pas perdu », nous confie-t-il, encore sous le choc de l’annonce de l’annulation de la station. « Mais le but est de rebondir et d’envisager un nouveau départ, dès que possible. » En attendant, l’explorateur et sa compagne vont regagner leur petite maison en Norvège. Une région qui est devenue leur deuxième patrie, alors que rien à priori n'y prédestinait ce Basque, élevé entre les montagnes pyrénéennes et l’océan atlantique.

Comme tant d’autres, c’est par la lecture des récits des grands explorateurs polaires, Roald Admudsen, Ernest Shackleton, Paul-Emile Victor, mais aussi Borge Ousland, qu’il découvre cet univers. A 17-18 ans, il attrape le virus. Son bac en poche, il file plein nord, vers le Svalbard, en Norvège. Tout seul. « Je suis arrivé en janvier, plein de peur et d’excitation aussi. Je rêvais d’ours et de repas bricolés sur un réchaud, sous la tente. » Sa tente justement, par peur des ours, il demande à la monter la première nuit devant un hôtel, au cas où. « J’étais dehors, mais en sécurité ! ». Au final, d’ours il n’en verra pas cette fois là, « heureusement, je n’avais pas le cran alors pour y faire face ». Mais très vite il acsquiert de l’expérience. Grâce à un ami suédois, il apprend à tirer, à conduire un traineau, à trekker en solitaire, complétant ainsi son expérience en autonomie acquise en montagne.

Un BTS puis Sup de Co - une formation qui ne l’emballe pas, mais qui lui sera utile à l’heure e monter ses projets polaires - et c’est la rencontre avec Borge Ousland, Vincent a alors 24 ans. "C’était mon héros, j’avais tout lu sur lui et de lui. C’était, c’est LA référence en polaire. Un jour j’ai vu qu’il donnait une conférence à Oslo alors que je travaillais sur un bateau de pêche. Je l’ai contacté, il a proposé de venir me chercher à l’aéroport » Entre les deux hommes, le courant passe : « les 15 kilos de flétan et de morue congelés que je lui apportais y sont un peu pour quelque chose », dit-il en souriant. « Après la conférence, pendant le retour en bus, je lui ai demandé quel était son prochain projet. « Faire le tour du pôle Nord par le passage du nord-ouest à la voile en une seule saison ». m’a-t-il avant de me renvoyer la question. « te harceler pour que tu m’embarques avec toi », lui ai-jerépondu. Il n’a pas dit oui tout de suite. Mais on l’a fait (en 2010, ndlr). C’est une des rares personnes au monde en laquelle j’ai totalement confiance », confie-t-il.

Des traversées à la limite de l'endurance, sans assistance
Ensemble, ils naviguent pendant 25 jours, contre 3 ans pour Amundsen il y a seulement un siècle, compte tenu du retrait des glaces. Cette expérience sera déterminante pour Vincent. Dix ans plus tard, Borge le considère comme son partenaire auquel il passe progressivement le témoin. Au cours des dernières années les deux explorateurs ont partagé d’autres aventures, dont certaines plus engagées encore. Notamment leur traversée de toutes les montagnes de l’Alaska, à ski et en traineaux. Par deux fois le même jour deux ponts de neige s’effondrent sous le poids de Borge Ousland, heureusement encordé à Vincent Colliard. Au soir, tous deux sont sous le choc. « Le risque dans les zones polaires, c’est l’isolement », explique le Français. Un sentiment que je n’ai pas du tout en montagne, alors que statistiquement, c’est beaucoup plus dangereux. "

L’explorateur, déjà familier des Pyrénées, a réalisé deux expéditions sur des 6000 m dans l’Himalaya. Mais ce qu’il affectionne par-dessus tout dans le polaire, c’est de se déplacer tous les jours d’un point A à une point B. Là, tu ressens un vrai sentiment d’isolement. Notamment dans l’océan arctique : le Graal !. Mais plus que les ours, c’est la dérive de plus en plus forte et le changement climatique qui inquiètent cet homme plus intéressé aujourd’hui par de grandes expéditions en mode très léger, en autonomie, que par la quête de la vitesse. « L’Arctique connait de grands changements aujourd’hui », explique-t-il. « Mais il y a encore de belles cartes à jouer sur des traversées à la limite de l’endurance, sans assistance, comme l’a fait dernièrement Caroline que j’ai pu aider dans sa préparation. Si je suis compétiteur ? Oui, mais moins qu’avant. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, plus que la recherche de l’adrénalyne pure et dure, c’est de savoir ce qu’on fait les anciens, ces Inuits qui ont réussi à survivre dans ces régions à priori très hostiles. Et de documenter ce que nous observons sur le terrain, pendant les quatre à cinq mois que nous l’explorons. Des expériences qui m’ont forgé et ramené à l’essentiel, comme avoir de l’eau potable à la maison, de l’électricité, un luxe pour beaucoup de gens sur la planète. Ca m’a pas mal détaché de toutes les choses matérielles. Ces explorations, dont il revient avec des récits et des films, comme son récent "Njord", sont autant de moyens de « rendre le message sur l’impact du réchauffement climatique un peu plus visible, plus sexy » et de donner envie d’agir, insiste-t-il...
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