C’est à Jean-Louis Etienne que l’on doit ce commentaire. Une consécration qui n’est pas usurpée quand on jette un œil sur le parcours du Norvégien le plus célèbre de notre époque, Børge Ousland, le premier à atteindre les pôles Nord et Sud en solitaire et en autonomie totale, le premier à traverser, sans l’aide de quiconque, l’océan Arctique et le continent Antarctique. Un mythe, une légende, qui pourraient être intimidants si l’homme ne s’avérait pas incroyablement accessible et chaleureux lors du long entretien qu’il nous a accordé à Paris à l’occasion de la sortie de la biographie que lui a consacrée Benoit Heimermann.
Les photos sont trompeuses. Pour l’avoir vu sur les photos toujours enveloppé de parkas immenses, la barbe gelée et la tête engoncée sous bonnets et fourrures, on s’attendait à voir surgir un géant hirsute, hier, Boulevard Saint Germain dans les locaux des Editions Paulsen, éditeur de la biographie que Benoit Heimermann lui a dédiée. C’est bien un homme immense, de près de deux mètres mais étonnamment filiforme, tenant plus du grimpeur que du colosse, que l’on rencontre, l’air un peu fatigué, simplement vêtu d’un sweat bleu. Ascétique, certainement, mais plus disert que sa légende ne le laisse entendre. Lors de son dernier périple, en 2020 - la traversée de la banquise pendant 87 jours, dont 57 de nuit avec Mike Horn - c’est le Sud-Africain hâbleur qui semblait s’imposer comme le boute-en-train du duo, laissant le rôle de l’organisateur implacable et taciturne à Børge Ousland. On comprend que par moins -40°C, le Norvégien ne soit guère causant, mais ce matin-là, devant une tasse de café et loin des ours, il se montre plus que bavard et curieux. Toujours en quête de nouvelles technologies, l’explorateur auquel on doit notamment la création d’une panoplie polaire devenue aujourd’hui la référence en la matière, passe au scanner de ses yeux bleus mon matériel audio – il doit changer prochainement l’ordinateur qu’il utilise pour ses innombrables conférences – tout l’intéresse. Un trait qu’a bien relevé son biographe, entre autres qualités. Celui qui a déjà cerné Albert Londres, Eric Tabarly, ou Charles Lindbergh, a tiré un portrait passionnant et soigneusement documenté de l’explorateur polaire norvégien, fruit de 30 ans de rencontres sous toutes les latitudes, le plus souvent plein nord.

En moins de 200 pages, il révèle un homme doté de capacités physiques et mentales exceptionnelles. Dans la droite filiation d’un Fridtjof Nansen ou d’un Roald Amundsen, ses compatriotes norvégiens dont Ousland se réclame avec humilité, il est, lui aussi, un dur à cuire, tôt confronté à des univers plutôt hostiles. Son environnement immédiat, la Norvège bien sûr, mais aussi les grands fonds marins, où pendant dix ans il exerce le métier hautement dangereux de plongeur pour l’industrie pétrolière, avant d’intégrer les forces spéciales norvégiennes, les « Marinejegerkommandoen » De quoi forger un homme et placer très haut le curseur en matière d’adrénaline. De quoi aussi lui fournir un mental d’acier dans les situations les plus extrêmes. Autant de qualités qu’il n’aura de cesse d’affiner au cours des trois décennies qu’il consacrera à l’exploration polaire, un univers auquel il était « destiné », si l’on en croit son biographe. Cette biographie, justement - publiée, le 9 février en français seulement - Børge Ousland ne l’a pas lue, mais il fait confiance. Et il a sans doute raison, car aucun auteur raisonnable ne prendrait le risque de détourner les confidences d’un homme connu pour son extrême rigueur et ses principes, avec lequel on n’a pas vraiment envie de se brouiller. Rigide dirons certains, sûr de lui c’est évident, mais à juste titre. Ousland sait qui il est, a pleinement conscience de sa contribution dans l’histoire de l’exploration polaire, mais, paradoxalement, n’en fait pas étalage. Le calme norvégien sans doute.

Se reconnait-il pour autant dans le titre choisit par son éditeur : « Le gardien des pôles » ?
Pas vraiment semble-t-il. Une étiquette vendeuse en ces temps de crise climatique, mais pas très juste, visiblement. « Je n’ai pas dédié ma vie aux causes environnementales, » précise-t-il. « Je suis un aventurier. Aujourd’hui, je suis un fervent défenseur de l’environnement, comment ne pas l’être ? Mais j’ai juste fait de grandes explorations. Je suis un “modest guy” mais, c’est vrai, j’ai dédié ma vie à l’exploration polaire ». Au prix de sacrifices ? « C’est une question d’équilibre, si tu gagnes quelque chose, tu dois donner quelque chose en échange, c’est comme ça » dit-il. « J’ai peut-être été parfois absent pour ma famille, mais sans conséquences majeures je pense. J’ai essayé d’être un père responsable, de partager mon amour de la nature avec mes enfants ( il en a trois, ndlr), de les aider dans leurs devoirs. Mais j’ai dit oui à l’aventure, car je suis porté par une vraie passion. On doit dire oui aux challenges, même quand ils sont difficiles et dangereux », dit-il.
Un homme parfaitement adapté à l’univers polaire ?
Tous ceux qui ont partagé ses expéditions ou l’ont vu s’y préparer sont unanimes. Børge Ousland est parfaitement dans son élément dans ce monde que la plupart d’entre nous considérerions comme franchement hostile. Autonome, minutieux jusqu’à la maniaquerie, champion du monde de la préparation, il sait anticiper le moindre problème qui pourrait vite devenir fatal par -40°C. Ses maîtres mots ? « Savoir acquis et expérience accumulée », dit son biographe. De quoi mettre en place une routine qui sur le terrain fera gagner de précieuses minutes à l’heure de monter son camp et de se mettre à l’abri. « Alors oui, sans doute j’étais fait pour ça, » reconnait Ousland. C’est aussi le fruit d’une série de conséquences – appelons ça aussi hasards ou chances ? – qui alors qu’il est encore plongeur en hauts fonds, le conduiront à aller chercher plus loin l’aventure et à tenter le tour du Groenland en 1988. Avant, quelques années plus tard, d’atteindre, seul et sans assistance le Pôle nord, une première, relevant ainsi le défi lancé par Jean-Louis Etienne. « C’était ma destinée peut-être. Mais son destin, on le croise tous les jours, il faut savoir l’attraper au passage ! » , insiste Ousland.
Son fil rouge au cours de ces trois décennies ?
« La passion, c’est le mot clef. Jamais je n’aurais pu faire ses expéditions sans passion, cet envie irrépressible d’aller voir ce qu’il y a de l’autre côté du mur, là-bas. Ce que j’y ai trouvé ? Tout simplement un sentiment de complétude, de communion totale avec la nature et avec l’univers, comme peut le ressentir un animal ou à pu le connaître l'homme de l’âge de pierre. Là, plus de question sur le pourquoi ou le comment. Tu es juste incroyablement présent, reconnecté avec la nature, ce que nous avons perdu dans notre société actuelle. Tu sens que tu fais partie de quelque chose de bien plus grand, de l’univers. Appelle ça une expérience spirituelle si tu veux. Chacun doit bien appartenir à quelque chose, non ? Ce sentiment m’a toujours été d’un grand secours. Tu n’as qu’à lever la tête et observer le ciel et les étoiles pour comprendre ça et prendre de la distance par rapport à tes propres souffrances.

Etre considéré comme le plus grand explorateur polaire contemporain
« je ne dirais pas ça de moi, car c’est difficile à le mesurer, même si j’ai fait quelques apports dans ce domaine. Mon expérience la plus marquante à mon sens étant ma première expédition au Pôle nord. J’étais entièrement seul et c’était totalement nouveau pour moi. Jamais je n’avais vécu cela auparavant. La solitude, elle doit devenir ton amie, sinon, tu ne t’en sors pas dans ces conditions. Tu dois même la désirer. La douleur ? Elle est là pour te rappeler que tu es vivant. Elle n’est pas toujours mauvaise. Mais j’ai tendance à ne me rappeler que les bonnes choses…. Reste le froid, bien sûr. Il te rentre dans les os. Par -40°C, l’homme est très fragile. Tu dois t’y préparer, tu dois surtout éviter que ce froid devienne pire encore en limitant par exemple les risques d’humidité. Si tu arrives à maîtriser ça, tu contrôles la situation, c’est une satisfaction, tu reprends le contrôle. -50°C, c’est « insane », dingue. C’est ce que j’ai vécu par deux fois en 1980 et en 1986, l’homme n’est fait que pour supporter -30°C, presque l’été comparé à un -50°C !
Qu’espère-t-il laisser en héritage, lui qui dit tant devoir à ses prédécesseurs, Nansen, Amundsen, Nordenskjold, Shackleton, ou Mawson ?
« Eux ont connu le ' golden age ', l’époque bénie des découvertes. Dans les années 80, on est entré dans l’ère des exploits physiques. Si l’on doit retenir quelque chose de mon parcours, c’est sans doute d’avoir été l’un des précurseurs sur ce point. On peut dire aussi, c’est vrai, que j’ai contribué à faire évoluer l’équipement polaire. Quand j’ai commencé, beaucoup restait à faire. J’ai toujours été intéressé par le design et la technique. L’idée étant d’optimiser au maximum le mouvement de l’être humain en milieu polaire. Via les peaux des skis de randonnée par exemple. Ou la combinaison que j’ai développée. La meilleure tenue polaire que l’on puisse trouver encore à ce jour. J’ai aussi beaucoup travaillé la nutrition. A l’époque, il n’y avait rien. J’ai réfléchi au meilleur rapport poids, calories, facilité de transport et ingestion. J’ai tout fait tout seul, et mes recettes sont toujours d’actualité. J’aimerais d’ailleurs les améliorer encore pour les commercialiser. Les rations qu’on trouve sur le marché sont si mauvaises dans l’ensemble, notamment pour les petits déjeuners ».
"Mon moteur ? La compétition !"
J’aime la compétition. C’est le propre de l’être humain. Je voudrais être le meilleur explorateur polaire, comme tout un chacun aimerait être le meilleur dans son domaine, toi dans le tien, moi dans le mien. La compétition est intéressante, elle suscite l’intérêt des médias dont on a besoin pour lever des fonds et financer ces expéditions qui sont coûteuses. Mais on ne doit pas se laisser distraire par ça, la presse, tout ça, ce n’est qu’un moyen, pas un but en soi. J’ai vite réalisé ça. Mon but, dès ma première expédition, c’était d’atteindre le pôle nord. Contrairement à d’autres explorateurs que je ne nommerais pas, ce n’est pas du bruit sans contenu, ma démarche est sincère, viscérale.

Les qualités essentielles en ces milieux hostiles ?
Anticiper, deviner, lire comme personne la glace, exploiter au mieux ses capacités physiques et mentales, explique son biographe, mais aussi « savoir régler tous les problèmes qui, forcément, vont surgir en cours de route. Et donc être multi tâches. Sans parler bien sûr d’être capable d’endurer la souffrance et de rester vigilant. Je le suis constamment, je guette toujours le danger potentiel. Même ici à Paris. J’observe constamment et attentivement mon environnement pour discerner ce qui pourrait mal tourner, histoire de pouvoir anticiper. C’est quelque chose que j’ai développé lors de mes plongées en eaux profondes. Tu dois rester très focus quand tu sais que ta vie tient au moindre détail. Tu comprends alors que dans ces conditions, la seule personne sur laquelle tu peux compter, c’est toi. Toi seul. En milieu polaire, c’est pareil. Tu essaie de décrypter le moindre détail, voir pourquoi ce monticule de glace a l’air soudain si bizarre. Tu es alors incroyablement présent dans l’instant, ce qui te sert aussi dans ta vie en général.
"La beauté de l'univers polaire, c’est ça qui te permet de tenir"
S’il n’y avait que la douleur dans ces expéditions, tu ne pourrais pas continuer. Cet univers est incroyablement beau. C’est un privilège pour moi que d’y être immergé. Tu peux vivre ça seul, et c’est alors très intense, ce que j’ai beaucoup fait dans le passé. Mais tu es aussi beaucoup plus vulnérable. Aujourd’hui, je privilégie de partir en équipe. C’est bien de partager, c’est bien d’être généreux.
"L’expédition polaire comme une performance artistique ? "
Oui, c’est vrai. Je viens d’une famille d’artistes : ma mère, mes sœurs, mon frère… Et, d’une certaine façon, c’est ce que je ressens en milieu polaire, immergé dans cet univers d’une intense beauté. J’essaie d’en capter l’essence dans mes photos. J’en ferai peut-être un livre un jour.


La mort, sa compagne quotidienne ?
« Pas grand-chose ne me fait peur aujourd’hui, sinon qu’il arrive quelque chose à ceux que j’aime. Mais je sais que la condition normale de l’être humain, c’est de se battre et de souffrir. Il est donc essentiel de se rappeler combien nous sommes, nous les nantis, chanceux de vivre avec tout le confort, l’eau chaude, la nourriture à portée de main, tout ce que nous tenons pour acquis (…) Je pense tout le temps à la mort, c’est une des choses les plus importantes qui soit, ça nous conduit à être profondément reconnaissant d’être en vie.
Qui pour lui succéder aujourd’hui ?
A 60 ans maintenant Børge Ousland a conscience que sa grande œuvre est bouclée. Il s’implique aujourd’hui sur un autre terrain depuis 2014, l’Ice legacy project « Un projet un peu fou », écrit Benoit Heimermann, traverser les plus grandes calottes glaciaires du monde, à skis, en compagnie de Vincent Colliard. « Une façon symbolique d’évaluer ‘en prise directe ‘, l’état de santé de ces témoins d’exception dont l’étendue et la surface diminuent dramatiquement ». L’explorateur français de 34 ans, son partenaire d’expédition, marche sur ses traces. « Il en a toutes les qualités », explique Børge Ousland, « la passion pour l’aventure, sans assistance, les valeurs morales, sans compter qu’il est doté d’une force physique incroyable ».
Tout a été fait ou presque, que reste-t-il aux explorateurs d’aujourd’hui ?
Tout ? Pas vraiment, rassure le Norvégien. Il reste à traverser à ski le pôle Sud pendant l’hiver et à traverser le pôle Nord sans assistance ». Mais cela se fera sans lui désormais. L'explorateur semble avoir fait ce qu’il avait à faire. Et compte bien passer progressivement le relais maintenant.
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